L'Europe ou le chaos

L'Europe ou le chaos

 

Naturellement, la fin d'année est propice non seulement aux rétrospectives, mais aussi à la prospective. Les médias européens n'échappent pas à la vogue, à tirer des bilans et (tenter de) tracer des perspectives. Bien évidemment, ils reflètent la diversité de l'opinion continentale, tantôt sombre et pessimiste, tantôt l'inverse. Qui plus est sur la question européenne, qui divise tout particulièrement, plus que jamais même, en cette période montée en puissance des populismes national-conservateurs que tentent de circonscrire et réduire des pro-européens (re)motivés par l'élection surprise d'un des plus fervents de leur rang à la tête de la deuxième puissance de l'Union européenne (UE), ainsi que par le Brexit, très paradoxalement.

Nombreux sont les observateurs à s'accorder sur le diagnostic d'une Europe malade, victime d'une crise de foi en ce moment de bombance, à la recherche de son identité, de sa place et de son rôle dans le nouveau monde qui se dessine. Il est certain que ce dernier la marginalisera et l'écrasera si elle laisse les souverainismes de tout poil, qu'ils soient régionaux ou nationaux, lézardés son édifice si fragile, pour être si ambitieux.

Si De Tijd (Belgique) appelle les séparatismes (notamment flamands dans son cas) à agir à bon escient pour briser la prison que représente une UE mal disposée à l'égard des Catalans.

Kurier (Autriche) met en garde les États membres tentés par le cavalier seul, une impasse face à l'inexorable montée en puissance de l'Asie : pas uniquement la Chine puisque l'Inde est en passe de détrôner la France de son cinquième rang dans l'économie mondiale. Dans quelques années seulement, d'autres pays asiatiques entreront dans la danse des dix premières puissances, comme l'Indonésie ou la Corée du Sud, reléguant tous les États européens jusque-là ultra-dominateurs, y compris la grande Allemagne !

Qu'on se le dise : « seul, on va plus vite, ensemble, on va plus loin ». Un proverbe africain de bon aloi puisque l'Afrique est l'autre continent pour lequel tous les espoirs sont permis, avec des croissances fortes et stables d'Est en Ouest, de la Côte d'Ivoire à l’Éthiopie. Et l'Europe dans cette histoire ? Kurier (Autriche) regrette le nombrilisme des institutions communautaires qui se montrent dès lors aveugles et incapables face aux défis actuels et à venir. Parmi eux, la propre unité du Vieux Continent, menacé par les Pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO), bien au-delà du groupe de Visegrad (Pologne, Tchéquie, Slovaquie et Hongrie) puisque Contributors (Roumanie) prédit que les Roumains, entre autres, pourraient se joindre au feu de joie que certains aimeraient allumer en Europe, dans la lignée du Brexit.

Étrangement, le journal anglais The Economist se veut optimiste pour la construction européenne suite à la double victoire électorale de Macron, allant jusqu'à qualifier la France de pays de l'année 2017 pour ses réformes libérales et son ouverture au monde, qui tranchent singulièrement avec la tendance générale, y compris au Royaume-Uni ! Delo (Slovénie) loue précisément les mérites du Brexit pour la cohésion européenne, car jusqu'à présent, les 27 se sont montrés unis et inflexibles vis-à-vis de leur ancien partenaire qui a décidé d'abandonner le navire, sans même prendre le soin de s'assurer que les canots et gilets de sauvetages soient adéquats, aujourd'hui quémandés à l'UE.

Optimistes et pessimistes s'affrontent par ailleurs sur le terrain américain, au terme de la première année de mandat de Trump. Die Press (Autriche) veut voir le verre à moitié plein dans la mesure où la catastrophe annoncée n'a finalement pas eu lieu : le monde a été largement ménagé par un président américain dont les turpitudes l'ont finalement empêché d'appliquer son programme à la lettre, si ce n'est une réforme fiscale sans précédent que l'Europe va devoir suivre de très près pour ses conséquences sur les échanges transatlantiques. Précisément, NRC Handelsblad (Pays-Bas) prévoit que les divergences euro-américaines dans de nombreux domaines (Proche-Orient, Corée du Nord, Climat, OTAN...) gagnent le commerce avec le risque de se transformer en guerre ouverte, Trump étant prompt à mettre à mal, voire à jeter à bas, les accords les plus anciens, que beaucoup croyaient solides et intangibles. Néanmoins, rien n'est perdu : ce qui rapproche Américains et Européens pourrait l'emporter au final sur ce qui les divise, face à une Chine conquérante, un terrorisme rémanent... L'ennui, pour Jornal de Negocios (Portugal), est que nul ne peut assurément anticiper la position et la réaction américaines, tant le chef de la Maison-Blanche est illisible et imprévisible.

Le retrait des États-Unis de la scène mondiale comme grand ordonnateur est une chance pour l'Europe. Mieux, il l'oblige. De très longue date, le Vieux Continent est un pilier (central) de la prospérité et de la stabilité planétaires, récemment éclipsé par la super-puissance américaine, qui plus est au lendemain de l'implosion soviétique. Passé Noël, l'UE doit reprendre les rennes et passer à l'action. El Pais (Espagne) l'y incite, mais dans l'humilité et la discrétion : le journal prône une année de silence, à se focaliser sur l'essentiel afin de présenter un rapport productif dans un an, au bénéfice et à la satisfaction des citoyens européens.

Pour la Reppublica (Italie), un exemple de chantier impérieux est la relation à la Russie, à la veille d'une réélection certaine d'un Poutine  spécifiquement habile en diplomatie pour apparaître comme le sauveur de la paix, de la Syrie à la Corée du Nord, après avoir lui-même semé le trouble et la destruction. Helsingin Salomat (Finlande) pointe pour sa part la lutte contre le réchauffement climatique, réclamant de l'UE des objectifs bien supérieurs à ses engagement actuels, comme chef de file d'un mouvement que ne doit surtout pas arrêter la décision insensée de Trump de sortir les États-Unis de l'Accord de Paris. Sur ces sujets comme sur d'autres, l'UE a désormais un mandat impératif. Elle a les moyens de faire mentir Vecernji List (Croatie) pour qui 2017 a détruit tous les espoirs. En fait, elle a une obligation de résultat, sans quoi l'abîme deviendra inéluctable. Nous voilà prévenus : l'Europe ou le chaos !!!

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

« Nous ne coalisons pas des États,
nous unissons des Hommes »