L'Europe protestataire en marche

L'Europe protestataire en marche

 

Si les Français sont des Gaulois réfractaires, dixit le président Macron lors d’un déplacement au Danemark, les Européens se caractérisent de plus en plus comme protestataires, d’Ouest en Est, dans un sens ou dans un autre. Même un pays pourtant réputé paisible et stable comme l’Allemagne n’échappe pas à la vague, et ce, en son cœur, la Bavière, son Land le plus riche. En effet, les élections régionales ont vu un résultat inédit avec une chute de 10 points de la CSU, parti conservateur aux manettes depuis 60 ans, à 37.2% des voix, une bérézina pour les sociaux-démocrates du SPD à 9.7%, mais une victoire pour l’Extrême-Droite de l’AFD à 10% et surtout pour les Verts à 17.5%, jusqu’à 30% à 30% à Munich où ils sont arrivés en tête ! Un véritable séisme politique pour la région, le pays et même l’Europe.

Die Welt (Allemagne) prédit ainsi une ère néfaste car la page de la CSU, pilier l’ex-RFA, se tourne, dirigeant l’Allemagne vers une zone de perturbation, qui ne laisse présager rien de bon pour l’Union européenne (UE). Rzeczpospolita (Pologne) enfonce le clou en présumant une chute de la CDU, parti frère de la Chancelière, lors des prochaines élections régionales en Hesse. Merkel serait alors particulièrement fragilisée dans son propre camp, au point de perdre la tête de sa formation et du Gouvernement. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) ne partage cette position car les politiques de la CDU-CSU tentés de détrôner la Chancelière doivent anticiper que le SPD n’accepterait pas son remplacement, ce qui signerait la fin de la Grande Coalition, donc des élections anticipées qui pourraient bien sanctionner les frondeurs.

Contrepoints (France) va plus loin en affirmant que Merkel sort renforcée du scrutin bavarois grâce à la défaite de son encombrant ministre de l’Intérieur Horst Seehofer, dont les positions toujours plus droitières ont donné l’exact effet inverse de ce qu’il escomptait. Car tel est le principal enseignement que tirent les médias européens des élections en Bavière.

Pour El Periodico de Catalunya (Espagne), une des raisons du revirement ainsi observé dans une des régions les plus riches du monde, où les salaires sont les plus élevés et le taux de chômage le plus faible d’Allemagne (2.8%), est que les électeurs ont autant voulu sanctionner le virage à droite de la CSU au pouvoir, que les dissensions internes de la Grande Coalition.

Mlada Fronta Dnes (République tchèque) précise l’analyse avec la défection des électeurs modérés, mais aussi des nouveaux électeurs issus d’autres länder, peu habitués et attachés à la tradition bavaroise. Beaucoup se sont ainsi reportés sur les Verts, les vrais gagnants de cette consultation au final, parce que les seuls à projeter une vision alternative de la société en même de présenter un parti soudé, ayant réussi à concilier l’esprit contestataire des « fundis » et la volonté de gouverner des « realos », selon La Repubblica (Italie).

Kristeligt Dagblad (Danemark) est sur la même ligne explicative de la récompense d’un parti qui a non seulement conservé sa ligne, mais a aussi su aborder d’autres thèmes que l’immigration. Car cette dernière n’est pas la principale préoccupation des Allemands pour Spiegel Online (Allemagne) : elle arrive seulement en seconde partie de classement, derrière les retraites, les loyers, les impôts, la criminalité et bien sûr l’environnement.

Publico (Portugal) loue lui-aussi la fidélité des Verts à leurs valeurs et principes, suivant leur ligne sociale, écologique, cosmopolite et européenne, sans jamais renier leur vieille devise « penser globalement – agir localement ». Sur fond de crise mondiale, l’égoïsme est une solution claire, mais elle n’est pas la bonne. Les Verts constituent dès lors une réelle alternative. Pas seulement en Allemagne, car les électeurs belges wallons se sont eux-aussi détournés du parti au pouvoir, en l’occurrence socialiste, pour rallier les Verts lors des élections municipales du 14 octobre. Malheureusement, la Flandre a pour sa part fait le choix de l’Extrême-Droite N-VA : ses ministres fédéraux ont tous été plébiscités et Bart De Wever a gagné la bataille d’Anvers. L’évolution des deux régions est dès lors inquiétante.

Le Soir (Belgique) s’inquiète dès lors pour l’unité du pays, car ces deux voies contraires ne vont pas faciliter le dialogue entre les deux parties de plus en plus déchirées. De Morgen (Belgique) pointe du doigt la désaffection de l’électorat vis-à-vis de socialistes qui ont trop longtemps soutenu des gouvernements faisant fi des préoccupations réelles de grands pans de la population. La Gauche se trouve dès lors prise d’assaut, d’un côté, par des électeurs jeunes qualifiés et cosmopolites attirés par les Verts, et de l’autre, par des électeurs âgés séduits par les alternatives de Droite.

De l’autre côté de la Manche, une protestation électorale n’en finit pas de produire ses effets délétères. En effet, 2 ans après le référendum de validation du Brexit, les négociations patinent. Or, la date butoir de mars 2019 approche à grands pas. Étonnement, les Européens font montre d’une remarquable unité face au Royaume-Uni, ayant bien compris que leur intérêt individuel était de préserver l’intérêt commun des 27.

Les négociateurs de l’UE se retrouvent ainsi en position de force face à des Britanniques divisés et hésitants. Les discussions avancent néanmoins, mais achoppent sur quelques questions fondamentales, à commencer par la frontière Nord-Irlandaise, dont le rétablissement serait catastrophique à tout point de vue. Mais le maintien de la libre circulation entre les deux Irlande fractionnerait le Royaume-Uni. Une véritable quadrature du cercle à résoudre. Et le plan Chequers de Theresa May n’a visiblement pas convaincu ses homologues européens lors de leur dernier sommet. Pas plus qu’il ne satisfait pas non plus les partisans d’une sortie claire de l’union douanière, comme le note Vecernji List (Hongrie). Parmi eux, le parti unioniste Nord-Irlandais DUP dont le Premier Ministre a impérativement besoin pour maintenir sa majorité au Parlement : elle en est dès lors prisonnière. Ce que regrette The Guardian (Royaume-Uni), qui prône plutôt une alliance avec les Indépendantistes écossais, en leur promettant des transferts de compétences depuis l’UE, ou avec les Travaillistes, partisans d’une union douanière. Car le Gouvernement devrait rechercher une solution qui satisfasse une majorité des deux camps, tout en étant dans l’intérêt de l’UE, clame The Independant (Royaume-Uni).

Le Soir (Belgique) pense que la clé réside dans un accord final le plus vague possible, afin que chacun puisse y trouver ce qu’il veut. Ce qui aboutirait à un nouveau néologisme, le « Brino » : Brexit in name only ou Brexit qui n’en a que le nom. Selon La Tribune de Genève (Suisse), une vague déclaration politique sur l’avenir n’apportera aucune des réponses vitales sur la question irlandaise, les droits des citoyens et le règlement financier. Mais elle pourrait permettre de gagner le temps nécessaire pour tenter de les trouver, sur une période transitoire de 3 ans, avance.

Corriere Della Sera (Italie). The Sun (Royaume-Uni) et Neue Zürcher Zeitung (Suisse) sont pour leur part opposés à un report. Le premier parce que le Royaume-Uni serait assujetti aux règles et au budget de l’UE, sans plus aucun droit de regard ; le second parce que les entreprises ont besoin de clarification pour investir et avancer.

De Tijd (Belgique) appelle précisément les sociétés belges à se préparer au « no deal », car May s’apparente à un roi isolé sur l’échiquier, ce qui suppose un jeu perdu, mais pas officiellement terminé. Le mot de la fin revient à Nrc Handelsblad (Pays-Bas) qui évoque le mal dont souffrent les Britanniques et qui expliquent leur débâcle actuelle : une surestimation post-impériale, qui biaise leurs rapports à l’UE et au reste du monde. Le réalisme n’est dès lors pas de mise, alors qu’il serait tant utile. Mais l’Europe ne peut le leur dire, au risque de nourrir les ressentiments. Mais s’ils le découvrent par eux-mêmes, la faute sera également rejetée sur l’Europe. Une tragédie digne de Shakespeare !

La protestation électorale joue aussi à plein au Sud de l’Europe puisque le Gouvernement italien formé par l’Extrême-Droite Ligue et le Mouvement 5 Etoiles antisystème vient de présenter un budget éloigné des objectifs convenus par son prédécesseur avec Bruxelles. Un scénario que tous attendaient, car les chefs de file populistes avaient maintes fois prévenus de leurs intentions, mais que personne n’espérait voir se concrétiser à plein. Comme le Brexit, la passe d’armes qui s’annonce entre Rome et Bruxelles est inédite, incertaine et inquiétante. Car l’Italie n’est pas la Grèce ! Faut-il rappeler que le pays est la 3ème puissance économique de l’UE et que sa dette atteint 130% du PIB, soit la plus élevée du continent. Une dérive de ses comptes publiques pourrait générer une crise de l’euro sans précédent, peut-être fatale.

Jyllands-Posten (Danemark) tire ainsi la sonnette d’alarme, trouvant frustrant de devoir s’attendre à une répétition de la pièce grecque, mais espérant que les Italiens seront plus sagaces, sans trop y croire à vrai dire. Car Der Standard (Autriche) affirme que l’Italie cherche la dispute. Jusque-là, Bruxelles n’avait pas trop tenu rigueur aux Etats affichant un déficit excessif, mais l’épreuve actuelle est d’une toute autre nature : les populistes transalpins veulent se frotter à l’UE afin de circonscrire son pouvoir.

Pour L’Opinion (France), ces derniers sont seulement dans l’invective, non dans la réforme. Une révolution digne de ce nom, comme ils s’en réclament, consisterait à réfléchir au périmètre de l’Etat, nettoyer le secteur bancaire, transformer le marché du travail, négocier une restructuration de la dette publique, et instaurer une taxe souple pour financer un revenu universel. Or, les dirigeants préfèrent le bruit à l’audace ! Dès lors, Il Giornale (Italie) prédit un désastre pour les Italiens, surtout ceux qui avaient cru en la possibilité de changement en se rendant aux urnes. Car, en plus d’être dépourvue de couverture économique, la manœuvre du Gouvernement italien n’a ni horizon ni but : un gâchis, voire un chaos qui s’annonce.

Frankfurter Rundschau (Allemagne) tente pour sa part de relativiser et de garder la tête froide, du fait non seulement des mises en garde politique, mais aussi des pénalités, sans compter les marchés financiers qui ont relevé les primes de risque sur des emprunts d’Etat italiens pour exercer dès lors une pression toujours plus forte sur les dirigeants. Son compatriote Süddeutsche Zeitung appelle l’UE à une même pression, non en refusant le budget italien, mais en proposant des négociations : un peu de social contre des mesures structurelles. Il serait alors difficile pour Rome de se donner le beau rôle et de maudire Bruxelles.

Finalement, la protestation peut être positive car il est parfois nécessaire de s’insurger face à des dysfonctionnements, des injustices et des dérives ; à condition d’être réaliste et volontariste, non pour tout détruire sans autre perspective que l’anarchie, mais pour rénover et bâtir pour le futur. Tel doit être le leitmotiv des Européens, dans l’optique de leur destinée inéluctablement commune.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto