L'Europe de la (di)vision

L'Europe de la (di)vision

 

À l’approche de plus en plus imminente des élections européennes du mois de mai, les responsables politiques européens sortent timidement du bois pour tenter de formuler et de promouvoir leur vision du devenir de la construction européenne. Comme vu précédemment, Macron a engagé les hostilités à travers le Vieux Continent, dans un format inédit et sur un ton volontariste. Les échos ne sont pour l’heure guère pléthoriques et perceptibles, à l’exception de la nouvelle patronne de la CDU allemande et successeur désignée de Merkel, Annegret Kramp-Karrenbauer, dite AKK.

Les médias européens sont largement revenus dans le courant de la semaine sur cet échange à distance, pour confronter les deux approches, que beaucoup perçoivent comme divergentes, voire plus. Ainsi Contrepoints (France) met en lumière le rejet de la part de AKK des idées portées par Emmanuel Macron « au nom de l’esprit de progrès » : salaire minimum européen, mutualisation des dettes nationales… Normal pour deux pays aux positions et situations fort différentes, à savoir une France centralisée en proie à des violences et des contestations récurrentes, et une Allemagne plus ouverte portée par un désir indéniable de souveraineté au sein d’une Europe toujours plus tentaculaire et contestée par les peuples.

Précisément, Le Monde (France) fustige la nouvelle absence de volonté de personnel politique allemand, qui se vautre dans le confort de la sérénité germanique, sans aucune préparation aux tempêtes à venir, une préparation pourtant indispensable, en tandem avec la France. Pour Financial Times (Royaume-Uni), les formations de AKK reflètent effectivement l’ambiance et l’ambivalence qui règnent au sein du parti chrétien-démocrate, qui reste fidèle à l’Europe mais se montre sceptique quant à la poursuite de l’intégration.

Pire, Spiegel Online (Allemagne) perçoit un retour en arrière dans un discours qui associe systématiquement Europe et Etats-nations, sans lesquels rien ne va. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) l’analyse pour sa part comme un changement de paradigme résultant des mutations radicales de notre monde et prompte à mieux y adapter l’Union européenne (UE).

Die Welt (Allemagne) s’en réjouit, pragmatique, décrivant AKK comme quelqu’un qui veut faire ce qui est possible, mais avec conviction, en ouvrant la voie à de nouvelles coopérations européennes sur le climat, l’asile, la défense ou le numérique, pour dialoguer d’égal à égal avec la Chine, l’Inde ou les USA. L’ennui est que l’Europe n’a rarement été aussi acéphale, selon Die Presse (Autriche), qui passe ses principaux dirigeants au crible pour finalement les disqualifier selon des raisons diverses et variées, qui tiennent souvent de la politique intérieure. De Tijd (Belgique) partage ce triste constat, pointant tout particulièrement la panne du moteur franco-allemand, auquel AKK vient d’asséner un terrible coup en réponse cinglante au projet de Macron. Une réponse finalement peu étonnante, car le débat ne se résume pas à la posture du président français qualifiée de simpliste par Jyllands-Posten (Danemark) : pour ou contre l’Europe. L’enjeu est plutôt de savoir ce que devraient être le sens et l’objectif de l’UE.

Une question cruciale que les Britanniques n’ont visiblement pas su se poser correctement avant de s’engager dans le processus infernal du Brexit. De Volkskrant (Pays-Bas) éprouve d’ailleurs de la compassion à l’égard de ceux de bonne intention, piégés par un référendum manipulé qui les jette dans un abime de perplexité et d’inquiétude. L’expression « chercher des portes de sortie » n’a jamais été aussi à propos. En l’occurrence, les Parlementaires en cherchent une qui soit honorable, entre Brexit dur et maintien dans l’UE, afin de limiter la casse, sans perdre la face. Un choix impossible pour Les Echos (France), mais incontournable. D’où les votes successifs de la Chambre des Communes auxquels le monde entier a assisté durant la semaine, médusé. Car le feuilleton continue, décidément mieux ou pire, selon les points de vue, que les interminables soap opéras nord-américains ou télénovelas sud-américains.

1er épisode : le nouveau vote sur l’accord (à peine) renégocié par May avec les 27. Le Premier Ministre aurait arraché une garantie légalement contraignante qui empêcherait l’Irlande du Nord de rester indéfiniment dans le marché unique. La Répubblica (Italie) y voyait un gage rassurant pour certains brexiters, mais demeuraient nombre de zones d’ombre (textes publiés incomplets, promesse figurant préalablement dans la lettre de Juncker et Tusk …).

Aussi les députés ont-ils infligé un nouveau camouflet à May, qui a perdu tout contrôle aux yeux de Salzburger Nachtrichten (Autriche), estimant le moment venu pour le Parlement de reprendre la main afin d’éloigner le scénario catastrophe du Brexit dur et de forger un projet d’avenir. Sans le Premier Ministre donc, dont la ténacité et la persévérance, habituellement louées, la desservent gravement aux dires de The Daily Telegraph (Royaume-Uni), car toute personne raisonnable plaquerait tout, ouvrant la voie au renouveau et à l’alternative. D’autant que May est définitivement décrédibilisée, au point que NRC Handelsblad (Pays-Bas) ne la voit pas en capacité de discuter encore avec ses homologues continentaux, qui plus est à un moment où certains, tel Evenimentul Zilei (Roumanie), préconisent la fermeté vis-à-vis d’un pays qui ne saisit pas les perches tendues.Le Soir (Belgique) énonce très justement que trop se pencher dans le précipice pour tenter de sauver qui ne veut pas l’être, revient à prendre le risque d’y sombrer soi-même.

2ème épisode : le vote sur le Brexit dur, là-aussi très majoritairement écarté, contrairement à la volonté du Premier Ministre une fois de plus. Il est vrai que la mission de May était dès le départ impossible, comme l’énonce Helsingin Sanomat (Finlande), mais elle aurait pu proposer une nouvelle consultation du peuple face à l’impasse évidente, surtout qu’il ne s’agirait en aucun cas d’un déni de démocratie dans la mesure où il serait amené à se prononcer, cette fois, en pleine connaissance de cause.

Beaucoup écrivent que l’option du Brexit dur n’est pas envisageable : tant Göteborg-Posten (Suède) que Jutarnji-List (Croatie), entre autres, affirment qu’elle ne serait bonne pour personne, si ce n’est peut-être les députés conservateurs qui, isolés dans leur tour d’ivoire, n’en seraient que plus adulés par leurs plus ardents défenseurs, érigés au rang de victimes de l’UE. Mais d’autres, surtout côté anglais bien sûr, comme The Sun (Royaume-Uni), craignent qu’un report aboutisse finalement à un Brexit mou qui soit le contraire d’une sortie, véritable humiliation.

3ème épisode : le vote du report, qui reste à présent à valider à l’unanimité par les 27 lors de leur prochain sommet. Les avis sur la réponse à apporter divergent sensiblement. D’un côté, l’indulgence d’un Der Standard (Autriche), qui enjoint l’UE et ses Etats-membres de laisser la porte ouverte à un pays secoué comme eux par la fièvre nationaliste, face à un projet européen vague et disparate. De l’autre, l’intransigeance d’un NRC Handelsblad (pays-Bas), qui critique le Président du Conseil européen, Donald Tusk, pour plaider un prolongement, au risque de donner l’impression d’être disposé à renégocier, alors que le problème se situe de l’autre côté de la Manche.

En plus, pareille hypothèse emporte de lourdes et improbables conséquences, à commencer par la participation du Royaume-Uni aux prochaines élections européennes. Une cinquième colonne au Parlement européen (PE) selon The Daily Telegraph (Royaume-Uni), car son pays serait alors en mesure d’exercer une nouvelle influence au sein des institutions européennes, via une nouvelle cohorte d’eurodéputés et des personnalités bien placées à la Commission européenne (CE). Un imbroglio de plus !

L’Europe n’est donc pas prête de voir le bout du tunnel, sous la Manche !

Un autre pose problème, au cœur de l’Europe, entre deux importants membres fondateurs, sous les Alpes cette fois, entre Lyon et Turin. Ce projet pharaonique fait polémique de longue date, tant sur le plan financier qu’environnemental et économique. L’arrivée au pouvoir à Rome des nationaux-populistes n’a évidemment rien arrangé. Surtout que les alliés gouvernementaux ne s’accordent pas sur le sujet : la Ligue y est favorable tandis que les Mouvement 5 Etoiles s’y oppose. Au point de décider… de ne rien décider. Là-aussi, mieux vaut reporter ! Bien sûr, note Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne), l’échéance des européennes avant la date de revoyure est une pure coïncidence, sans impact sur les pourparlers. Outre le fait que chaque report se fait au prix de la perte d’une dose incalculable de crédibilité, les décisions ne sauraient être indéfiniment suspendues pour Corriere Della Sera (Italie). Et dans cette situation spécifique, le moment du choix coïncidera avec celui de la crise gouvernementale, emportant des élections anticipées. Pendant ce temps, une autre ambition colossale prend forme, à base de fonds… chinois. En effet, la société Touchstone a annoncé investir 15 milliards d’euros dans le futur tunnel sous-marin appelé à relier Helsinki en Finlande et Tallin en Estonie, le tout en 20 minutes. Cet ouvrage serait synonyme d’innovation dans la région et dynamiserait son économie selon Äripäev (Estonie), même s’il faut tenir compte de l’environnement et de la sécurité. Deux petites villes de la périphérie de l’UE formeraient une métropole régionale grâce au plus long tunnel sous-marin du monde.

Ilta-Sanomat (Finlande) conseille néanmoins la plus grande vigilance du fait de l’intervention de la Chine, économie dirigée que son Président Xi Jinping rêve en superpuissance. L’Empire du Milieu ne fait pas peur seulement en Europe, mais aussi par-delà les mers, au point de pousser Donald Trump à menacer Berlin de sanctions si elle venait à céder aux sirènes du groupe chinois de télécommunication Huawei, qui entend développer le futur réseau 5G.

Gazeta Wyborcza (Pologne) explique que l’ambassadeur US a émis la possibilité pour son pays de cesser de transmettre des informations confidentielles, auquel cas les services secrets allemands deviendraient sourds et aveugles, démontrant au passage à quel point l’Europe est indigente sur ce plan, et ainsi dépendante du grand-frère américain.

Précisément, Handelsblatt (Allemagne) ne comprend pas pourquoi Allemands, Français et Britanniques ne se sont pas déjà réunis pour échanger leurs expériences et adopter une position commune. Tant vis-à-vis des Etats-Unis que de la Chine, car Wired (USA) admet que son pays espionne tout autant les gouvernements et entreprises du Vieux-Continent que Pékin.

L’UE est-elle donc condamnée à être le hochet des superpuissances de demain ? La réponse à cette question dépend en grande partie de la vision qui sortira victorieuse de la prochaine bataille électorale.

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto