L'Europe, entre audaces nationales et inertie collective

L'Europe, entre audaces nationales et inertie collective

 

La semaine précédente, l’Autriche était au cœur de l’actualité pour cause de formation en cours d’un gouvernement national inédit et audacieux en Europe, fondé sur l’alliance des conservateurs, emmenés par le Chancelier sortant Sebastian Kurz, et des écologistes, dont est issu le Président de la République. À la suite de la validation de l’accord conclu avec l’ÖVP par le congrès des Verts autrichiens, le gouvernement écolo-conservateur est bel et bien entré en fonction, comptant au passage 8 femmes sur 17, un record. Mediapart (France) se montre très critique vis-à-vis des Verts autrichiens, qui accepteraient ainsi les politiques néolibérales et identitaires de la Droite pour prix d’une politique environnementale ambitieuse sur le papier, mais sans moyens : faute de sauver la planète, ils viendraient au secours du libéralisme tant décrié. Der Standard (Autriche) rappelle que Kurz doit précisément ménager les 600 000 électeurs débauchés à l’Extrême-Droite du FPÖ, ce qu’il peut toutefois faire sans être lui-même extrémiste mais avec des mesures efficaces, en phase avec la réalité de l’Autriche, pour que ce pays soit réellement « merveilleux », comme le proclame le programme gouvernemental. Hospodarske Noviny (République tchèque) parle de chance inouïe pour les Verts, car occasion pour eux de convaincre les Autrichiens qu’ils sont prêts à assumer leurs responsabilités et ainsi consolider leur socle électoral. Surtout que les deux partenaires ont convenu de respecter le partage des portefeuilles et d’accorder leurs violons en interne, ce qui peut laisser espérer une véritable stabilité.

 

La stabilité politique, l’Espagne en rêve depuis des années ! Les élections répétées à courtes échéances ne l’ont pas permise jusque-là, malgré une victoire claire des socialistes de Pedro Sanchez aux dernières en date, sans majorité absolue néanmoins. Finalement, le Président du Conseil sortant a réussi à se maintenir à son siège via un numéro d’équilibriste consistant à s’allier avec les radicaux de Gauche de Unidas Podemos, et à s’assurer la neutralité des indépendantistes catalans de Gauche. El Pais (Espagne) préfère un gouvernement minoritaire à un gouvernement intérimaire, qui a entraîné le pays sur la pente glissante de l’état d’urgence permanent, avec budgets répétés à l’infini, expiration de mandat régulier d’institutions importantes et décisions par décret. Die Welt (Allemagne) se veut aussi optimiste face à un gouvernement ainsi apte à décrisper le conflit enlisé en Catalogne, de manière à ce que les Catalans rejoignent la sente commune des régions et des cultures espagnoles. Encore faut-il que l’Opposition ne prenne pas en otage la vie politique nationale et ne dégrade le fonctionnement parlementaire : tel est l’appel au calme et à la raison lancée par La Vanguardia (Espagne). Le problème, note Tages-Anzeiger (Suisse), est que le moindre pourparlers avec le camp catalan constitue aux yeux des populistes de Droite et des conservateurs une véritable trahison, traitant ainsi Sanchezd’ « imposteur » et de « sociopathe ». Corriere Del Ticino (Suisse) avance que l’audace de la rupture avec la démocratie bipartite au profit d’une démocratie de coalition sera tout à fait insuffisante pour sortir l’Espagne de l’ornière, qui plus est sous l’égide instable et imprévisible d’indépendantistes catalans et basques.

 

En Croatie, la Présidente de la République sortante, Kolinda Grabar-Kitarovic, issue du parti conservateur HDZ, a perdu au second tour des présidentielles face à Zoran Milanovic, candidat du Parti Social-Démocrate SDP, à 47% contre 53%. Le pays s’engage donc dans une situation politique paradoxale. D’un côté, Vecerji List (Croatie) prédit une cohabitation difficile, à savoir intense et exigeante, puisque le nouveau Chef de l’Etat et le gouvernement aux mains du HDZ vont devoir affronter ensemble de nombreux défis parmi lesquels la première présidence croate de l’Union européenne (UE), le Brexit, la crise USA/Iran…

D’un autre côté, Azonnali (Hongrie) s’attend à une politique croate plus harmonieuse dans la mesure où les deux parties sont clairement tournées vers l’Ouest, avec le souhait d’entrer dans l’espace Schengen et la zone euro, ce qui n’était pas le cas de Grabar-Kitarovic. Jutarnji List (Croatie) se réjouit que les commandes ne soient plus aux mains d’une seule formation, dans le souci d’un nécessaire équilibre des pouvoirs, et rappelle au nouveau Président la volonté de changement exprimée à travers lui par les électeurs. Or, Dnevnik (Slovénie) n’annonce aucun bouleversement en vue car les prérogatives présidentielles sont limitées, mais peut-être un style différent, moins émotionnel. En attendant, les médias européens tirent trois leçons clés du scrutin : pour Gazeta Wyborcza (Pologne), la justice l’a emporté, car le nouveau Chef de l’Etat a insisté durant la campagne sur la nécessité de punir les criminels de guerre, contrairement à sa rivale ; pour Nepszava (Hongrie), la droitisation est clairement un échec, car la population urbaine en a assez des formules populistes de droite mais veut des résultats concrets ; pour Süddeutsche Zeitung (Allemagne), l’audace croate de se doter d’un Président ouvertement favorable à une Europe unie et coopérative devrait donner matière à réfléchir à ceux qui estiment que les Balkans seraient incapables de se fondre dans la construction européenne.

 

Cette région apparaît aussi dans l’actualité à travers l’inauguration par les présidents russe et turc du gazoduc Turkstream, conduite longue de 930 km traversant la Mer Noire pour alimenter les pays balkaniques en gaz russe. Bien sûr, les médias des deux pays partenaires s’en félicitent : Ria Novosti (Russie) érige la Russie en pôle de stabilité grâce à une coopération constructive basée sur son influence, le pragmatisme et le profit mutuel, qui parvient à raisonner et modérer des Etats comme la Turquie ; Daily Sabah (Turquie) estime justement que l’intensification des relations économiques éloigne les risques de guerre, bonne nouvelle pour les deux géants et pour l’OTAN.

 

Et l’UE dans tout ça ? Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) déplore sa marginalisation, qu’elle doit à sa propre inertie, qui plus est à la suite du véto de Macron face à tout nouvel élargissement à l’Est : si Berlin et Paris ne s’efforcent pas de jouer (ensemble) un rôle plus actif dans la région, ils seront condamnés à y jouer les seconds couteaux.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto