L'Europe de la protection

L'Europe de la protection

 

Tous les sondages sur l’Union européenne (UE) vont dans le même sens : les Européens de tout horizons attendent delle quelle les protège, sur tous les plans. Systématiquement déçus dans leurs attentes somme toute légitimes, ils finissent dépités par sen détourner au profit de populistes sans scrupules, véritables miroirs aux alouettes. La demande de protection porte avant tout sur la défense des territoires et de leurs populations face à de potentiels agresseurs extérieurs. Or, un événement passé relativement inaperçu menace clairement les fondements de la défense européenne, à savoir le retrait unilatéral des Etats-Unis du traité INF de 1987, qui visait à abolir les missiles terrestres à moyenne portée. Accusée de le violer, la Russie en est elle-aussi sortie.

The Daily Telegraph (Royaume-Uni) n’est pas surpris par la tournure des événements, clairement imputée à Moscou, en espérant que celle-ci finisse par prendre conscience de la dangerosité de son jeu et par reconsidérer dès lors sa position. Denik (République tchèque) suggère à lOccident de renforcer sa supériorité militaire afin dappliquer une pression maximale sur les Russes de manière à les amener à signer un nouveau traité. D’autant que l’accord aujourd’hui caduque,était de toute manière obsolète car inadapté, selon Tvnet (Lituanie), les missiles nétant plus le facteur principal dinfluence sur les processus internationaux.

D’ailleurs, Vecernji List (Hongrie) explique que les Etats-Unis nimaginent pas la Russie se lancer dans une nouvelle course à larmement, contrairement à la Chine dont le danger monte irrésistiblement en puissance.Vedomosti (Russie) n’est pas convaincu du laisser-aller ainsi annoncé pour son pays, qui profitera sans doute du démantèlement du système de sécurité international pour jouer une fois de plus la carte de la « forteresse assiégée » et justifier ainsi les coupes sombres dans les dépenses sociales au profit de l’armée : des missiles en lieu et place de beurre dans les épinards.

Quoi qu’il en soit, Pravda (Slovaquie) déplore que lEurope se retrouve de nouveau otage des grandes puissances, dont elle n’est toujours pas, réclamant des Américains quils continuent à assurer la sécurité du Vieux Continent. Mais selon quelles modalités ? Helsingin Sanomat (Finlande) imagine que la prochaine étape pour eux, sera de trouver un endroit où déployer leurs nouveaux missiles, ce qui se traduirait par des accords bilatéraux au risque de fissurer l’Alliance atlantique. Certes, lEurope actuelle na pas dennemis, écrit Star (Turquie), mais la fin du traité INF la replace sous le péril nucléaire, face auquel elle est d’autant plus démunie qu’elle est divisée.

Autre demande de protection : vis-à-vis des multinationales de tout poil et de tout bord, qui ont trop tendance à exploiter les salariés et à abuser les consommateurs. Ainsi, lorsque Bruxelles sen prend à Google, Amazone ou Facebook, les applaudissements sont généraux à travers le Vieux Continent, plus ou moins nuancés toutefois en fonction des intérêts nationaux, surtout dans les pays comme lIrlande qui en sont le siège européen, sans en retirer d’ailleurs autre chose que du prestige et quelques emplois, du fait d’une fiscalité quasi-inexistante, à laquelle l’UE entend bien là-aussi remédier. Mais lorsque lUE empêche la fusion de deux géants français et allemands, Alstom et Siemens, en vue de créer un mastodonte européen du rail capable d’affronter la concurrence toujours plus vive des Etats-Unis, de la Chine ou bien encore de l’Inde, les avis se mettent à diverger et les critiques à fuser. La Commission européenne (CE) est la première visée, puisque décideuse, en la personne de la Commissaire à la concurrence, Margrethe Vestager. Un défi personnel souligne Le Monde (France), car la dame de fer européenne s’est forgée une réputation très flatteuse pour sa lutte acharnée contre l’optimisation fiscale abusive et ses victoires contre les sociétés américaines. Corriere Della Sera (Italie) s’inscrit en faux contre le procès en soutien des puissances à lendroit de la CE, qui protège au contraire des éventuels abus de pouvoir, aux côtés de la Cour de Justice de l’UE. Et ce, en toute indépendance, sans céder aux pressions gouvernementales franco-allemandes, dans la stricte application des règles décidées par ces mêmes gouvernements.

Deutschlandfunk (Allemagne) remercie d’ailleurs Vestager pour défendre de la sorte les consommateurs et les petites entreprises, qui auraient pu faire les frais dun monopole Alstom Siemens. Une crainte étayée par l’arrogance des deux patrons, dénoncée par Süddeutsche Zeitung (Allemagne), jusqu’à politiser une question de droit en s’appuyant sur les ministres de l’Economie des deux pays, vite et violemment montés au créneau. Car ces derniers partagent les mêmes craintes que Die Presse (Autriche), à savoir lapparition prochaine sur le marché ferroviaire européen des toutes puissantes entreprises dEtat chinoises, à linstar dautres secteurs aujourdhui dévastés. Mais le meilleur moyen d’empêcher le démantèlement systématique et insidieux de l’appareil productif européen n’est pas tant de créer des multinationales qui, par définition, finiront par échapper au contrôle public, que dadapter les lois européennes à un contexte international mouvant et complexe. Ainsi le préconise, entre autres, Rzeczpospolita (Pologne), face à une concurrence asiatique agressive, fondée sur les prix bas, dans un marché européen ouvert aux quatre vents.

Cette affaire rappelle que le marché unique européen, le plus important de la planète avec près dun demi-milliard de consommateurs au revenu élevé, est fondé sur des règles, qui garantissent son bon fonctionnement, dans l’intérêt premier de ces consommateurs. La CE en est la gardienne en cela qu’elle veille à leur stricte application, avec l’objectif premier d’une concurrence libre et non faussée qui assure transparence et honnêteté des prix sur un espace où toutes les entreprises doivent avoir leur chance, à égalité. Or, certaines d’entre elles ne jouent pas le jeu et méritent d’être sanctionnées. Il en va ainsi du prestataire danois Falck, qui a mené une campagne de désinformation en Danemark du Sud à l’encontre de son rival néerlandais Bios. Politiken (Danemark) condamne fermement des méthodes qui n’ont rien à envier à celles des Russes, notamment sur les réseaux sociaux où est attisée à dessin la grogne populaire.

Jyllands-Posten (Danemark) pareille action déplorable et potentiellement illégale doit amener les autorités à passer les contrats de la société indélicate au peigne fin et à veiller qu’elle ne puisse plus à l’avenir abuser de sa position privilégiée dans son secteur. La libre circulation, indispensable à l’approvisionnement des entreprises productives et commerciales, donc au consommateur en bout de chaîne, suppose aussi la mise en place et en œuvre de normes communes claires et strictes. Tout particulièrement dans le secteur agro-alimentaire, comme nous le rappelle le récent scandale de la viande avariée de Pologne, où des animaux malades auraient été frauduleusement abattus avant de se retrouver dans près de 13 pays européens. Vecer (Slovénie) y voit une défaillance de lUE, qui se contente de demi-mesures face à la pression des groupes industriels, et qui privilégie les grandes exploitations mécanisées, au lieu de s’engager pour la qualité des produits alimentaires à prix équitables.

La Croix (France) rappelle pour sa part les progrès accomplis en Europe en termes de traçabilité, au profit des producteurs respectueux de directives environnementales sans équivalent dans le monde. Tout en reconnaissant qu’il est possible et nécessaire de surveiller mieux et de punir plus. En d’autres termes, lUE remplit son rôle, mais peut faire davantage. Rien ne vaut dailleurs lunion pour promouvoir lintérêt collectif et préserver les intérêts individuels qui en découlent naturellement, comme le souligne Merce (Hongrie) quant à la réussite inespérée de la grève des ouvriers du groupe Audi en Hongrie. Une grève qui avait engendré un effet domino préjudiciable pour la société, du fait de l’arrêt de l’approvisionnement de lignes de montage en Allemagne et en Slovaquie.

Nepszava (Hongrie) sa félicite de cet heureux dénouement, alors même que le Gouvernement de Victor Orban, pourtant populiste, avait pris fait et cause pour la multinationale. La construction européenne, utilisée par cette dernière pour son développement, parfois au détriment de ses salariés, la finalement contrainte à céder du fait de lampleur transnationale prise par le mouvement. Un bon exemple de son utilité, quand les Européens s’en saisissent au lieu de s’en lamenter et de la rejeter.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto