L'Europe des patries

L'Europe des patries

 

En France, nombreux sont les partis, femmes et hommes politiques à prôner une Europe des Nations, y compris parmi les pro-européens, à Droite comme à Gauche. L'ennui est que cette expression correspond à des visions bien différentes, voire diamétralement opposées, selon le positionnement sur l'échiquier politique hexagonal. Ainsi, elle peut être employée et promue tant par des européistes prônant la poursuite de l'intégration communautaire, sans jamais prononcer le mot tabou de fédéralisme ; que par des nationalistes désireux de sortir le pays du soi-disant carcan européen. Paradoxalement, les plus proches de la réalité sont ces derniers.

Petit rappel étymologique et historique. La Nation correspond à une entité, le plus souvent assise sur un territoire bien défini, dans laquelle se projettent des individus qui s'y identifient, qui s'en réclament, qui s'unissent ainsi volontairement et qui se confrontent à l'extérieur. Car la Nation naît la plupart du temps dans l'adversité, voire le conflit avec des groupes considérés dès lors étrangers.

Ainsi la France a-t-elle émergé comme Nation lors des guerres de Cent Ans contre l'Angleterre, l'Espagne et l'Allemagne lors des guerres révolutionnaires et napoléoniennes contre la France (qui se voulait alors « la Grande Nation »), l'Italie lors de la guerre de libération contre l'Autriche-Hongrie, etc. L'affrontement est donc intrinsèque à la Nation.

Parler d'Europe des Nations revient tout simplement à retourner au XIXème siècle, quand ont émergé et se sont combattus les Etats-Nations européens. La construction européenne est précisément censée transcender les Nations. Ce, afin de construire un ensemble plus vaste, plus prospère et plus puissant qui les protège. Car l'Europe n'a pas vocation à annihiler les nations, mais au contraire à les grandir en tant que patries, autrement que par l'affrontement stérile, voire destructeur : à savoir la coopération, la coordination, l'harmonisation et la mutualisation.

Telle est finalement la différence fondamentale entre nationalisme et patriotisme. Comme le disait le président François MITTERRAND dans son dernier discours au Parlement européen en 1995, « le nationalisme, c'est la guerre ». Cette évidence mérite d'être assénée, à l'heure d'une nouvelle poussée de fièvre nationaliste à travers l'Europe, y compris à l'Ouest où la xénophobie gagne inexorablement du terrain. Car le nationalisme est non seulement le rejet de l'autre, mais aussi la conviction que cet autre est inférieur.

Il aspire à ce que la Nation supplante toutes les autres, quitte à ce que ce soit à leur détriment, parfois par tous les moyens, y compris coercitifs, au prix de millions de vies sans grande valeur à l'aune de la mission sacrée de croître la Nation.

Ainsi le nationalisme dérive-t-il inéluctablement en expansionnisme guerrier. Tel fut et tel est encore le ressort de tous les impérialismes, visant à garantir à la Nation son espace vital : HITLER l'estimait de la ligne bleue des Vosges à la mer Caspienne pour l'Allemagne pangermaniste... Les souverainistes en sont bien conscients, au point de préférer désormais se qualifier de patriotes, tentant une fois de plus de confisquer une notion à leur seul profit. Or, le patriotisme n'a pour ainsi dire rien à voir avec le nationalisme. Nulle agressivité ici, seulement l'amour d'une terre à préserver parfois au péril de sa propre existence, d'autant qu'y sont liés sa famille et ses amis.

Les anti-européens s'autoproclament vrais patriotes, refusant ce qualificatif à leurs adversaires politiques accusés de vendre et dépecer la patrie aux intérêts étrangers qui se dissimulent derrière l'Union européenne.

Libre à eux de penser et prétendre que celle-ci va à l'encontre des intérêts de leur patrie, qui plus est en démocratie. Mais de quel droit affirment-ils avec véhémence et outrecuidance que tout le reste du personnel politique est vendu, corrompu et lâche, visant leurs seuls intérêts particuliers au détriment de la patrie ?! Ils ne peuvent ignorer que la construction européenne a engendré stabilité et confiance, deux ressorts essentiels pour un développement économique sans précédent dans l'histoire du monde. La France n'a jamais été aussi riche. Bien sûr, elle souffre de nombreux maux, dont sont victimes ses enfants ; mais elle doit s'en prendre avant tout à elle-même, pour ne pas avoir concédé tous les efforts nécessaires pour suivre et exploiter les évolutions fulgurantes de notre temps.

Tous ses voisins qui s'y sont appliqués en retirent aujourd'hui les fruits, non seulement économiques, mais aussi politiques, avec une influence décuplée, tandis que la France a entamé un lent déclin sur la scène internationale. L’Europe a bel et bien été un moteur pour ces voisins, tandis que la France en a trop souvent ignoré et violé les règles communes.

Ainsi, contrairement à ce que profèrent les nationalistes déguisés en patriotes, l'Europe n'est pas l'ennemie des patries, mais leur planche de salut, grâce à l'émulation qu'elle crée en son sein et aux possibilités qu'elle offre de par sa taille critique dans un monde réorganisé en grands blocs (américain, chinois, indien, sud-asiatique, etc.).

Mieux, l'Europe est sans doute la seule manière possible désormais pour un petit pays comme la France, à peine un pour cent de la population mondiale et une part de marché sans cesse décroissante, de se sublimer et de rayonner, à condition de s'investir pleinement dans une Europe des Patries fraternelle et forte.  

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

« Nous ne coalisons pas des États,
nous unissons des Hommes »