L'Europe est-elle vraiment ultralibérale ?

L'Europe est-elle vraiment ultralibérale ?

 

Les contempteurs de l'Union européenne (UE) l'accusent la plupart du temps à tort de tous les maux dont souffrent ses peuples, ayant trouvé en elle un bouc-émissaire idéal. À les en croire, d'un extrême à l'autre de l'échiquier politique, notamment en France, son principal tort serait d'être ultra-libérale, c'est-à-dire un instrument aux mains des puissances occultes politico-financières pour manipuler, oppresser, exploiter et spolier les citoyens. L'ironie est que tout ce petit monde se rejoint pour adresser une autre critique à l'UE, celle de trop réglementer, de s'occuper de ce qui ne la regarde pas, d'imposer des contraintes excessives. Il faudrait savoir !

La contradiction est flagrante si on revient un instant sur la définition de l'ultra-libéralisme. Celui-ci est l'héritier du physiocratisme français des Lumières, selon lequel l'économie s'auto-régulait. Le mot d'ordre était alors de laisser faire les forces du marché, sans intervention de l’État, tout l'inverse du Colbertisme précédent. Théorie reprise et défendue par l'économiste anglais Adam SMITH, auteur de la « main invisible » censée viser naturellement l'optimum économique et social, là encore en dehors de toute régulation étatique.

En fait, ces préceptes ont donné naissance au libéralisme selon lequel l’État doit se mêler le moins possible des affaires, en se limitant à ses prérogatives régaliennes, en particulier l'ordre public, gage d'une stabilité nécessaire auxdites affaires. L'ultra-libéralisme est une formule inventée bien plus tard par les adversaires de cette doxa, dans les années 1980, au moment où Ronald REAGAN, nouveau Président des États-Unis, et Margareth TATCHER, nouveau Premier Ministre du Royaume-Uni, se sont engagés de concert dans une démarche de dérégulation, c'est-à-dire de démantèlement de toutes contraintes pesant sur les acteurs économiques et limitant leurs profits, toujours dans l'idée d'une main invisible bienveillante qui répartirait ces profits maxima entre les individus, du moins les plus méritants, et tant pis pour les autres...

En fait, l'ultra-libéralisme est l'application à la sphère socio-économique de la sélection naturelle, à savoir la loi du plus fort, qui élimine les plus faibles pour hausser le niveau général.

Quid de l'UE dans tout ça ? Il est vrai que la construction européenne n'a eu de cesse de lever les barrières entre les États pour favoriser les échanges, pas seulement commerciaux d'ailleurs (mais aussi humains, idéologiques, culturels, scientifiques...), dans l'optique finale de créer le plus vaste, prospère et riche ensemble de la planète. Avec succès car l'ensemble européen est effectivement le plus important au monde dans tous les domaines. Pour y parvenir, les institutions européennes, mandatées par les États (faut-il toujours le rappeler!), ont mis en place et garanti les quatre libertés fondamentales du marché unique : circulation des capitaux, des biens, des idées et des personnes. D'où l'espace Schengen sans frontières intérieures. Peut-on parler pour autant d'ultra-libéralisme ?

À en croire tant les europhobes que les milieux d'affaires, la réponse est clairement non ! Tout simplement à cause des règles décidées à Bruxelles par les représentants des peuples, États au sein du Conseil des ministres et députés au sein du Parlement européen (faut-il là encore le rappeler et le marteler!). Des règles qui ne se limitent pas à la caricature que certains se plaisent à diffuser. Car l'intervention de l'UE ne se réduit pas à des sujets subalternes et superflus, voire incongrus, telle le calibre des œufs ou la taille des concombres.

Il est vrai que, comme toute autorité régulatrice, elle en arrive parfois à ce genre d'absurdité. Mais c'est l'arbre qui cache une forêt dense, peut-être même trop dense. Car pour assurer un fonctionnement efficace et équitable du marché unique, l'Europe réglemente à tour de bras dans le souci d'une harmonisation des normes qui autorise des échanges propices aux peuples européens. Propices dans un double sens : d'une part, les citoyens doivent y trouver leur compte en termes de consommation et d'emploi (l'une permettant l'autre qui lui-même alimente la première...) ; d'autre part, en termes de protection comme consommateurs et travailleurs. Ce dernier point est essentiel.

En effet, l'UE a développé au fil des années un important corpus législatif destiné à éviter les dérives d'un marché qui, dénué de frontières, ne doit pas l'être de règles communes. Il en va ainsi du droit de la consommation, à l'origine de standards élevés qui s'imposent non seulement aux fabricants européens, mais aussi aux importateurs étrangers, notamment chinois. Pour exemples, l'UE a considérablement renforcé la sécurité des jouets pour les enfants ou bien encore interdit nombre de molécules nocives à la santé humaine. Tel est le principal objet de la norme CE, sans nul doute la plus exigeante au monde.

Bien sûr, les ennemis de la construction européenne reprochent une concurrence déloyale de États membres aux salaires particulièrement faibles, avec délocalisations ou travailleurs détachés à la clé, au détriment des pays les plus avancés.

Mais, primo, entreprises et travailleurs sont soumis à travers toute l'UE aux mêmes conditions minimales de travail (plafonnement des heures, sécurité, repos...) ; secundo, ces conditions sont les plus drastiques au monde ; tertio, délocalisation et détachements sont très encadrés (aides d’État, rémunérations...) ; et quarto, une véritable harmonisation serait possible à la condition sine qua non de tous temps refusée par les europhobes, à savoir un État fédéral régulateur... En attendant, l'UE se distingue de tous les autres blocs par son haut degré de protection sociale, préservée par les traités comme celui de Lisbonne, et enviée par les peuples non européens.

En conclusion, l'UE n'est certainement pas ultra-libérale dans le sens qu'en donnent ses détracteurs. Bien au contraire ! Elle pourrait naturellement faire davantage pour ses populations, qui y aspirent, si ses États membres s'entendaient pour lui en donner les moyens...  

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto