L'Europe des incertitudes

L'Europe des incertitudes

 

Beaucoup d’interrogations dans les médias européens au cours de la semaine écoulée. Des incertitudes quant à l’avenir proche, entre espoir et angoisse. Bien évidemment, le Brexit est encore et toujours en première ligne, pour ne pas dire en première page. L’impasse est telle que Theresa May s’est (enfin) résolue à tendre la main à l’Opposition travaillisteThe Guardian (Royaume-Uni) affirme que cette ouverture arrive bien trop tard. De plus, la Première Ministre, mue par des intérêts partisans, ne laisse apparaître aucune inclinaison au compromis : elle souhaite juste convaincre Jeremy Corbyn d’appeler ses troupes à voter l’accord de sortie négocié avec Bruxelles.

Nrc Handelsblad (Pays-Bas) pense pour sa part que le compromis est possible entre les deux dirigeants, mais risqué pour le Travailliste dont une partie de l’électorat est favorable au Brexit. Par ailleurs, en cas d’échec, May aurait beau jeu de reporter la faute sur lui.

Neue Zurcher Zeitung (Suisse) avance de son côté que le risque est aussi du côté de la Conservatrice dont le parti pourrait tout simplement imploser. Tout cela à cause de l’Union européenne (UE) tonne The Daily Telegraph (Royaume-Uni), car ses positions « ultra-nationalistes » sur la question de la frontière irlandaise ont miné le Brexit en empêchant tout accord de sortie digne et équilibré. Précisément, quelle issue à présent ?

May a obtenu  in extremis, à une voix près, l’aval des députés pour demander un report au 30 juin. Donald Tusk, Président du Conseil européen, envisage même une année supplémentaire.

Mais pourquoi faire au juste ? Pour The Spectator (Royaume-Uni), toutes les options situées entre les deux positions extrêmes, sortie brute ou maintien, n’ont aucun sens. The Irish Times (Irlande) ne partage pas ce point de vue, mais recommande que ces options, fort éloignées des visions contées lors de la campagne référendaire, soient précisément soumises à référendum, avec le maintien comme alternative. L’ennui pointé par Huffington Post Italia (Italie) est que, en attendant, le Royaume-Uni pourrait participer aux prochaines élections européennes, avec le désastre attendu de l’envoi à Bruxelles de dizaines de députés pro-Brexit en colère, venant s’agglutiner aux populistes, nationalistes et souverainistes promis d’ores et déjà à un vif succès.

Les incertitudes de l’élection présidentielle slovaque semblent se lever avec la victoire de Zuzana Caputova, avocate environnementaliste nouvelle venue en politique de 45 ans. Pourtant, elles demeurent à bien des égards sur la suite qui y sera donnée. Tages-Anzeiger (Suisse) se réjouit de l’événement en citant Vaclav Havel, ancien Président tchèque : « la vérité et l’amour triomphent des mensonges et de la haine ».

Dennik N (Slovaquie) souhaite que l’ère de l’ancien Premier Ministre Fico s’achève pour de bon, sans pour autant imaginer le commencement d’une période idyllique, car le camp démocratique est confronté auxpolitiques antisystèmes qui séduisent nombre d’électeurs et pourraient bien troubler le jeu électoral des législatives. Car ce sont bien ces élections-là qui seront déterminantes pour le devenir du pays et de la région : Mlada Fronta Dnes (République tchèque) rappelle que le Chef de l’Etat ne dispose pas des compétences nécessaires pour influer sur la politique des grands partis.

Lidove Noviny (République tchèque) entrevoit même une cohabitation à la française qui pourrait virer à la confrontation. Toujours est-il que Vecernji List (Hongrie) perçoit la nouvelle Présidente comme un revers cuisant pour la politique antieuropéenne du Premier Ministre hongrois, car elle a séduit ses électeurs grâce à un programme proeuropéen, teinté de justice sociale et de protection de l’environnement. D’autant que la pression migratoire s’est relâchée depuis 2015, note Le Temps (Suisse), au point d’imposer d’autres thèmes de campagne aux Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO), la corruption. Nepszava (Hongrie) entrevoit dès lors une fissure dans le groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Slovaquie et République tchèque), surtout que les Slovaques n’ont jamais fustigé un « diktat » de Bruxelles et aspirent à faire partie du « cœur de l’Europe ». Sydsvenskan (Suède) prie finalement final pour l’émergence d’un champion de l’ouverture et du libéralisme dans les PECO, un exemple selon lequel il est possible de braver les élites sans sombrer dans le populisme.

Les incertitudes sur le devenir de l’OTAN, elles, se ravivent à l’occasion du 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique fêté en grandes pompes à Washington. Si le Secrétaire général de la plus vaste et durable organisation militaire de l’Histoire, le Norvégien et ancien Premier Ministre Jens Stoltenberg a rappelé ses grandes réalisations, Donald Trump a une fois de plus joué les trouble-fêtes en critiquant notamment l’Allemagne pour sa trop faible contribution au budget.

La Repubblica (Italie) y revient en indiquant que le locataire de la Maison Blanche n’est pas le premier Président américain sur cette ligne, mais il ajoute une virulence qui lui est propre, renforcée par une véritable obsession comptable. Lidove Noviny (République tchèque) tend à l’approuver car un pays aussi prospère que l’Allemagne ne peut se contenter de compter sur autrui pour sa propre défense, qui plus est,pour s’affirmer comme Nation occidentale.

Mais la véritable question actuelle porte sur l’utilité de l’OTAN, près de 30 ans après la chute de l’URSS et la fin de la Guerre froide qui avait motivé sa création. Pour Tagesschau.de (Allemagne), l’Alliance reste indispensable face au regain d’agressivité de la Russie, entre annexion de la Crimée, guerre hybride en Ukraine, conflits larvés en Moldavie et en Géorgie, visées sur les Balkans… La crainte de ce point de vue est tout à fait légitime chez les jeunes démocraties de l’Est de l’Europe. Nepszava (Hongrie) partage et appuie cette approche, en ajoutant à son tour que la Russie n’est plus le premier adversaire à l’échelle mondiale, contrairement à ce que donne à croire Vladimir Poutine, pour flatter l’orgueil russe et asseoir son pouvoir. Selon Mediapart (France), il est justement peu vraisemblable que pareil pays à faible démographie, puissance économique moyenne, dont le budget de la défense atteint à peine les 50 milliards de dollars par an, puisse menacer militairement l’OTAN.

Sa fonction principale serait de préserver l’allocation des ressources publiques au complexe militaro-industriel occidental, au détriment d’autres urgences comme la transition écologique, la lutte contre les pandémies, la pénurie d’eau, la pauvreté ou la malnutrition.

D’ailleurs, Kommersant (Russie) dénonce le comportement menaçant de l’Alliance à l’égard de l’un de ses membres éminents, la Turquie, afin de le forcer à se détourner du système de défense anti-missile russe S-400. Les Etats-Unis y voient une concurrence à leur produit, le Patriot.

Sur fond du conflit d’intérêts qui se profile ainsi, les Etats-membres de l’UE envisagent la création d’une armée commune, qui pourrait ainsi diviser un peu plus l’OTAN. D’autant que le nouvel adversaire désigné des Américains est la Chine.

Les Européens ne sont pas dupes des ambitions de l’Empire du Milieu, mais ne l’érigent pas au même degré de menace. En cas de conflit ouvert sino-américain, pas sûr qu’ils prendraient les armes aux côtés de leur allié traditionnel, tout au moins au sein d’une alliance centrée sur l’Atlantique et l’Europe, même si elle a pu intervenir par le passé sur d’autres théâtres d’opération dans le cadre de la lutte convergente contre le terrorisme.

Le fait est que les USA instrumentalisent l’OTAN à leur profit depuis des décennies, ce qui n’incline guère les Européens à accroître leurs contributions. Aussi Der Standard (Autriche) soutient-il l’idée d’une armée européenne propre, sachant que l’Europe partage un système de valeurs plus homogènes que l’ensemble de l’OTAN. Ce code permet à l’UE de se concentrer sur les régions et affaires qui lui tiennent à cœur. Si les Américains et les Britanniques ne laisseront jamais vraiment tomber le Vieux Continent dans les situations graves, ses Etats doivent enfin mutualiser leurs forces de défense et répartir les missions plus efficacement en cessant de compter sur les autres. Ainsi lèveraient-ils une incertitude majeure.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto