L'Europe face aux géants

L'Europe face aux géants

 

L’Europe se réorganise, voire se réinvente, dans un sens comme dans l’autre, au fil de ses élections. La dernière en date est autrichienne. À la suite du scandale qui a frappé et déconfit le parti nationaliste FPÖ, son partenaire conservateur de coalition, l’ÖVP, emmené par le jeune Chancelier Sebastian Kurz, a obtenu le meilleur score de son histoire, avec 37.2% des suffrages, au détriment des autres formations, à l’exception notable des Verts, qui progressent à 14%. Helsingin Sanomat (Finlande) et Daily Sabah (Turquie) voient dans ses résultats la victoire de Kurz comme chef de file charismatique, qui a aspiré les voix du FPÖ, prouvant ainsi qu’il est possible pour un mouvement classique de Droite de l’emporter face aux populistes en démontrant aux électeurs le leurre de voir en ces derniers un espoir quand ils ne représentent qu’une perte de temps. Et maintenant ?

Die Press (Autriche) prétend que le peuple s’est exprimé en faveur d’une continuation dans la voie conservatrice-libérale, ce qui devrait inciter Kurz à reconduire son alliance avec le FPÖ, qui plus est affaibli, donc maniable, selon Pravda (Slovaquie). Mais le pragmatisme du dirigeant, mis en avant par Mérce (Hongrie) pourrait à contrario le tourner vers les Verts, au regard des préoccupations écologistes de plus en plus appuyées chez les Autrichiens. Ce serait du jamais vu pour Der Standard (Autriche), au point que Kurz redeviendrait la figure du changement. Die Welt (Allemagne) privilégie ce scénario, en y associant les libéraux de Néo : une chance pour l’Autriche d’impulser un véritable nouveau départ, qui ouvrirait une autre phase pour l’économie de marché européenne. La Repubbica (Italie) se réjouit précisément de ce virage que pourrait opérer l’Europe avec l’Autriche, car pareil attelage pourrait faire des émules dans d’autres pays, dans la droite lignée de l’Italie qui a réussi à neutraliser l’Extrême-Droite, pour le moment…

Bien sûr, parmi les élections qui reconfigurent le paysage politique et institutionnel de l’Union européenne (UE), les européennes de mai se classent en tête. L’atomisation du Parlement européen (PE), où conservateurs et sociaux-démocrates ne règnent plus en maîtres pour la première fois en 40 ans, n’en finit pas de produire ses effets, rendant notamment compliquée la composition de la nouvelle Commission européenne emmenée par Ursula Von Der Leyen. Le moins que l’on puisse dire est que le PE n’est pas tendre avec les candidats que la future Présidente, tout juste avalisée par les eurodéputés, lui présente au nom des Etats-membres. Ainsi, la Commission des Affaires juridiques a retoqué la Roumaine Rovana Plumb et le Hongrois Lazlo Trocsanyi. Ziare (Roumanie) explique que la première est plombée par une affaire de prêts frauduleux proche du million d’euros, malgré ses efforts pour effacer son ardoise à la vitesse de l’éclair, une vitesse bien louche dans un Etat supposé de droit. Nemzet (Hongrie) s’insurge pour sa part que le second ait été recalé pour avoir été ministre de la Justice de Victor Orban, qui plus est au moment clé où le Premier Ministre hongrois tâchait de mettre au pas le système judiciaire. Quoi de plus normal pour Libération (France), qui s’attend à d’autres rejets de candidatures, notamment la Française Sylvie Goulard, qui non seulement est touchée par une enquête sur des emplois fictifs présumés au PE, mais qui pourrait bien faire les frais des règlements de compte politique au sein de l’institution, les conservateurs et les sociaux-démocrates cherchant à se venger des deux précédentes déconvenues auxquels les centristes ont pris une part active. Pour sa part, le Polonais Janusz Wojciechowski, mis en cause pour déclaration erronée de comptes, devrait finalement passer à en croire Polityka (Pologne), puisque blanchi par l’Office Européen de Lutte Anti-Fraude (OLAF). Sydsvenskan (Suède) souligne que cette vérification minutieuse et ces décisions abruptes de la part des représentants directs du peuple sont la preuve que l’UE est bel et bien démocratique, loin de la caricature que font courir les eurosceptiques à ce sujet.

Pour s’en convaincre et s’en réjouir définitivement, il suffit de porter son attention de l’autre côté du globe, celui de l’Empire du Milieu, qui célèbre en grandes pompes le 70ème anniversaire d’un République populaire qui n’en a que le nom. En fait, Corriere Della Sera (Italie) y voit la réalisation du rêve du philosophe britannique Jeremy Bentham, qui avait imaginé en 1971 une usine carcérale contrôlée par un seul gardien. Certes, le régime est parfois secoué par des révoltes, comme à Hong Kong, mais qui rien ne puisse l’ébranler. En fait, Mediapart (France) avance que l’amélioration continue du niveau de vie anesthésie littéralement le peuple, supportant ainsi une propagande de plus en plus invasive en faveur du nouveau Timonier. Car Karar (Turquie) reconnaît l’époustouflant succès socio-économique de la Chine ces dernières décennies, durant lesquelles elle est passée du sous-développement et de l’insignifiance internationale à un géant stratégique mondial, deuxième économie mondiale depuis 2010, en position dominante sur bien des secteurs. Mais El Pais (Espagne) tempère son propre constat de réussite en excipant des aspects négatifs du régime : contrôle idéologique forcené, graves violations des droits humains, politique du fait accompli, menaces extérieures…

 

Izvestia (Russie) pointe par ailleurs les ratés de ce régime, en particulier l’enfant unique et les deux systèmes en un, qui est en train de perdre la lutte pour gagner les cœurs et la confiance des habitants de Hong Kong et de Taïwan, sans compter l’émergence en son cœur d’une génération dotée d’une véritable conscience citoyenne et d’aspirations à la démocratisation. D’autant que le bilan global n’est pas si rose, ou plutôt si rouge, que le pouvoir le donne à penser.

De Standaard (Belgique) se demande justement combien de temps encore la Chine pourra se permettre d’occulter certains problèmes avant que ceux-ci n’aient une incidence : la falsification de l’histoire, la propagande nationaliste systématique et le système de crédit social (notation et surveillance des citoyens) ne lui nuiront pas à court et moyen termes, mais cela pourrait changer. Quoi qu’il en soit, l’UE doit désormais compter avec la Chine, non plus seulement comme débouché pour ses produits et services, mais bel et bien comme concurrente redoutable, pas uniquement sur le plan commercial. Autre géant sur lequel l’Europe ne peut plus se reposer, mais dont elle doit désormais se médier : les Etats-Unis, et ce, à double titre.

Tout d’abord, l’Etat américain a clairement déclaré la guerre au Vieux Continent, avec une attaque en règle de l’UE devant les instances arbitrales de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC, un temps récusé par Donald TRUMP, qui voulait en retirer son pays), au motif de subventionnement illégal de l’avionneur Airbus. L’OMC ayant donné raison aux USA, la Maison Blanche a tout de suite annoncé moult sanctions douanières pour un montant de 7,5 milliards d’euros sur les exportations européennes vers l’Amérique (olives, fromage, et même whisky écossais, sans doute pour donner une idée aux Highlands de ce qui les attend si elles ne sortent pas de l’UE avec le reste du Royaume-Uni). Tous les médias européens déplorent un conflit fratricide, qui ne fera que des perdants dans le camp occidental (mais qui réjouira Chine, Russie, Inde et autres géants), tant les économies américaines et européennes sont imbriquées (Airbus importe de nombreuses pièces des Etats-Unis, où l’entreprise fabrique aussi des avions ; et vice-et-versa pour Boeing).

El Periodico de Catalunya (Espagne) se lamente pour les consommateurs, qui seront les dindons de la farce, une fois de plus, pour cause d’augmentation inéluctable des prix, induites par les nécessaires mesures de rétorsions européennes sur les exportations américaines vers l’UE. Et de confirmer de la sorte la prédiction de Trump selon laquelle l’avenir appartient dorénavant aux patriotes, non aux mondialistes. Nrc Handelsblad (Pays-Bas) prédit bien pire, à savoir une récession mondiale, car l’insécurité géopolitique générée par les guerres commerciales tout azimut des Etats-Unis en particulier, freine non seulement les échanges, mais aussi les investissements et les achats, avec le risque de dégénérer en défiance globale, synonyme de décroissance. Quoi qu’il en soit, Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) soutient la politique d’aide européenne à Airbus, sans laquelle le géant aéronautique n’existerait sans doute plus face à des compétiteurs d’autant plus dangereux qu’ils bénéficient tous de fonds publics à foison. L’Europe ne doit donc pas céder !

Idem sur l’autre aspect de son litige avec les Etats-Unis : les géants du numérique, qui sont vent debout contre la nouvelle législation européenne en matière de propriété intellectuelle, les obligeant dorénavant de payer pour afficher des extraits et d’empêcher toute violation du droit d’auteur. La France est la première à mettre en œuvre ces règles. En représailles, Google a annoncé son intention de ne plus afficher que les titres dans ses résultats de recherche. Cette position outrancière ne surprend pas Allgemeine Zeitung (Allemagne), car dès qu’elles sont gênées, les entreprises de la Silicone Valley (que Trump dénonce à domicile, mais appuie à l’extérieur) jouent sur tous les registres pour montrer qu’elles sont en position de force. À l’Europe de les civiliser, pour sortir de l’ère du far west 2.0. Et préserver la démocratie, que Les Echos (France) juge menacée par l’attitude de Google qui bafoue l’esprit de la loi européenne en même temps de fragiliser les médias. Fort heureusement, l’UE, mieux armée et efficace que beaucoup le prétendent, n’entend pas céder aux multinationales du virtuel, notamment grâce à une de ses institutions phares : la Cour de Justice de l’UE (CJUE), qui vient de monter au créneau contre Facebook, en lui intimant d’effacer les contenus illégaux et de rechercher activement au niveau mondial des contenus identiques ou équivalents pour faire de même. Financial Times (Royaume-Uni) critique cette décision dans la mesure où le système de filtre requis, particulièrement onéreux, avantagera précisément les géants du numérique, sans compter le flou de la notion d’équivalence, qui leur permettra de passer outre là encore grâce là encore à leurs moyens considérables. Avvenire (Italie) doute même que ce jugement soit applicable, en l’absence d’intelligence artificielle capable de faire le tri, avec le danger en bout de compte d’une censure préventive, donc d’une atteinte à la liberté d’expression. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) salue à contrario un renforcement du principe de responsabilité, qui commence à prendre forme depuis quelques années. Et Der Standard (Autriche) souligne l’impact positif pour une catégorie spécifique de la population, les femmes, très (trop) souvent la cible d’attaques haineuses sur Internet. Une bonne raison pour que l’UE ne cède en rien, là encore. Il y va de son identité, de son influence, voire de son existence, dans un monde de géants, étatiques ou numériques, dont elle sera ou ne sera pas, selon la force de sa volonté commune et la pertinence de son action collective.

 

Crédit photos : Pie tro Naj-Oleari
Rédacteur : Cédric Espéranto