L'heure du bilan ... et des choix !

L'heure du bilan ... et des choix !

 

Les urnes sont closes à travers l’UE, les citoyens se sont exprimés, l’heure est désormais au bilan. Un bilan pour le moins surprenant, relativement éloigné des prévisions. Certes, les nationaux-populistes gagnent du terrain, mais dans une moindre mesure que prévue (ou crainte). La bonne nouvelle, en toute objectivité, est une participation plutôt élevée pour un scrutin européen, à plus de 50%, du jamais vu depuis un quart de siècle. D’aucuns l’expliqueront par une mobilisation de l’électorat radicalisé. Mais force est de constater que d’autres mouvements politiques profitent de cette vague, en l’occurrence pro-européens, à savoir les libéraux-centristes et les écologistes. Finalement, une double bonne nouvelle pour la démocratie européenne, qui pourrait en sortir revigorée.

La Repubblica (Italie) se réjouit que l’écrasante majorité des Européens demeure ainsi fidèle à l’idée d’un régime capable de protéger les droits politiques et sociaux des citoyens, opposée à la mise en cause amorcée par les grandes puissances hostiles à l’Union européenne (UE). En particulier les jeunes, qui ont voté plus qu’à l’ordinaire.

Corriere Del Ticino (Suisse) se montre plus pondéré car l’Europe n’a toujours pas la force de se tirer des difficultés issues des différentes crises, sans pour autant imploser. Car si elle s’apparente à un bâtiment hideux pour ses peuples, selon Dnevnik (Slovénie), elle n’en demeure pas moins inscrite aux monuments historiques et suscite une certaine tendresse à l’approche des engins de démolition.

A présent, Dagens Nyheter (Suède) estime que les centristes doivent resserrer les rangs face à des eurosceptiques qui, certes, ne sont pas majoritaires, mais qui ont tout de même recueilli un quart des voix : c’est le seul moyen de faire avancer le travail au Parlement européen (PE). Car l’ère des deux grands groupes, conservateurs du PPE (Parti Populaire Européen) et sociaux-démocrates du PSE (Parti Socialiste Européen), est révolue, non seulement pour cause de poussée de l’Extrême-Droite, mais aussi pour cause de percée des écologistes. Une percée qui était sous-jacente et n’est finalement pas si surprenante étant donné la priorité accordée désormais par les électeurs à la protection de l’environnement face au bouleversement climatique et à la pollution envahissante.

The Irish Independant (Irlande) juge que les Verts ont vraisemblablement été les seuls à délivrer un message passionnant lors de ces élections, et positif, parce que fondé sur l’espoir d’un avenir meilleur, qui explique qu’un tiers des votants de moins de 30 ans se soit reporté sur eux.

En tout état de cause, Berliner Zeitung (Allemagne) estime que les écologistes comprennent mieux l’Europe que quiconque, porte-voix de questions par définition supranationales, au contraire des autres partis modérés dont l’idéologie s’érode inexorablement. Financial Times (Royaume-Uni) ne peut que constater le déclin de ces derniers, désertés non seulement par une classe moyenne urbanisée prompte à se reporter sur les écolos ou les libéraux, mais aussi par les classes populaires désabusées au point de céder aux sirènes dévastatrices des populistes.

T24 (Turquie) ajoute que ce déclin s’est accéléré avec la tentative désespérée desdits partis modérés de copier l’Extrême-Droite de manière à endiguer sa croissance, en même temps de se régénérer eux-mêmes : ils ont ainsi contribué à renforcer la frange radicale en la banalisant, sans compter que le peuple préfère toujours l’original à la copie.

Helsingin Sanomat (Finlande) met dès lors en garde contre des populistes qui n’ont pas dit leur dernier mot et pourraient bien jouer les trouble-fêtes, si ce n’est au PE, au sein des Etats membres, qui gardent la main en Europe, n’en déplaisent à ses contempteurs comme à ses zélateurs.

Précisément, quel impact au sein des Etats membres ? En France, les avis divergent. Pour La Croix, la seconde place du parti présidentiel derrière le Rassemblement National (RN) est un sérieux revers pour Macron, qui avait installé ce duel au cœur de la campagne, au détriment des autres formations. Il en sera affaibli au niveau européen.

L’Opinion prend le contre-pied en soulignant, d’une part, que la progression du RN est contenue, et d’autre part, que la République En Marche (LREM) a plutôt bien résisté au désenchantement incarné par les Gilets jaunes. De plus, la stratégie du vote utile a fonctionné au-delà des attentes, laminant les autres partis, à l’exception notables des écologistes.

En Pologne, le PiS, parti national-conservateur au pouvoir, sort vainqueur avec 42% des voix contre 39% pour la Coalition européenne. Pour Rzeczpospolita (Pologne), il serait naïf de penser que la peur du PiS pousse à voter pour l’opposition, qui de surcroît n’est toujours pas parvenue à mettre au point une alternative crédible. Gazeta Wyborcza l’enjoint justement à fournir la preuve de son unité, de son dynamisme et de son sérieux d’ici aux législatives d’octobre : le perdant n’est pas celui qui perd de justesse mais celui qui s’accommode de la défaite.

Au Royaume-Uni, Theresa May a finalement démissionné : une décision inéluctable au regard d’un énième rejet de son plan de sortie de l’UE et de l’effondrement des Tories face au Parti du Brexit. Pour Tagesschau.de (Allemagne), il était plus que temps car son obstination dénuée de vision et de charisme s’est avérée contre-productive. Keskisuomalainen (Finlande) se montre moins acerbe à l’égard de la Première Ministre sortante, qui n’est certainement pas la seule responsable de l’échec du Brexit.

Une chose est sûre, clame The Observer (Royaume-Uni) : la sortie de l’UE devra avoir lieu quel que soit le successeur, sans avoir de mandat explicite en la matière. Après 3 ans d’un chaos en crescendo et d’humiliation du pays, de nombreux Tories semblent convaincus qu’un autre candidat s’en sortira mieux, ce qui est une dangereuse illusion.

En Grèce, le parti au pouvoir, Syriza, subit une lourde défaite face à la Droite Nea Dimokratia. Pour Ta Nea, la sanction de la politique gouvernementale est claire et les 4 mois de mandat restant ne suffiraient pas pour inverser le rejet. Tsipras n’avait donc d’autre choix que précipiter les élections législatives programmées. To Vima espère ainsi en finir avec un Premier Ministre qui s’est employé pendant 4 ans à diviser les Grecs, à cibler ses rivaux et à saper les institutions. D’autant qu’il n’a pas renoncé à ses obsessions idéologiques, qui expliquent la multiplication des impôts de manière à dépasser les excédents primaires et redistribuer l’argent en se faisant passer pour le protecteur des pauvres.

En Autriche, le scandale de l’Ibiza Gate, certes, a entraîné la chute du Gouvernement Kurz, après la démission fracassante des ministres extrémistes du FPÖ mis en cause ; mais les élections européennes ont consolidé la base électorale du Chancelier sortant.

Lidové Noviny (République tchèque) exprime son étonnement face à ce paradoxe. Sans doute la logique joue-t-elle un rôle moins important que les émotions. Une analyse confirmée par Neue Zürcher Zeitung (Suisse), pour qui Kurz a su jouer à la perfection de son statut de martyre induit par la motion de censure d’une opposition qui s’est privée par la même occasion de toute possibilité d’une nouvelle coalition Droite – Gauche. En Belgique, les élections européennes se sont doublées de législatives au dénouement similaire, mais bien plus inquiétant, à savoir la victoire sans conteste du parti nationaliste flamand N-VA et du parti d’Extrême-Droite Vlaams Belang (VB).

Nrc Handelsblad (Pays-Bas) pense que le stade de la « coalition à contrecœur » pour former un gouvernement soit désormais dépassé. La nation belge est plus que jamais scindée en deux. Le divorce semble de plus en plus probable, sous-entendu dans la proposition du N-VA de confédération : une manière pour les Flamands de se délester de Wallons devenus dépendants financièrement, dans un pays où les disparités régionales sont les plus fortes en Europe.

De Morgen (Belgique) relativise pour sa part un vote radical davantage justifié par l’abaissement de l’âge légal de la retraite et une hausse des pensions, que par une volonté de partager le pays. Enfin, en Roumanie, qui assure la présidence tournante de l’UE, la démocratie semble (enfin) se réveiller et se défendre face aux attaques répétées du Parti Social-Démocrate aux responsabilités, qui tente depuis plusieurs mois de suivre les exemples hongrois et polonais de mise en coupe réglée de la justice, d’autant que ses caciques sont accusés de corruption. Ainsi est-il relégué à la deuxième place, derrière les libéraux du PNL. Surtout, le fait majeur concomitant est l’emprisonnement du Président SPD du Parlement, Liviu Dragena. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) salue l’appartenance bénéfique à l’UE, qui ouvre les Roumains sur les principes de l’Etat de droit et soutient les défenseurs de ces derniers en leur sein, telle la vaillante procureure et championne de la lutte anticorruption Laura Codruta Kövesi, retenue pour le poste convoité de procureure générale de l’UE. Mais Süddeutsche Zeitung (Allemagne) prévient que Dragnea peut encore éviter la prison, via un tour de passe-passe juridique.

Après l’heure du bilan vient naturellement celle des choix, en l’occurrence des dirigeants de l’UE pour les postes clés à se répartir sur la base du résultat des élections européennes, à commencer par la Présidence de la Commission européenne (CE). Les négociations s’annoncent rudes car le moteur franco-allemand part divisé, entre Merkel qui soutient le chef de file du PPE, Manfred Weber, et Macron qui balance pour la Commissaire à la Concurrence Margrethe Vestager ou le négociateur en chef du Brexit Michel Barnier.

Handelsblatt (Allemagne) met en exergue les enjeux de cette éminente nomination : confrontée à d’immenses défis (concurrence des grandes puissances, vagues migratoires, bouleversement climatique…), l’UE a besoin d’un exécutif viable et solide, incarné par une personnalité charismatique. Or, beaucoup reprochent à Weber son manque de charisme, un des principaux obstacles sur sa route que liste Gazeta Wyborcza (Pologne), qui plaide par ailleurs pour un équilibre Est/Ouest et la parité, avec la nomination d’une femme à la Présidence de la CE ou du Conseil européen (le nom de Merkel revient de plus en plus pour cette dernière). Un autre est la nouvelle force du Centre pour Radio Europa Libera (Roumanie), un avantage certain pour Macron : avec 109 sièges, il se pose en faiseur de roi face à un PPE et un PSE qui ne détiennent plus la majorité au PE, ce dernier pouvant peser sur le choix des Etats membres, qui ne peuvent ignorer l’expression populaire. Ainsi, Michel Barnier, a-t-il toutes ses chances pour Le Monde (France). Dénouement prévu fin juin, si tout va bien…

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto