L'Europe sur trois fronts

L'Europe sur trois fronts

 

En Russie, nulle surprise, si ce n’est peut-être l’ampleur des résultats obtenus par Vladimir Poutine, réélu à la présidence dès le premier tour avec 77% des voix sur une participation de plus des 2/3 des inscrits. Son meilleur score historique, de quoi le réjouir et le consolider. Voxpublica (Roumanie) met ce succès sur le compte de l’incroyable capacité d’adaptation du maître du Kremlin en 19 ans de pouvoir, de plus en plus absolu. Sa métamorphose est une facette de son autoritarisme. En effet, après avoir été un artisan de l’ouverture, il s’est mué en promoteur de le « résurrection ultraconservatrice », mélange de patriarcat et de capitalisme hystérique, qui étouffe le citoyen progressiste. Poutine  est en cela moins la cause que la conséquence du glissement de la politique européenne et américaine. Un point de vue partagé par de nombreux analystes, à commencer par les Russes eux-mêmes : Ria Nowosti (Russie) explique le processus qui a mené au rassemblement du peuple russe derrière un président devenu au bout du compte guide. L’Occident en serait seul responsable, à opposer patriotisme et libéralisme. Le Figaro (France) avance pour sa part le particularisme russe de son immensité, la préoccupation première des autorités centrales étant de s’imposer à la totalité de cet espace et de ses populations multiples.

Toujours est-il que Poutine  a plus que jamais les coudées franches pour mener ses combats, notamment extérieurs. Ainsi la crise anglo-russe s’intensifie-t-elle, au point de diffuser. D’autant que Theresa May, contre toute attente, vient d’obtenir le soutien clair et massif de l’Union européenne (UE), qui n’est finalement pas si inutile et gênante pour la Grande-Bretagne… Surtout en cette période de libération des paroles belliqueuses, comme le souligne Neatkariga (Lituanie) : l’éventualité d’une nouvelle guerre froide est devenue un lieu commun, voire un motif de réjouissance pour certains ! Comme Kommersant (Russie), prétendant que les Russes ne craignent pas la perspective d’une alliance occidentale contre eux, et que les deux camps s’enivrent du parfum de guerre froide sur le retour.

La Stampa (Italie) stipule que cette expression n’est pas bienvenue car elle se réfère à une époque totalement révolue, sans comparaison avec la nôtre : de nos jours, la Russie est solidement ancrée dans la mondialisation, mais nulle règle ne régit plus le grand jeu des puissances. Le péril est donc plus important. D’où la nécessité absolue pour les Occidentaux d’une solidarité européenne et transatlantique. Notamment pour résoudre la crise ukrainienne dont les cendres couvent un feu ardent, 4 ans après l’annexion de la Crimée. D’aucuns pensent, comme Nowoje Wremja (Ukraine), que la Russie pourrait la rendre un jour, quand Poutine, ne sera plus, et invitent à réfléchir dès aujourd’hui aux moyens d’engager les négociations avec la future Russie. Ukraïnska Pravda (Ukraine) tire dans le même sens, plus férocement même, en encourageant les milieux diplomatiques à empoisonner l’existence des occupants, afin d’empêcher que ne se reproduise le scénario des Etats Baltes, dont l’annexion par l’URSS, jamais reconnue par la Communauté internationale, était bel et bien rentrée dans les faits accomplis. Précisément, Standart (Bulgarie) est persuadé de son côté que la Crimée restera dans le giron russe, quoi qu’il arrive…

Autre motif d’inquiétude pour les Européens, toujours sur leur flanc oriental : l’opération turque cyniquement intitulée « Rameau d’olivier », visant à anéantir les Kurdes syriens, alliés des Occidentaux contre Daesh non encore totalement éradiqué, afin d’empêcher l’avènement d’un Kurdistan syrien qui pourrait donner des idées aux Kurdes de Turquie, eux-aussi violemment opprimés. Daily Sabah (Turquie) affirme que cette intervention en présage d’autres, en Syrie comme en Irak. Les raisons de ce déploiement sont multiples et convergentes. Outre l’irrédentisme turc dont se pare Erdogan  pour mieux flatter l’orgueil de ses électeurs, Naftemporiki (Grèce) évoque un champ expérimental pour les armes turques. Le Premier Ministre a effectivement souligné que 75% des armes et munitions utilisés en Syrie étaient fabriqués en Turquie. La démarche s’avère donc une formidable opportunité pour le complexe militaro-industriel turc, qui a ainsi pu tester ses propres drones, sous l’égide du chef du service technologique, le gendre d’Erdogan…

Autre motif non avoué, mais mis à jour par Tages-Anzeiger (Suisse) : remplacer les Kurdes qui ont fui les combats, par des réfugiés arabes syriens, ce qui permettra non seulement de soulager la Turquie de leur poids (ils sont près de 2 millions), mais aussi d’étendre s et de garantir sa zone d’influence. Une zone dans laquelle les affaires reprennent une fois la victoire acquise : Arti Gercek (Turquie) décrypte le concept de reconstruction avancé par les autorités turques, qui correspond en réalité à du pillage organisé, avec toute la brutalité du néolibéralisme. À savoir une destruction totale pour mieux reconstruire en faisant cadeau des villes ainsi rasées aux entreprises turques. Une autre forme d’expansionnisme qui ne dit pas son nom. D’ailleurs, News247 (Grèce) met en garde : un gouvernement qui exploite le problème des réfugiés à des fins de chantage tout en empochant l’argent de l’UE, mais qui s’en détourne, aura tôt fait de transgresser d’autres frontières ; un Etat qui par la force des armes, déplace les frontières à sa guise d’un côté, essaiera tôt ou tard de l’autre. Ne pas oublier que l’Empire ottoman que le nouveau Sultan rêve de reconstituer, s’étendait tant en Europe qu’au Proche-Orient… Précisément, Neue Zürcher Zeitung (Suisse) appelle l’Occident à sortir de son mutisme pour dénoncer le pacte conclu avec le « Cerbère du Bosphore », car un exode de masse est peu probable dans la mesure où beaucoup de migrants savent désormais qu’ils ne sont pas les bienvenus en Europe.

L’ennui est que l’UE a d’autres chats à fouetter, ou plutôt des bouledogues, so british… Car les négociations sur le Brexit sont loin d’aboutir, malgré un accord sur les conditions qui prévaudront à partir de mars 2019, date d’entrée en vigueur de la sortie. En l’occurrence, durant 21 mois, le Royaume-Uni devra respecter les règles européennes afin de préserver son accès au marché unique, mais sera écarté du processus de décision, un comble pour les Britanniques, qui devront donc subir sans plus avoir leur mot à dire, tout le contraire de ce que désiraient les « Brexiteurs » ! Il Sole 24 Ore (Italie) promet précisément des lendemains difficiles pour le Premier Ministre qui va devoir convaincre les plus radicaux de la pertinence du compromis accordant la sécurité juridique aux ressortissants de l’UE lors de la transition, une hypothèse « inimaginable » pour leur porte-parole, l’ultra-conservateur Jacob Rees-Mogg . Peut-être y parviendra-t-elle en leur faisant miroiter une seconde phase des discussions plus prometteuse, car commerciale. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) craint effectivement que les 27, jusque-là unis comme un seul homme, ne s’éparpillent tant leurs intérêts sont divergents face au Royaume-Uni. Dès lors, un principe clair doit prévaloir : ce dernier devra se contenter d’une plus mauvaise situation que le statu quo, notamment en ce qui concerne les services financiers.

En tous cas, il s’en contentera en matière de passeports ! En effet, les îles britanniques viennent de subir un véritable séisme, induit par leurs propres autorités qui, en plein Brexit, ont décidé de confier la production des futurs passeports de leurs ressortissants à… la France !

Comme l’énonce le Corriere Della Sera (Italie), le retour à une entreprise autochtone se voulait être un jalon de la sortie de l’UE, avec un retour au document bleu, en lieu et place du bordeaux honni, dans l’expression de « l’indépendance et de la souveraineté » du pays selon Theresa May  elle-même. Or, la fabrication va finalement être assurée par une entreprise franco-néerlandaise basée en France. Une décision antipatriotique pour The Daily Telegraph (Royaume-Uni) qui préconisait pour une fois le choix de la fierté nationale face à la rigueur budgétaire.

New Statesman (Royaume-Uni) s’en amuse pour sa part, pointant avec ironie les incohérences des « Brexiteurs », entre libéralisme économique, conférant sans difficulté les chemins de fer et l’approvisionnement énergétique à des étrangers, et patriotisme, finalement un affichage démagogique plus qu’une conviction affirmée.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto