L'Europe se cherche un avenir

L'Europe se cherche un avenir

 

Une page se tourne. Tout au moins en France, avec la mort de Johnny Hallyday , qui marque la fin de toute une époque, celle des 30 Glorieuses que le chanteur avait si bien incarnées. Tandis que les médias français n'en finissent pas de lui rendre hommage, communiant dans la nostalgie d'un passé à présent révolu, leurs collègues européens se tournent pour leur part vers l'avenir, un avenir que l'Europe se cherche désespérément. Ainsi développent-ils des sujets passés inaperçus dans l'Hexagone, malgré une importance certaine, voire cruciale.

Le premier d'entre eux est la nomination de Mario Centeno  à la tête de l'Eurogroupe, institution majeure qui tend à la gouvernance de la zone euro. Une petite révolution car l'intéressé est Portugais, donc issu de ces pays du Sud qui forment aux yeux de leurs voisins du Nord le « Club Med », allusion au dilettantisme dont ils sont souvent accusés.

Bien évidemment, les médias de ces pays s'en félicitent. Ainsi, Il Sole 24 Ore (Italie) se réjouit que les méridionaux s'imposent enfin dans le jeu, d'autant plus à un moment clé de refonte et d'approfondissement de la zone euro. Le journal prédit des luttes impitoyables entre les prédicateurs de la stabilité et les prophètes du développement, entre les partisans d'une intégration accrue et les promoteurs des accords intergouvernementaux, entre les apôtres de l'austérité et les défenseurs de la solidarité.

Pour lui, Centeno  est l'homme de la situation, car économiste de gauche ayant réussi à trouver pour son pays un juste équilibre entre assainissement budgétaire et politiques expansives. Précisément, Protagon.gr (Grèce) salue le redressement du Portugal, qui se meut en modèle. Après une décennie de grave crise socio-économique, le pays est parvenu non seulement à s'extraire des programmes de supervision, mais aussi à honorer plus vite que prévu ses obligations, grâce à une croissance de 2,8% en 2017.

Au même moment, la Commission européenne présentait ses propositions pour une démocratisation de l'Union Economique et Monétaire (UEM) : création d'un fonds monétaire européen de solidarité et d’un ministère des finances de la zone euro. Des mesures portées par Emmanuel Macron, qui attend et espère le soutien de l'Allemagne une fois la crise politique achevée. Des mesures face auxquelles les médias européens se montrent dubitatifs. L'Echo (Belgique) souligne qu'elles sont le fruit d'un compromis visant l'impérieuse nécessité de consolider la zone euro. Puisque la Commission a accepté d'enterrer des idées plus audacieuses, tel un mécanisme automatique commun d'intervention sur l'assurance chômage, les Etats-membres ne doivent plus tergiverser, mais avancer.

Die Presse (Autriche) ne voit guère de progrès, se montrant sceptique en particulier sur un ministre des finances... sans ministère. Car il ne disposera ni de trésorerie, ni de levier fiscal. Or, il s’avérera inutile sans mise en place à terme d'un système de compensation financière, comme dans toute zone monétaire optimale. Bild (Allemagne) va bien plus loin dans la réprobation : confier un fonds monétaire à des eurocrates ne peut que mener à la catastrophe, vu leur laxisme ; créer une caisse spéciale pour les pays en crise serait intégrer une communauté européenne des dettes ; un ministre européen des finances est tout simplement utopique. En cela, le journal reflète assez bien l'opinion allemande, que Macron cherche à infléchir.

En attendant, l'Union européenne (UE) a franchi un cap durant la semaine, via l'adoption d'une « liste noire » de paradis fiscaux, afin d'accroître la pression à la fois sur les 17 Etats concernés (Corée du Sud, Panama, Emirats Arabes Unis...) et sur tous les autres qui se retrouvent en zone grise d'alerte. Handelsblatt (Allemagne) salue l'initiative, tout en regrettant que tout pays pratiquant un taux d'imposition nul des sociétés ne rejoigne pas automatiquement la liste noire. Le journal note toutefois que la menace même d'y être affilié semble efficace puisque 47 Etats concernés se disent disposés à coopérer avec le fisc européen et à modifier leur législation. L'Echo (Belgique) tire un constat identique. Selon lui, l'union dont font preuve aujourd'hui les Européens pèse d'un poids particulièrement lourd sur les pays en zone grise. Mais il appelle à des résultats tangibles et visibles très rapidement. Si non, l'UE n'aura d'autre choix que passer à l'offensive contre les pays prédateurs.

Autre sujet sur lequel les Etats-membres restent unis, jusqu'alors : le Brexit. Si le Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a finalement estimé en fin de semaine les avancées de la première phase de négociation suffisantes pour embrayer sur la seconde, reste un point épineux à résoudre : la frontière irlandaise. La Première Ministre britannique, Theresa May, avait imaginé doter l'Irlande du Nord d'un statut spécial qui empêcherait le retour à une partition de l'île. Mais elle a dû se rétracter, notamment sous la pression de son allié, le parti des unionistes ou DUP. La Repubblica (Italie) note que ces derniers sont farouchement opposés à toute différenciation entre l'Irlande du Nord et la Grande-Bretagne. Or, la majorité parlementaire en dépend.

D'un autre côté, Theresa May risque un échec des discussions avec Bruxelles qui pourrait s'avérer très nuisible pour son pays. Grave dilemme... The Gardian (Royaume-Uni) n'est pas tendre avec la Première Ministre qui n'aurait jamais dû conclure de pacte gouvernemental « abject » avec le DUP, qui ne doit pas pouvoir s'interposer au maintien de la libre-circulation des personnes en Irlande ou de la Grande-Bretagne dans l'union douanière. RTE News (Irlande) critique d'autant plus le rétropédalage de Theresa May  que la formulation d'un « alignement réglementaire permanent » entre l'Irlande du Nord et l'UE est suffisamment ambiguë pour laisser une large marge de manœuvre aux Britanniques. Le Financial Times (Royaume-Uni) se démarque quelque peu en avançant que le règlement du cas irlandais ne doit pas être une condition sine qua non de la poursuite des négociations, car si Theresa May veut éviter un essor des nationalismes régionaux, il faudra que le royaume sorte uni de l'UE, ou qu'il en reste membre à part entière !

Pendant ce temps, la Grèce se débat avec son meilleur ennemi, la Turquie, à l'occasion de la visite de deux  jours de Tayyip Erdogan  à Athènes, une première en 65 ans. Une visite très attendue et observée de part et d'autre. En amont, Kathimerini (Grèce) appelait les deux Etats, condamnés à coexister, à développer un cadre de respect et de confiance mutuels ; Phileleftheros (Chypre) soulignait la volonté grecque de progresser sur la question chypriote, sans trop y croire ; et Milliyet (Turquie) s'enthousiasmait pour une relation gréco-turque régénérée sur un plan économique, de manière à sortir la Grèce de la crise, hors FMI et hors zone euro...

Sur place, le Président turc a surpris son monde en proposant de mettre à jour le Traité de Lausanne de 1923 qui a accordé à la Grèce la partie occidentale de la Thrace où se trouvent 120 000 descendants musulmans des Ottomans. Hürriyet Daily News (Turquie) parle d'une gigantesque manœuvre de diversion en rapport à la décision américaine de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël. Naftemporiki (Grèce) voit à travers ERDOGAN une Turquie obnubilée par les revendications territoriales, cherchant à élargir sans cesse sa sphère d'influence et à accroître sa souveraineté. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) s'inquiète d'une escalade entre les deux parties, tandis que Süddeutsche Zeitung (Allemagne) met l'accent sur la main tendue au Premier Ministre grec, Alexis Tsipras, qui reste la meilleure voie diplomatique pour Ankara à destination de l'UE.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto