L'Europe en mutation

L'Europe en mutation

 

Pour cette dernière revue de presse de l’année, trêve des confiseurs oblige, adoptons le principe de l’entonnoir, en partant de la globalité pour aboutir à la particularité qui permettra de revenir à la globalité, en l’occurrence celle d’une Europe en mutation.

La globalité correspond le cas échéant à la crise climatique dans laquelle nous sommes irrémédiablement engagés. D’où la COP24, réunie à Katowice, en Pologne, à laquelle l’ONU avait assigné l’objectif de concrétiser l’Accord de Paris issu de la COP21. Elle a effectivement adopté plusieurs dispositifs visant à définir pour les différents pays les modalités de la réduction des émissions et des contrôles mutuels.

Deutschlandfunk (Allemagne) applaudit ces règles strictes, puisque tout Etat devra comptabiliser ses rejets et en rendre compte devant le reste du monde, tout spécialement les plus industrialisés, donc les plus pollueurs.Nous passons ainsi de la loi fondamentale à son pendant en droit administratif.

Le ton de The Irish Times (Irlande) est identique, car le compromis met fin à la pratique des bilans truqués. En outre, les délégués ont réussi à trouver un équilibre entre protagonistes de tous niveaux de pollution.

Hospodarske Noviny (République tchèque) ressent la volonté d’arrêter des mesures tangibles, quitte à payer. L’esprit de coopération mondiale n’est donc pas mort. Un optimisme que ne partage pas Gazeta Wyborcza (Pologne), qui s’interroge sur le poids de cette conférence à l’aune du rapport alarmiste des experts, et juge le résultat bien maigre au regard des moyens mobilisés pendant 2 semaines. De Volkskrant (Pays-Bas) va plus loin en constatant que la prise de conscience et l’urgence ont cédé la place au nationalisme et au protectionnisme, jusque dans les grands pays comme les USA ou le Brésil. La prochaine occasion ne se présentera pas avant 2025, trop tard. Krytyka Polityczna (Pologne) espère que la crise fera voler en éclat les normes, ouvrant la voie à la réorganisation qui s’esquisse. Plus rien ne peut empêcher le navire de sombrer, mais nous pouvons encore ralentir le naufrage et surtout transformer nos chaises longues en radeau de survie. Le message est bien entendu par l’Union européenne (UE) qui demeure à la pointe environnementale. Elle vient une fois de plus de le prouver en décidant de réduire de 37.5% ses émissions de CO2 en 2030 par rapport à 2021. Une décision saluée par The Times (Royaume-Uni) qui déplore la réduction des aides britanniques à la conversion automobile, contrairement à la France ou l’Allemagne.

Tagesschau.de (Allemagne) explique que cette dernière est néanmoins sur la sellette pour avoir tenté de contenir l’accord à la proposition édulcorée de la Commission européenne (CE), comme tel est souvent le cas quand sont en jeu les intérêts de l’industrie automobile, qui craint pour sa compétitivité et ses emplois. Pour Die Presse (Autriche), les objectifs de réduction seraient nettement plus faciles à atteindre si l’on priorisait des voitures équipées de moteurs raisonnables et de dimensions normales, au lieu des SUV d’une puissance monstrueuse. Autre avancée européenne : l’interdiction des plastiques à usage unique (pailles, couverts, assiettes…) à l’horizon 2021. Denik (République tchèque) s’en réjouit car ces produits ont généré moult problèmes. Certes, le sevrage sera abrupt (1.5 millions de personnes travaillent dans ce secteur), mais il permettra l’économie substantielle du nettoyage de l’environnement…

Par ailleurs, Dziennik Gazeta Prawna (Pologne) souligne les concessions de l’UE aux industriels, notamment en matière de délai, plus long que prévu. Ils sont finalement plus effrayés par la réaction des consommateurs ! Mais quoi qu’il en soit, Wiener Zeiting (Autriche) appelle l’Europe à donner l’exemple, même si elle ne figure plus dans les principaux émetteurs de déchets plastiques.

Ces dernières semaines, l’UE était aussi très attendue sur un autre sujet, crucial pour son avenir immédiat : le budget italien. La CE et le Gouvernement transalpin ont finalement trouvé un compromis limitant le déficit à 2.04% du PIB. Pour Deutschlandfunk (Allemagne), la CE s’est contentée d’un carton jaune, de la même couleur que les gilets inquiétant l’Europe entière. Face à cette menace, alimentée par l’orgueil italien, cette posture semble plus constructive que les réprimandes. Der Standard (Autriche) la regrette pour sa part, car elle signe l’arrêt de mort du pacte de stabilité, pourtant vital pour éviter une nouvelle crise type grec. L’UE avait déjà ouvert la voie en annonçant qu’elle tolèrerait un dépassement de la France. Sans compter les échéances électorales. Deux arguments soutenus aussi par La Vanguardia (Espagne), qui donnent l’impression de résoudre les problèmes en recourant au surendettement, alors que la dette est déjà bien trop élevée dans l’UE, au grand dam des pays du Nord. De son côté, Jutarnji List (Hongrie) observe que les facteurs économiques réels ont ramené Rome à la raison : renoncement aux prévisions de croissance nébuleuses, budget tronqué de 10 milliards d’euros, correction de la valeur des emprunts d’Etat… Ce qui n’a pas empêché un satisfecit du Gouvernement italien, comme si rien ne s’était passé en 83 jours de bras de fer, alors que beaucoup de choses ont changé, au détriment de l’économie selon La Repubblica (Italie). Plus au Nord, les populistes ne désarment pas, cette fois face au pacte sur l’immigration de l’ONU. Ainsi, après avoir quitté la coalition gouvernementale belge, les nationalistes flamands du parti N-VA ont finalement poussé le Premier Ministre Charles Michel à la démission. L’Echo (Belgique) explique que celui-ci fait en réalité un pied de nez à ses anciens alliés en s’en remettant au Roi : non seulement il évite la claque magistrale d’une motion de défiance, mais en plus, il n’accélère pas le processus des élections anticipées, bien au contraire. La Libre Belgique critique quant à elle le triste spectacle d’un monde politique qui éprouve bien du mal à placer les intérêts des citoyens au-dessus des petits jeux politiciens. Si les partis devaient de nouveau s’écharper, ils feraient le jeu des extrêmes. De Morgen (Belgique) espère une campagne électorale plus intéressante avec la radicalisation du N-VA, mais craint une longue et sombre période d’instabilité institutionnelle, comme un air de déjà vu… En Hongrie, le populisme au pouvoir connaît pour la première fois une réelle et sévère mise en cause de sa légitimité, ce, pour cause de la multiplication des manifestations à l’encontre du Premier Ministre Victor Orban.

Aktuality.sk (Slovaquie) pense que sa loi controversée sur les travailleurs nourrit les gilets jaunes hongrois, tandis que sa politique nationale-conservatrice irrite syndicats et intellectuels. Pour Der Standard (Autriche), il ne sait plus mener les débats. Pour cause : Parlement à sa botte, médias muselés, université ouverte chassée, consultations citoyennes biaisées… Refuser tout dialogue est un concept politique sans avenir, en Hongrie comme ailleurs. L’opposition reprend ainsi pied, note Index (Hongrie) : elle n’a plus aucun problème à être à l’initiative, à se fédérer et à mener une politique symbolique. On pourrait assister à l’émergence d’un nouveau camp qui jure avec le système de coopération nationale du Premier Ministre. Polityka (Pologne) ne croit pas toutefois à une crise politique. D’autant que Orban  dispose encore du soutien de la majorité des électeurs, persuadés par sa machine propagandiste qu’il est l’unique défenseur de peuple et de l’Etat, énonce Vecer (Slovénie). Kronika (Roumanie) enfonce le clou via une condamnation de la violence en démocratie : les manifestants de toute nationalité et de tout bord se fourvoient en imaginant renverser par des moyens non-démocratiques un gouvernement démocratiquement élu. Reste à savoir de quelle démocratie on parle…

Car à l’heure numérique, la démocratie est un concept devenu protéiforme, décliné sur différents modes selon les protagonistes, leur vision et leurs intérêts. Pour certains, les réseaux sociaux sont une opportunité ; pour d’autres, une menace. Une chose est sûre : ils jouent désormais un rôle capital. L’exemple le plus marquant de ces derniers temps est l’ascension fulgurante de Macron , qui a su utiliser les outils technologiques pour se mettre à égalité avec les partis traditionnels, conte Le Figaro (France). L’ironie est que, Président de la République, les réseaux sociaux renforcent désormais ses opposants, qui peuvent à leur tour organiser des manifestations sans l’aide des corps intermédiaires traditionnels. Die Tageszeitung (Allemagne) pointe précisément du doigt la duplicité d’un réseau comme Facebook en sa qualité d’intermédiaire : lieu à la fois de mobilisation et de manipulation, d’information et de dénigrement. La Stampa (Italie) y voit un nouveau militantisme, du fait même des heures que nous passons tous sur les écrans, qui nous aspirent et nous inspirent ; cependant insuffisamment structuré à ce jour pour induire un impact réel sur la société civile.

Corriere Della Serra (Italie) parle d’une démocratie de braillards, qui tend à refléter les opinions populaires sans filtres ni médiations, ni chefs de file, seulement des suiveurs d’une majorité plus floue et fluctuante que jamais. Pour survivre dans ce magma, Rzeczpospolita (Pologne) conseille aux partis et politiques de devenir leurs propres médias, à défaut de les influencer, avec assiduité et spontanéité, répartie et flair.

Ainsi va l’Europe en mutation, pour ne pas dire mutante. Le résultat est encore incertain, entre meilleur et pire. L'année 2019 nous éclairera sans doute sur ce point, surtout que nous aurons toutes et tous notre mot à dire en tant que citoyens de l’UE lors d’élections européennes plus cruciales (et vitales) que jamais.

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto