L'horizon européen

L'horizon européen

 

À un an des élections européennes, l'Europe se cherche, doute, tergiverse, se disperse, se perd... L'horizon européen est plus trouble que jamais, malgré les efforts de quelques-uns pour le dégager et l'éclairer. Tel Emmanuel Macron qui, après son grand oral au Parlement européen, plutôt réussi à en croire les commentateurs, s'est envolé pour Berlin afin de discuter de l'avenir de l'Union européenne (UE) avec la Chancelière fraîchement mais difficilement reconduite à son poste dans le cadre d'une Grande Coalition fondée sur un pacte à priori pro-européen. À priori car la situation politique Outre-Rhin est plus compliquée que jamais.

Der Standard (Autriche) appelle l'Europe à serrer les rangs, car les problèmes ne s'arrêtent pas aux frontières nationales. Hélas, le baromètre de l'opinion indique une tendance inverse, celle de l'euroscepticisme qui prend l'UE en étau : si elle agit, elle court-circuite les peuples ; et dans le cas inverse, elle est impuissante et inutile ! La faute aux partis politiques pro-européens qui n'ont pas su apporter de véritables réponses aux questionnements des citoyens sur les institutions européennes selon Le Monde (France). Ceci dit, le contexte politique est plus favorable depuis l'élection en  France d'un Président déterminé à poursuivre la construction européenne et la formation en Allemagne d'un gouvernement trans-partisan aux ambitions européennes affirmées.

Delo (Slovénie) s'inquiète face à une Russie et des États illibéraux de plus en plus agressifs, ou bien encore les lourds affrontements militaires au Proche-Orient... Contrairement à ce que les nationalistes allèguent, l'UE est le principal gage de paix et de prospérité. La coopération franco-allemande n'en est que plus importante, avec l'espoir d'aboutir à des accords économiques et politiques raisonnables. L'ennui est que Paris et Berlin ne sont (toujours) pas sur la même longueur d'onde : El Periodico de Catalunya (Espagne) note que l'Allemagne est désormais réticente face aux propositions de Paris, l'exact inverse de ce qui prévalait récemment. Pire, selon Neue Zurcher Zeitung (Suisse), Macron est en train de se mettre à dos nombre de peuples européens, pour lesquels la souveraineté nationale et l'identité sont des préoccupations croissantes, avec la crainte qu'elles ne soient délayées dans la souveraineté européenne promue par le Président français. Delo (Slovénie) observe que les Pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO) ne sont pas seuls concernés, car le camp de l'Europe du Nord se montre aussi de plus en plus dubitatif. De fait, personne ne suit Macron à ce jour. D'autant que beaucoup attendent l'aboutissement de ses réformes en France, garantes de son sérieux. Même Angela Merkel  modère désormais ses ardeurs, elle qui citait avec enthousiasme Herman Hesse lors de leur première rencontre : « en tout commencement un charme a sa demeure ».

La pression de la CDU-CSU, qui fixe des limites sur la zone euro, a visiblement eu raison du charme, puisque la Chancelière est redevenue dame de fer. Ilta-Sanomat (Finlande) prédit ainsi qu'elle rayera un à un les projets de Macron  pour l'Europe. Elle a commencé, en esquivant les sujets à débiter des lieux communs en enfilade, comme le souligne Taz (Allemagne). D'autant qu'elle ne peut pas non plus s'appuyer sur son allié SPD : de moins en moins d'Allemands sont enclins à plus de solidarité européenne, convaincus qu'elle se réalisera forcément sur leurs deniers. Ainsi le Financial Times (Royaume-Uni) prédit-il la fin de l'axe Paris-Berlin : France et Allemagne ne sont plus des alliés naturels depuis que leur route politique diverge, avec le triomphe de Macron d'un côté et la perte de vitesse de Merkel  de l'autre. Pour Magyar Hirlap (Hongrie), les deux pays se retrouvent seulement sur un point : les réfugiés, car selon eux, outre la protection commune des frontières extérieures, il importe de les répartir en Europe. Preuve de leur incapacité à prendre note de la réalité et d'innover. Euinside (Bulgarie) enterre définitivement la question en indiquant que le créneau pour la réforme de la zone euro vient de se refermer, du fait de la pression de petits pays pour que les États sans euro continuent à disposer d'un droit de regard sur la monnaie unique. Paradoxalement un bienfait pour l'UE qui évite ainsi une scission...

Vraiment ? La montée irrépressible des populismes donne plutôt à craindre un délitement de l'UE. D'autant qu'elle sévit en son cœur même, notamment l'Italie. Six semaines après des élections désastreuses de ce point de vue, toujours aucun gouvernement en vue, le Mouvement Cinq Étoiles refusant toute coalition avec la Ligue du Nord tant que Berlusconi  demeurera en embuscade. La Repubblica (Italie) parle d'une totale perte de temps, avec un rituel cannibale du « faux vainqueur » qui se termine comme il a commencé. Il était à prévoir que l'expérience échouerait, ce qui n'en rend pas moins le spectacle gênant. Pour Le Figaro (France), les Italiens se sont eux-mêmes jetés dans l'impasse avec leur désir de rupture. L'ironie est que les négociations augurent un énième transformisme politique où « il faut que tout change pour que tout reste comme avant » ! Ainsi va le populisme...

Jusque dans les pays hors UE comme la Suisse où l'UDC a le vent en poupe. D'autant que son mentor, Christoph Blocher, vient de s'offrir la majeure partie de la presse gratuite.

Le Courrier (Suisse) prévient que l'ancien Conseiller fédéral cherche ainsi à se doter d'une force de frappe idéologique. À Zurich, les Verts ont déjà proposé un autocollant à apposer sur les boîtes aux lettres, mais il ne suffira pas à bloquer le raz-de-marée propagandiste qui s'annonce. Le Temps (Suisse) prévoit dès lors une polarisation plus intense que jamais, entre une Suisse élitiste et une autre populaire.

L'horizon européen n'est pas seulement de nature politique, mais aussi géographique, car l'avenir de l'UE se joue sur ses marges. Comme en Bulgarie, où le nouveau Parquet anti-corruption vient de mettre aux arrêts la Maire d'un arrondissement de Sofia pour pot-de-vin. À priori une bonne nouvelle dans un pays de l'UE miné par la corruption et sans cesse rappelé à l'ordre par Bruxelles à ce sujet. Mais les médias locaux sont dans l'expectative. Tel E-Vestnik (Bulgarie) pour qui l'arrestation spectaculaire de la politicienne dans la rue en pleine journée sous l’œil inquisiteur des caméras cloche. 24 Chasa ironise de son côté, car la lutte anti-corruption est de la poudre aux yeux. L'élue n'ira sans doute jamais en prison. Dans ces conditions, il n'est pas plus mal que le peuple ait au moins quelque chose à voir...

Autre bonne nouvelle, là aussi en apparence, via un étonnant revirement polonais. En l'occurrence de la part du parti au pouvoir, le PiS, dont les diatribes à l'encontre de l'UE sont pléthore et assurent ses succès électoraux. Or, le gouvernement polonais vient d'indiquer qu'il se conformerait à une décision de la Cour de Justice de l'UE qui lui a interdit d'abattre des arbres à fin de préserver une forêt primaire, ainsi que le réclamait l'UE. Suddeutsche Zeitung (Allemagne) estime que les juges contribuent ainsi à redorer le blason européen, démontrant que l'UE est capable de sévir. Un modèle peut-être envisageable pour d'autres litiges ? Rzeczpospolita (Pologne) n'y croit guère. Certes, suite à la crise avec les États-Unis et Israël à propos de la responsabilité polonaise dans l'Holocauste, le gouvernement tente de se concilier la Commission européenne. Mais pas à n'importe quel prix ! D'accord pour céder sur une forêt primaire ne coûte pas beaucoup, mais certainement pas sur les réfugiés !

Pendant ce temps, Croates et Serbes tentent d'apurer les comptes du passé. Si la visite du Président serbe en Croatie s'était merveilleusement passée, celle d'une délégation parlementaire croate à Belgrade a tourné au fiasco pour cause de provocation d'un nationaliste, qui a piétiné le drapeau croate et pris à partie les visiteurs. Jutarni List (Croatie) note non sans dépit que les relations serbo-croates progressent pour mieux régresser depuis 20 ans.Vecernji List (Croatie) pense que cet acte infamant nuira surtout à la Serbie, candidate à une entrée toute prochaine dans l'UE (que la Croatie pourrait bien bloquer : CQFD).

Autre aspirant à l'intégration : le Monténégro, où le Premier Ministre a été élu Président dès le premier tour de scrutin, malgré 30 ans de pouvoir émaillés d'accusations de clientélisme et de corruption, dont il se protège habilement grâce à son orientation pro-européenne et la stabilité politique du pays.Taz (Allemagne) reconnaît les mérites de Djukanovic, qui a préservé son peuple des erreurs serbes, le Monténégro étant le seul État des Balkans où il n'y ait pas eu d'épuration ethnique. Mais il doit à présent ouvrir la voie à une réelle démocratisation de la société, notamment à travers l'indépendance de la justice. L'ennui est que l'Ouest n'est vraiment enclin à l'y inciter selon LB (Ukraine) : les Occidentaux sont prêts à fermer les yeux sur bien des pratiques, tant que leur allié local leur rend service. Difficile ensuite de réprimander et circonscrire les régimes illibéraux autoritaires, qui se repaissent de cette hypocrisie...

En Ukraine, les tensions sont à la fois internes et externes, d'autant plus depuis le moment où le Président, le Parlement et deux Églises orthodoxes ont demandé au Patriarche de Constantinople la création d'une Église indépendante du Patriarcat de Moscou. Les médias locaux sont partagés. Den évoque une manœuvre électorale de Porochenko, tout en espérant l'autocéphalie ainsi réclamée, car elle priverait la Russie d'un important levier d'influence. Un ancien diplomate va plus loin dans la critique via Nowoje Wremja, accusant le Président ukrainien d'opportunisme, mais de cet opportunisme que les Occidentaux affectionnent, tandis qu'ils condamnent celui de Poutine. Pour sa part, Iswetija craint pour les relations interconfessionnelles en Ukraine, et la création d'une ligne de démarcation supplémentaire entre Ukrainiens et Russes, qui ne sauraient restés inactifs pour ces derniers. Ce qui ne va pas arranger les relations déjà tendues entre les Européens et les Russes.

Finalement, l'horizon européen se résume à ce jour à un jeu d'ombre et de lumière, sans savoir véritablement lequel des deux va l'emporter...

Crédit photos : Markus Grolik
Rédacteur : Cédric Espéranto