L'Europe sous la menace virale

L'Europe sous la menace virale

 

Le mot le plus fréquent dans les médias européens ces dernières semaines, est sans nul doute « coronavirus », même si les experts tentent de le remplacer par le terme plus scientifique et plus spécifique de « covid-19 ». Le moins que l’on puisse dire est que la maladie venue du cœur de l’Empire du Milieu fait couler beaucoup d’encre, à tort et à raison, entre exagérations et rétentions des données. Certains observateurs doutent très sérieusement de la fiabilité des informations délivrées par des régimes autoritaires.

Habertürk (Turquie) soupçonne ainsi les autorités turques de travestir la vérité, comme elles en ont pris l’habitude depuis quelques temps. Polityka (Pologne) vise pour sa part l’Iran, qui s’est déjà discrédité en dissimulant le nombre véritable de morts lors des récentes manifestations. Or, Millityet (Turquie) prédit une contamination inéluctable du Proche-Orient, où les contrôles aux frontières sont insuffisants, l’immigration clandestine importante et les conditions-cadres comme le système de santé ou la sécurité alimentaire sont médiocres.

À contrario, Süddeutsche Zeitung (Allemagne) félicite l’Italie l’honnêteté et le sérieux de sa communication, qui ne minimise ni ne dramatise le danger. Tout comme les Italiens pour leur sang-froid et leur solidarité. Le pays a visiblement opté pour une solution intermédiaire au diptyque énoncé par Avvenire (Italie), entre information étouffée sur les mutations possibles du virus et prophylaxie indiscriminée.

De Morgen (Belgique) appelle à suivre pareil exemple, les Etats devant à présent sortir du placard les plans d’urgence, préparer les hôpitaux, et les doter en équipements : un train de mesures moins excitant que l’arrêt des trains et la fermeture des frontières, mais plus efficace. Dans la même lignée, Publico (Portugal) suggère aux mêmes Etats de faire preuve de détermination, pour identifier les personnes à risque et les isoler, prévenir plus guérir, sans céder à l’affolement. Lidove Noviny (République tchèque) souligne d’ailleurs que le taux de mortalité du covid-19 est comparable à celui de la grippe ordinaire, qui frappe l’Europe chaque année dans la plus totale indifférence.

Jutarnji List (Hongrie) relaie donc les propos du Directeur Général de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), qui demande de ne pas succomber à la panique, une bien mauvaise conseillère qui a déjà mené à des catastrophes par le passé, au lieu de les éviter. Ces propos sont malheureusement atténués par la faiblesse de l’organisation, mise en lumière par Corriere Della Sera (Italie), puisque son budget annuel de 2.2 milliards de dollars correspond à peine à la moitié des coûts d’un grand hôpital américain ou européen, sans compter l’insuffisance de ses compétences, notamment pour collecter, surveiller et préconiser.

Autres motifs d’inquiétude : Naftemporiki (Grèce) rappelle à quel point les pays industrialisés ont réduit effectifs et budgets sanitaires ces dernières années, notamment en Grèce où les hôpitaux sont dévastés ; et St.Galler Tagblatt (Suisse) alerte sur l’insuffisance des mesures de prévention, que l’Italie avait bien mises en œuvre, pour finalement se retrouver en pole  position des pays européens infectés, à priori par manque de chance… Dans ces conditions, mieux vaut éviter les blagues potaches irresponsables, telle la plaisanterie d’un inconnu sur le site du quotidien Denik (République tchèque), selon laquelle un premier cas de coronavirus serait apparu en République tchèque, éveillant la peur chez les lecteurs.

En tous les cas, une chose est sûre : l’épidémie, que nul n’ose encore appelée pandémie, affecte d’ores et déjà gravement l’économie mondiale, qui tourne au ralenti depuis plus de 2 mois pour cause de fermetures d’usines et de confinementsKurier (Autriche) cite le Ministre français de l’Economie et des Finances, qui y voit un changement de donne dans la mondialisation. Jutarnji List (Hongrie) reprend pour sa part les prévisions de l’éminent institut Oxford Economics, selon lesquelles une pandémie pourrait entraîner une contraction de 1.3% de la croissance planétaire, soit 1 100 milliards de dollars de pertes de revenus. Les bourses semblent anticiper la catastrophe, au risque de la précipiter, en dévissant les unes après les autres.

Mais si le virus était finalement une bénédiction ? De Standdard (Belgique) pense absurde d’ériger sans réfléchir des barrières entravant inutilement la circulation des marchandises dans l’Union européenne (UE), mais utile de repenser notre modèle, en acceptant l’idée que nous pouvons nous contenter de moins, à condition d’avoir mieux. Verslo Zinios (Lituanie) espère précisément que cette situation ouvre des possibilités insoupçonnées, avec de nouveaux fournisseurs, de nouveaux clients et de nouveaux contrats, notamment au travers de relocalisations qui semblent se profiler à l’horizon à la suite de l’interruption des chaînes d’approvisionnement depuis la Chine. En attendant, le malheur des uns faisant toujours le bonheur des autres, si des secteurs souffrent, du tourisme à l’aérien en passant par l’automobile, Vecer (Slovénie) en liste d’autres qui profitent du contexte, à commencer par les fabricants de masques de protection et de denrées alimentaires de base, l’occasion de traire une fois de plus le contribuable comme une vache à lait.

Un autre virus se répand en Europe, de manière plus insidieuse, plus silencieuse, mais tout aussi spectaculaire et inquiétante, celui de l’Extrême-Droite, contre lequel l’UE se pensait à tort immunisée depuis la chute du nazisme. La Slovaquie pourrait en être la prochaine victime. En effet, les sondages annoncent une poussée populiste aux élections législatives du 29 février.

Si les résultats des urnes devaient confirmer ces prédictions, Ukrainska Pravda (Ukraine) n’omet pas une alliance entre les sociaux-démocrates actuellement au pouvoir du SMER, et les députés de L’SNS, au chef de file fasciste, et/ou de Kotleba, ouvertement xénophobe. Wpolityce.pl (Pologne) s’inquiète pour le coup d’un risque de fracture du groupe de Visegrad (Pologne, République tchèque, Hongrie et Slovaquie), car nombre de partis slovaques prennent leurs distances avec Varsovie et Budapest. Surtout en cas de victoire de l’opposition libérale unie, à laquelle Sme (Slovaquie) conseille un programme gouvernemental simple mais clair : garantie d’un essor démocratique, Etat de droit pour tous, promotion de la liberté, de la bienséance et de la solidarité, en rupture avec l’ère FICO.

De son côté, l’Allemagne est toujours sous le choc de l’attentat raciste de Hanau. Bild (Allemagne) se lamente néanmoins sur un niveau d’effroi, de honte et de de doutes profonds qui ne serait pas à la hauteur des attentes après la plus grande tuerie collective jamais commise par des racistes dans l’histoire mondiale : serait-il plus élevé si les victimes portaient des noms bien germaniques ?

Daily Sabah (Turquie) accuse d’ailleurs les médias allemands de protéger les criminels et de promouvoir ainsi le terrorisme d’Extrême-Droite, le nom de famille de l’assaillant étant indiqué par une simple initiale. Quoi qu’il en soit, Financial Times (Royaume-Uni) constate que la toile de fond de la violence et de l’érosion de l’ordre libéral dans les sociétés occidentales s’accompagne de la montée de mouvements nationalistes et populistes de Droite dont le fonds de commerce est la xénophobie et le racisme. Une sorte de cercle vicieux infernal puisque ces mêmes mouvements encouragent, directement ou non, les loups solitaires et autres terroristes potentiels d’Extrême-Droite à passer à l’acte, alimentant par là-même la toile de fonds…

Les libertés sont ainsi en danger, notamment la liberté de la presse, y compris en Suède, la plus vieille démocratie en Europe ! En effet, les nationaux-conservateurs Démocrates de Suède mettent en cause la radio-télévision publique, lui reprochant une couverture non objective de l’actualité politique. Dagens Nyheter (Suède) ironise sur une tentative qui vise une des institutions de la société la plus authentiquement suédoise, rappelant que l’adoption de la liberté de la presse dans le pays en 1766, fut la première loi au monde protectrice de la parole écrite.

Dès lors, Expressen (Suède) suggère la vigilance aux chrétiens-démocrates et aux conservateurs, vis-à-vis de Démocrates de Suède qui pourraient leur permettre d’accéder au pouvoir, mais aussi d’y perdre leur âme…

Pour finir, du moins pour cette fois-ci, arrêt en Belgique, où le célèbre carnaval d’Alost a une fois de plus mis en scène des stéréotypes antisémites, en plus de railler l’UNESCO après sa décision de rayer le défilé de la liste du Patrimoine immatériel de l’Humanité. Surtout que le Maire de la Ville n’y voit aucun problème. Pour cause, selon Die Welt (Allemagne) : il est membre du parti nationaliste N-VA, au programme raciste-écologiste : un environnement propre, une Flandre pure… Quand on est attaché à se délimiter aussi clairement de l’autre, il n’y a plus qu’un pas vers l’antisémitisme, car dans la culture occidentale, les juifs sont les autres par excellence. Un antisémitisme qui se nourrit de la banalisation engendrée par l’humour, prévient Le Soir (Belgique). On peut rire des rabbins et blasphémer des textes ou des pratiques de toutes les religions, mais affecter à celles-ci des tares raciales ou anthropomorphiques est insupportable. Rire est important, un privilège à conforter. Mais autre chose est de considérer le rire comme le paravent à toutes les dérives.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto