L'Europe en sursis

L'Europe en sursis

 

En ce début de mois de mars, l'Europe a décidément du plomb dans l'aile, attaquée de toutes parts, en interne comme de l'extérieur. Elle passera sans doute l'hiver qui s'achève, mais les nuages noirs qui se sont amoncelés ces derniers mois ne laissent rien présager de bon.

Les médias européens sont au diapason sur la question, car si certains veulent encore y croire et faire montre d'optimisme, bien d'autres sont sceptiques, voire franchement pessimistes. Tous appellent à un sursaut sans lequel l'idée européenne est vouée aux limbes de l'Histoire.

Le point de départ de cette harangue est bien évidemment le résultat ahurissant et inquiétant des élections législatives italiennes. Certes, les sondeurs annonçaient une montée en puissance des populismes eurosceptiques et antilibéraux, mais rares étaient ceux qui imaginaient le Mouvement 5 Etoiles (M5S) arriver en tête avec plus de 30% des voix, talonné par la coalition de droite fascisante Forza Italia – Ligue du Nord. Soit près des 2/3 des votants !

Le Corriere Della Sera (Italie) relève en négatif le score désastreux du Parti Démocrate au pouvoir, malgré l'embellie économique, à peine 20%. Le journal avance l'explication du choc culturel déclenché par les grandes vagues migratoires, tout particulièrement chez les citoyens de Gauche, qui ne sont dès lors plus les derniers, mais avant-derniers, dépassés dans la misère par les immigrés de masse. Une sorte de déclassement que souligne aussi Deutschlandfunk (Allemagne) : de plus en plus d'Italiens ont aujourd'hui le sentiment d'être laissés-pour-compte. Un paradoxe car nombre d'entre eux n'ont jamais été autant protégés, notamment grâce à l'Union européenne (UE) qui a permis leur ascension sociale et qui est le seul rempart à la mondialisation.

La Stampa (Italie) admet que les classes supérieures et moyennes du pays ont profité du retour de la croissance, mais évoque en creux l'intolérable augmentation des inégalités puisque les revenus des 20% les plus riches sont désormais plus de 6 fois supérieurs à ceux des 20% les plus pauvres.

Pire encore : 4,7 millions d'individus vivent dans une pauvreté absolue ! Quoi de plus normal dès lors que la méfiance vis-à-vis des institutions représentatives, exprimée à travers les partis contestataires, qui ne plongent pas leurs racines dans l'Europe de l'après-guerre, aspirant à la paix, mais dans celle post-Guerre froide, en lutte contre les effets de la mondialisation.

Au final, El Pais (Espagne) note un redoutable cocktail à base d'essor populiste, de crise des partis traditionnels, de régionalisme, de racisme... qui mène à une fragmentation inédite dont nul ne connaît l'issue. Certains observateurs cherchent et espèrent des recours providentiels.

Ainsi le politologue Valentin Naumescu  cite-t-il dans Contributors (Roumanie) le président du Parlement européen, Antonio Tajani, proche de Berlusconi. Mais ce dernier pourrait jouer les trouble-fêtes une fois son inéligibilité levée en 2019.

Habertürk (Turquie) émet l'hypothèse d'une coalition entre Centre-droit de Forza Italia et Centre-gauche du Parti Démocrate, sans trop y croire car aucun des deux n'est légitime à ce jour, dépassé par les populistes du M5S et les fascistes de la Ligue, dont l'alliance n'est pas exclue !

Dès lors, quelques médias se penchent plus avant sur le M5S, afin de décortiquer cet Objet Politique Non Identifié. Vecernji List (Croatie) propose de sortir de l'analyse binaire pour mieux comprendre la soif de changement des électeurs. Ainsi la nouvelle Italie, avec son parti « sans idéologie » M5S, pourrait être le laboratoire du futur de l'Europe.

Die Press (Autriche) n'y croit pas pour sa part car la réalité va vite rattraper le mouvement, qui ne pourra gouverner sans compromis tant dénoncés de sa part, ni mettre en application toutes ses vaines promesses. Un destin à la Syriza en quelque sorte, puisque ce radicalisme de Gauche grec a avalé bien des couleuvres une fois aux responsabilités, et est à présent méconnaissable ! Comme le note The Times (Royaume-Uni), un des chevaux de bataille du M5S, partagé avec la Ligue, est la révision des traités de la zone euro, ce à quoi l'Allemagne et les autres Etats d'Europe du Nord sont formellement opposés.

The Daily Telegraph (Royaume-Uni) se montre confiant sur le sujet car, quel qu'il soit, le futur Gouvernement sera trop faible pour imposer des réformes. L'ennui est que la stagnation induite mécontentera davantage encore les Italiens, tout spécialement à l'égard de l'UE dont ils attendent depuis longtemps solidarité et solution à leurs difficultés.

Le Quotidien (Luxembourg) redoute ce scénario fort vraisemblable, si l'UE demeure ce monstre froid de règles austères rigoureuses. Rzeczpospolita (Pologne) ne voit pas de changements à venir sur ce plan, car les Allemands n'assumeront jamais la responsabilité de la dette publique italienne (2300 milliards d'euros, soit 132% du PIB) sans réformes en profondeur, toujours plus austères et rigoureuses : le serpent monétaire se mord la queue ! La Repubblica (Italie) s'inquiète dès lors d'un glissement de l'Italie vers le Groupe eurosceptique de Visegrad (Pologne, Hongrie, Tchéquie et Slovaquie), sauf que ses membres présentent tous un faible endettement public qui leur permet de revendiquer le souverainisme : en choisissant des forces politiques désireuses de quitter l'euro, l'Italie ne pourra être que plus vulnérable encore...

Bien sûr, la clé de l'avenir de la zone euro et de ses membres, telle l'Italie, se trouve en Allemagne. Après une approbation aux deux-tiers des adhérents du SPD du nouvel accord avec la CDU-CSU, la Grande Coalition ou « GroKo » semble remise sur les rails, pour le plus grand bonheur d'Angela Merkel  qui peut briguer ainsi un quatrième mandat de Chancelière ; mais aussi au grand soulagement des capitales européennes, à commencer par Paris et Berlin.

Dnevnik (Slovénie) met néanmoins en garde les dirigeants européens, à commencer par les Allemands, sur le danger d'un attroupement politique au Centre, qui laisse le champ libre sur les ailes, au profit des extrêmes, d'autant que la conjoncture économique finira tôt ou tard par se retourner. Les deux grands partis de gouvernement allemands jouent donc gros, à savoir leur survie.

Pour NRC Handelsblad (Pays-Bas), le SPD a réussi à éviter une crise de la direction, mais n'a pas tiré les leçons de sa déroute électorale, au risque d'être balayé comme le reste de la social-démocratie en Europe. Les jeunes en sont pleinement conscients et ne lâcheront donc rien, selon Le Figaro (France) : ces trublions seront un des problèmes de politique intérieure auxquels va se frotter la Chancelière, à côté de ses propres frondeurs conservateurs et de la centaine de député de l'AfD. Merkel  sort indéniablement affaiblie. Si elle veut s'inscrire dans l'Histoire, ne lui reste plus que l'Europe, en tandem avec Macron. Encore faut-il qu'elle tienne bon au cours des quatre ans à venir, ce qui n'est pas évident au vu des défis colossaux à relever que liste Izvestia (Russie) : désagrégation de l'UE, relations en berne avec les USA, la Turquie et la Russie, fragilité économique, possible nouvelle vague de réfugiés...

Le Financial Times (Royaume-Uni) lui emboîte le pas pour douter de la capacité de l'Allemagne à être le moteur avec la France d'une relance de la construction européenne. Tout au plus accédera-t-elle à une finalisation de l'union bancaire, ce qui ne sera pas suffisant pour faire face à la prochaine grande crise.

Le Soir (Belgique) n'est pas sur la même longueur d'onde car le journal croit l'axe franco-allemand « MM » capable de réformer et sauver l'édifice européen, mais la fenêtre d'opportunité est étroite et courte : il n'y a pas de temps à perdre !

D'autant moins de temps à perdre que se profile à l'horizon une guerre commerciale mondiale, pour laquelle l'UE doit être en ordre de bataille et armée, si elle ne veut pas en être la grande perdante, pour la première fois de son histoire plurimillénaire. Les hostilités ont en effet été lancées par Donald Trump avec sa décision d'augmenter les droits de douane américains sur l'acier et l'aluminium. Si le président américain a surtout la Chine dans son collimateur, l'Europe ne sera pas épargnée. Bien sûr, sa première motivation relève de la politique intérieure, en mettant en œuvre une promesse de campagne donnant à croire à ses électeurs qu'ils vont y gagner, alors que toute guerre commerciale ne fait jamais que des perdants, surtout parmi les populations. Berlingske (Danemark) affirme précisément que le noyau dur de l'électorat trumpien sera durement touché car il dépense beaucoup en marchandises importées qui seront forcément renchéries. Les Britanniques peuvent témoigner des réelles menaces que fait peser sur le quotidien des citoyens moyens le retour au protectionnisme, puisque leur pouvoir d'achat s'est considérablement érodé depuis l'amorce de leur sortie du marché unique. Certes, nombre de soutiens de Trump sont des victimes collatérales de la mondialisation, mais la faute à qui ? Avant tout aux USA qui ne se sont pas occupés à les former et à les financer pour leur permettre de s'adapter et de se réinsérer. En fait, si le diagnostic est mauvais, le remède est encore pire. Tous les commentateurs s'accordent sur ce point. Tout d'abord, ils jugent la mesure absurde. Unian (Ukraine) explique que seuls 30% des besoins en métaux sont assurés par les importations, correspondant au la partie la moins rentable du secteur métallurgique américain. De plus, Die Press (Autriche) énonce que seuls 6% des importations américaines proviennent de l'UE et 1% de Chine. L'ironie de l'histoire est que les principaux importateurs, à savoir le Canada et le Mexique, demeureront exonérés de tous droits de douane.

En d'autres termes, la hausse de ces derniers n'aura que peu d'effet : il s'agit d'un affichage purement démagogique. T24 (Turquie) reconnaît que Trump met ainsi le doigt sur un problème mondial, celui de surcapacités dues au subventionnement de la Chine à l'endroit de ses exportateurs. Mais la solution ne peut être que globale, pas unilatérale. Même de la part des Etats-Unis, qui ne dominent plus la planète sans partage. Sans doute la raison pour laquelle ils semblent s'affairer à torpiller l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), dont ils sont pourtant membres fondateurs avec l'UE : Il Sole 24 Ore (Italie) met en exergue leur refus de coopérer pour remplacer les juges sur le départ, ce qui entraînera de facto une paralysie de l'institution qui leur laissera les mains libres pour remettre en cause les accords de libre-échange mondiaux. Tages-Anzeiger (Suisse) appelle justement les Européens à profiter des divergences sur la question au sein même des institutions américaines pour exercer une pression en vue de la mise sur pied d'un nouvel espace commercial transatlantique. Mais La Repubblica (Italie) doute que Trump  ne fasse le moindre pas envers l'UE, dont il attend toujours une plus grande contribution financière à l'OTAN. Sans compter un déséquilibre des droits de douane soulevé par Der Tagesspiegel (Allemagne) puisque les entreprises européennes aux USA paient en moyenne 3,5% de taxes contre 5,2 dans le cas inverse.

Par ailleurs, pour négocier un nouvel accord, encore faudrait-il que les Européens forment un seul bloc dans le cadre d'une négociation qui s'annonce particulièrement ardue. Or, des pays comme la Pologne hésitent, comme en témoigne Rzeczpospolita (Pologne) : difficile de choisir entre les relations avec les USA et le marché européen, tous deux essentiels pour les Polonais. En fait, les imbrications économiques sont telles que l'affrontement serait purement suicidaire : De Volkskrant (Pays-Bas) illustre ces imbrications à l'aide de deux exemples édifiants : d'un côté, la seconde usine de BMW par la taille se trouve en Caroline du Sud où elle fait vivre des milliers de travailleurs, et de l'autre, Chrysler a été racheté par Fiat pour finalement baser son siège social aux Pays-Bas et son foyer fiscal au Royaume-Uni. Pour Turun Sanomat (Finlande), l'idée même de cet affrontement peut à elle-seule provoquer une perturbation du commerce mondial. Daily Sabah (Turquie) rappelle d'ailleurs que les Américains et les Européens ne sont pas les maîtres du jeu, mais doivent désormais compter sur les pays émergents : toute mesure protectionniste sera inévitablement suivie de représailles douloureuses. Le mot de la fin revient aux Echos (France) qui relève une impression de déjà-vu puisque les événements qui se profilent se sont produits dans les années 30, avec le résultat que nous savons. Certes, la crise est surmontée, mais au prix d'un endettement qui a transformé les Etats en zombies qui ne pourront résister à une nouvelle épreuve telle que pourrait l'induire une guerre commerciale. L'Europe a un rôle crucial à jouer pour éviter le pire : elle y joue sa propre survie.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto