L'Europe, entre crises et espoirs

L'Europe, entre crises et espoirs

 

La deuxième semaine de février s’était achevée sur un espoir, celui d’une Grande Coalition (GroKo) CDU-CSU-SPD plus équilibrée et plus forte que jamais, grâce à un accord favorable au SPD, ultime recours de Merkel pour se maintenir à la Chancellerie après le désistement de Libéraux radicalisés.

L’Allemagne semblait ainsi sortir de la crise politique dans laquelle les élections législatives désastreuses (pour les partis traditionnels) de septembre l’avaient plongée. L’Europe était alors soulagée. Le répit fut de bien courte durée, puisque le renoncement de Martin Schulz  à la Direction du SPD puis au Ministère des Affaires étrangères a créé  un nouveau vortex qui pourrait bien emporter la social-démocratie allemande, et avec elle, la GroKo de Merkel.

Die Tageszeitung Taz (Allemagne) évoque carrément une tragédie en bonne et due forme, pour l’ancien président du Parlement européen, pour son parti et pour le pays, voire au-delà. Car il semblait le plus en capacité de gérer les incendies qui couvent à travers le monde. Sans compter qu’il a été indirectement débarqué par un autre social-démocrate, SigmarGabriel , actuel Ministre des Affaires étrangères soucieux de conserver son portefeuille.

Le Financial Times (Royaume-Uni) ne fait pas non plus dans la nuance, en qualifiant ces cadres du SPD de traitres conspirateurs. Du moins est-ce l’impression que risquent de ressentir les adhérents, prochainement appelés à se prononcer sur l’accord de coalition. Malgré le départ de Schulz , leur vote est très incertain.

Pravo (République tchèque) met en garde le SPD, qui est désormais talonné par le parti populiste de droite, l’AfD. La chef de file de ce dernier envisage sérieusement de le doubler, jugeant son mouvement seul prompt à défendre les intérêts des gens. De fait, un nombre croissant d’électeurs se détournent d’une Gauche essoufflée, qui pêche dans les eaux des conservateurs à travers des coalitions dans lesquelles elle perd ainsi son âme et son attrait. Beaucoup d’éditorialistes appellent le SPD à se renouveler, pour ne pas dévisser. Dans le cas inverse, il pourrait subir le sort des sociaux-démocrates lituaniens : 15min (Lituanie) dénonce l’égoïsme des doyens qui ont fait fi des aspirations de la jeunesse pour former un gouvernement et se retrouvent finalement les mains vides.

MladaFrontaDnes (République tchèque) constate que le paquebot SPD part déjà à la dérive, mais sans savoir où. La consultation de ses membres le décidera. Elle sera aussi l’heure de vérité de MerkelL qui saura alors si ses concessions en valaient la peine, sachant que de plus en plus de voix dans les rangs des conservateurs s’élèvent pour appeler à trouver de jeunes éléments dynamiques et nommer des visages frais aux postes de direction.

SalzburgerNachrichten (Autriche)critique aussi l’obstination toute prussienne et protestante de Merkel à rester tout en haut de la pyramide, au détriment des éléments qui pourraient permettre la régénération dont la CDU-CSU a tout autant besoin que le SPD.

Un autre espoir était né récemment du côté des Balkans, que l’Union européenne pourrait intégrer d’ici 7 à 15 ans. Mais après avoir soufflé le chaud, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, refroidit les ardeurs des plus fervents partisans de cette nouvelle expansion, car les pays visés sont encore très loin de remplir les critères d’adhésion.

Delo (Slovénie)se montre encore plus sceptique, face à un tableau à ce jour peu réjouissant : Serbie toujours en guerre avec le Kosovo, Monténégro gangréné par la corruption (il n’est pas le seul !), Macédoine en conflit avec la Grèce… Une intégration en l’état serait tout simplement catastrophique. Mais l’UE ne peut faire machine arrière car la paix et la démocratie sur le continent sont tributaires d’un espace balkanique démocratique, pacifique et européen. La première étape serait d’unifier cet espace, ne serait-ce que par les voies de communication réelles et virtuelles.

Standard (Bulgarie)regrette en effet la faiblesse des moyens de transport notamment entre les différents pays, à l’exemple des liaisons aériennes, qui passent toutes par Vienne !Comment imaginer une région stabilisée durablement sans permettre aux habitants de se rencontrer et ainsi se rapprocher ? Le président serbe AleksandarVucic l’a bien compris, raison de sa visite à son homologue croate KolindaGrabar-Kitarovic. Une visite hautement symbolique, au regard du lourd passif entre les deux pays, de la Seconde Guerre Mondiale (collabos croates contre résistants serbes) à la guerre de Yougoslavie (indépendance de la Croatie vis-à-vis du pouvoir central serbe).

En effet, les griefs des uns vis-à-vis des autres sont encore vivaces, comme en témoigne Danas (Serbie) en dénonçant les propos du ministre serbe de la Défense à propos des Oustachis (collabos croates) dont regorgerait Zagreb. Des propos que le chef d’Etat n’a pas condamnés, soucieux de ménager l’opinion publique en vue des prochaines élections… Or, Vecernji List (Croatie)se réjouit du pouvoir attribué par les mécanismes institutionnels de l’UE à la Croatie de décider de l’adhésion serbe, une occasion unique de peser sur l’avenir des Balkans. Mais les Croates, comme les Européens, ne devraient jamais oublier que la moindre étincelle pourrait mettre le feu aux poudres balkaniques. Le risque d’explosion est d’autant plus élevé que se trouvent à proximité des gisements inexploités de gaz naturel, dans le giron chypriote.

Daily Sabah (Turquie) explique que Chypre (partie grecque de l’île membre de l’UE) a divisé la Méditerranée orientale en 13 parcelles dont elle a cédé l’exploitation, notamment aux Italiens, sans acceptation de la Turquie et de son protectorat chypriote, ce qui constitue à ses yeux à une atteinte au droit international. Politis (Chypre) s’émeut aussi d’une violation du droit international suite au blocage turc d’un navire italien en chemin pour entamer le forage. Il Sole 24 Ore (Italie) explique que les litiges frontaliers ne sont pas seuls en cause dans cette nouvelle crise, car les besoins énergétiques turcs sont en constante augmentation, alors même que la Turquie est évincée de la course au gaz méditerranéen. Ankara a donc décidé de répliquer, d’autant que Nicosie semble impuissante à lui résister : Cyprus Mail (Chypre) constate avec dépit et amertume que la partie grecque est isolée. Phileleftheros (Chypre)tire le même constat, mais dénonce l’attitude chypriote qui se refuse à utiliser les moyens à sa disposition, à commencer par l’UE, atteinte en quelque sorte par le syndrome de Stockholm.

Kathimerini (Grèce)appelle précisément Grèce et Chypre à tirer le meilleur parti de leur appartenance communautaire, en plus de leur partenariat avec Israël, l’Egypte et les Etats-Unis, pour un règlement diplomatique. Elles pourraient ainsi ouvrir les yeux des occidentaux sur l’impérialisme turc, comme le clame La Repubblica (Italie)pour qui la Turquie n’est plus une alliée fiable depuis que son président a choisi de suivre les traces de Mehmet le Conquérant ou Soliman le Magnifique plutôt que les pas d’Ataturk, face à une UE jugée déliquescente.

Si Chypre courbe l’échine, la Suède n’est pas décidée à faire le dos rond, y compris et surtout face à la superpuissance chinoise. Ainsi les Suédois viennent-ils d’empêcher la construction par les Chinois du plus grand port à conteneurs d’Europe septentrionale.Göteborg-Posten (Suède) en est soulagé car l’enjeu n’est pas uniquement l’expansion économique de l’Empire du Milieu, mais aussi sa stratégie d’influence internationale, dont la Scandinavie est une cible à l’instar des Balkans où les investissements chinois fleurissent comme des rouleaux de printemps. Sans compter que la côte orientale suédoise, lieu d’implantation envisagée dudit port, est décisive pour la sécurité du pays, en cas d’attaque russe que la Chine pourrait favoriser.

Là encore, UpsalaNyaTidning (Suède)allègue que le salut passe par l’UE, dont le soutien pourrait aboutir à des contreparties chinoises sur un pied d’égalité. Surtout que la Chine a autant besoin de l’UE que l’inverse. Mais encore faut-il que les Européens soient en capacité de s’unir et de parler d’une seule voix. Telle est l’optique du projet exposé par Jean-Claude Juncker d’une Europe plus proche de ses citoyens via des réformes essentielles telles que la fusion des présidences de la Commission européenne et du Conseil européen, avec désignation au suffrage universel via les élections européennes, ainsi que la mise en place d’un véritable bicamérisme (Parlement et Conseil européen).

Pour Wiener Zeitung (Autriche), Junckercherche ainsi à rendre l’UE plus transparente et démocratique, donc plus crédible et efficace, car plus compréhensible et solide. La Vanguardia(Espagne) s’en réjouit d’autant plus que le moment semble idéal : retour de la croissance, accord de coalition allemand tiré par les sociaux-démocrates, suppression de l’hypothèque britannique… Deutschlandfunk(Allemagne) lui emboîte le pas en citant Emmanuel Macron comme facteur favorable. À l’aune d’une adresse Internet « Europe en marche » déjà réservée, le président français pourrait transposer sur la scène européenne ce qui lui a valu sa réussite en France, rallumant la flamme européenne, celle de l’espoir.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto