L'Europe des casse-têtes

L'Europe des casse-têtes

 

Pour de nombreux citoyens européens, l’Union européenne (UE) est un casse-tête géant qui déclenche leur méfiance et les éloigne des urnes, voire des valeurs sur lesquels elle repose. Mais la complexité n’est pas l’apanage des institutions européennes, qui se heurtent elles-mêmes à un monde toujours plus alambiqué, et doivent résoudre bien d’autres casse-têtes, à commencer par le Brexit.

Car le feuilleton à suspens britannique n’en finit pas et commence franchement à lasser les observateurs. Qui eut cru à pareil imbroglio dans une des plus vieilles et solides démocraties ? Un imbroglio qui vire à l’impasse. Pour en sortir, plusieurs médias appelaient à la démission de Theresa May en début de semaine. D’autant plus à la suite de la manifestation monstre en faveur du maintien du Royaume-Uni dans l’UE, relatée par Pravda (Slovaquie). Sans oublier une pétition qui a dépassé les 5 millions de signatures en quelques jours seulement. Une double sonnette d’alarme qui conduit El Pais (Espagne) à pousser au plus vite la Première Ministre vers la sortie, elle qui a éveillé l’hostilité de tous les protagonistes de la vie politique britannique (et au-delà !). Y compris au sein de son propre parti pour The Independant (Royaume-Uni) : les Tories sont malmenés au point de rechercher moins un candidat au poste suprême qui leur permette de gagner les élections, que quelqu’un capable d’assurer leur cohésion. Si la principale intéressée se montre obstinée, elle n’en est pas sourde et aveugle pour autant, ni niaise. Ainsi, a-t-elle décidé de jeter tout son poids dans la balance en promettant de quitter le 10 Downing Street si le Parlement adoptait son plan de sortie, légèrement remanié avec la mise entre parenthèses des futures relations avec l’UE ?  Evitant de la sorte le blocage de la loi interdisant un second vote sur un même texte.

Die Press (Autriche) perçoit en elle une cascadeuse aux nerfs d’acier, qui tente de convaincre que son accord est le meilleur ou plutôt le moins pire qui soit. Mais Der Bund (Suisse) note que sa proposition de démission a laissé de marbre un groupe de conservateurs ultras, autobaptisés « les Spartiates ». De plus, certains travaillistes qui auraient pu voter dans son sens, se sont mis à imaginer avec effroi son remplacement par un « Hard Brexiter » comme Boris Johnson, hypothèse relevée par Helsingin Sanomat (Finlande). Ainsi May réalise-t-elle le tour de force de trouver grâce à leurs yeux, par défaut, sachant que Jeremy Corbyn, leur chef de file, est totalement marginalisé, comme le note Publico (Portugal). En même temps, elle torpille ainsi son propre sacrifice sur l’autel du Brexit, sa démission pouvant s’avérer n’être qu’une éphémère panacée pour Corriere Del Tocino (Suisse). D’où un énième vote négatif de la Chambre des Communes, qui humilie la Première Ministre sur toute la ligne, pour reprendre les mots de Rzeczpospolita (Pologne), en bloquant totalement la situation, sauf coup de pouce inattendu de Bruxelles, souhaité par El Mundo (Espagne) pour éviter l’issue fatale du no deal au 12 avril.

Autre casse-tête pour l’UE, chinois cette fois-ci, le bien nommé… Les médias européens se sont penchés sur son cas à l’occasion de la visite en Europe du Président Xi Jinping visant à étayer le projet déjà bien avancé de nouvelles routes de la soie, avec l’adhésion du poids lourd italien, autrement plus problématique pour l’Europe que les quelques pays de l’Est d’ores et déjà ralliés. Die Presse (Autriche) évoque les arguments chinois visant à amadouer les « chers amis italiens », entre coopérations et investissements dans maints domaines, des ports maritimes aux télécommunications.

En même temps, le maître de Pékin ne cache pas son intention de soutenir de la sorte l’économie de l’Empire du Milieu et d’élargir son influence dans le monde. Nrc Handelsblad (Pays-Bas) perçoit effectivement le danger d’une dépendance accrue de l’Europe, qui doit se garder de se livrer à une puissance faisant peu de cas de l’économie de marché et de la démocratie.

Heureusement, La Croix (France) entrevoit une prise de conscience qui modifie l’attitude des Européens vers une plus grande fermeté pour se protéger des pratiques déloyales, inéquitables et opaques : tant qu’à s’entraider, autant que ce soit entre Européens. Par ailleurs, La Repubblica (Italie) estime que la Chine ne peut se contenter de l’Italie pour atteindre l’UE : l’Europe qui compte, la vraie, ne commence pas à Rome mais à Paris. L’ennui pour Avvenire (Italie) tient dans la duplicité de la France comme de l’Allemagne, qui n’hésitent pas à doubler leurs partenaires pour empocher de juteux contrats.

Nepszava (Hongrie) souligne précisément que Français et Chinois en ont conclu à hauteur de 40 milliards d’euros, au mépris des droits humains, notamment de la minorité musulmane Ouïghours dont de nombreux membres sont enfermés dans des centres de « rééducation ». C’est oublier un peu vite, d’une part, que Macron a associé à une de ses entrevues avec Xi Jinping deux dirigeants européens majeurs en les personnes de Merkel pour l’Allemagne et Juncker pour la Commission européenne (CE) ; et d’autre part, que le Président français a vendu 300 Airbus, fabriqués dans plusieurs pays de l’UE. Ce dernier a ainsi prouvé la sincérité de sa démarche européenne et donné corps à la nouvelle stratégie de Bruxelles à l’égard de la Chine selon Le Monde (France).

Pour le moins, il le faudrait, car Adevarul (Roumanie) affirme que la Chine a retenu les leçons des erreurs de leurs prédécesseurs dans les régions où ils cherchaient à s’implanter, et développent de facto un modus operandi plus habile : pas de modèle de civilisation à l’américaine, pas de division pour mieux régner à la coloniale, ni de gel des relations à la russe, mais une ouverture des marchés profitable aux deux parties.

Le quotidien d’Etat à Pékin China Daily tente justement de dédiaboliser les nouvelles routes de la soie ou Belt and Road Initiative (BRI) en promouvant une situation « gagnant – gagnant », qui jetterait des ponts entre les pays, qui serait un antidote à l’unilatéralisme et au protectionnisme prévalant dans le mode, qui augmenterait les chances de l’économie mondiale de prendre de la vitesse. Une chose est sûre : la Chine a besoin d’une Europe unie, au moins sur le plan commercial, pour accéder par certains de ses membres au plus grand marché de la planète. Mais une Europe soumise.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto