L'Europe, combien de divisions ?

L'Europe, combien de divisions ?

 

Pour mémoire, lorsque Pierre Laval lui demanda de respecter les libertés religieuses, Staline répondit : « le Pape, combien de divisions ? ». Il est tentant à ce jour de le paraphraser en usant de sa célèbre formule pour l’Union européenne (UE), et ce, dans deux sens opposés : la force de son architecture institutionnelle et économique d’un côté ; la faiblesse de sa désunion politique toujours plus marquée. Hélas, la balance penche de plus en plus dangereusement du côté des divergences, entre Etats membres, mais aussi en leur sein même. Sachant que l’affaiblissement d’une de ses composantes, n’est jamais une bonne nouvelle pour l’UE, qui a un besoin impératif de s’appuyer sur des adhérents solides et stables. Petit retour sur les actualités abordées la semaine précédente.

À commencer par la Suède, qui vient enfin de se doter d’un gouvernement, 4 mois après les élections législatives. Turun Sanomat (Finlande) qualifie d’historique la solution adoptée par le gouvernement de Premier Ministre sortant, Stefan Lofven, à savoir une alliance minoritaire de sociaux-démocrates, de verts, de libéraux et de centristes, bénéficiant de l’abstention du Parti de Gauche face au risque de l’Extrême-Droite des Démocrates de Suède. Ces derniers pourraient néanmoins en tirer profit en cas d’élections anticipées. Politiken (Danemark) prétend pour sa part qu’il ne revient pas d’office aux partis de cette mouvance de tout déterminer, contrairement à ce que croient les Danois. L’ennui est que, selon un sondage relayé par Upsala Nya Tidning (Suède), 70% des Suédois font moins confiance aux politiques, ce qui se comprend quand le jeu dégénère en lutte pour le pouvoir personnel. Or, difficile de déterminer l’essence du bras de fer actuel, avec le risque de pervertir le débat public, ce dont tout le monde paiera le prix.

En Grèce, la motion de confiance remportée par le Premier Ministre Alexis Tsipras n’a pas calmé les esprits échauffés par l’accord passé avec Skopje sur la reconnaissance de la Macédoine du Nord. Bien au contraire puisque des dizaines de milliers de manifestants se mobilisent contre cet accord sur lequel doit encore se prononcer la Vouli, le Parlement grec. Protagon.gr (Grèce) critique le chef de Gouvernement pour ne pas avoircherché le consensus sur cette affaire, sachant que lesdits manifestants sont loin d’être tous nationalistes. To Vima Online (Grèce) l’accuse même d’avoir ravivé une grave polarisation, qui plus est en usant de gaz lacrymogènes qu’il affirmait jadis vouloir supprimer, soit un recyclage du modèle passé, à la sauce populiste, opportuniste et amorale. Kathimerini (Grèce) accuse précisément son parti, Syriza, et son allié souverainiste, Anel, de tabler sur la haine et la division, qu’il est primordial de conjurer.

Au Royaume-Uni, pas de miracle quant au plan B de Theresa May, suite au rejet du A de la part d’une majorité écrasante de la Chambre des Communes. The Daily Telegraph (Royaume-Uni) avertissait quelques temps avant son dévoilement : exclure catégoriquement un Brexit sans accord est aussi déraisonnable qu’illogique, car cela priverait le pays de marges de négociation avec l’UE et minerait les derniers vestiges de confiance dans le système démocratique.

The Irish Independant (Irlande) comprenait de son côté que la clause du « backstop » (excluant formellement le retour d’une frontière irlandaise) soit une couleuvre difficile à avaler dans la mesure où sa mise en œuvre reviendrait à détacher l’Irlande du Nord du giron britannique pour la rattacher au continent. Theresa May a finalement exprimé son souhait de renégocier cet aspect. Mais Daily Sabah (Turquie) ne croit pas en ses chances de ralliement d’une majorité, surtout que son principal opposant, le travailliste Jeremy Corbyn, refuse de participer aux discussions sans que soit écarté au préalable l’option du « no deal », ou sortie brutale. Tagesschau.de (Allemagne) témoigne de sa déception vis-à-vis d’un Premier Ministre qui s’agrippe à son plan, seul valable, sans ouvrir d’autres portes de sortie raisonnable, à commencer par un report de cette dernière.

De Morgen (Allemagne) fustige aussi sa rigidité, qui approche le pays d’un Brexit dur, avec le risque de mettre le feu aux poudres irlandaises. Car l’Accord du Vendredi Saint qui a ramené la paix en cette région du monde tourmentée, deviendrait alors caduque, donnant le prétexte aux groupuscules des deux bords pour se propulser sur le devant de la scène par des actions violentes. Précisément, une voiture piégée a explosé le 19 janvier dans la ville nord-irlandaise de Londonderry. Pour Helsingin Sanomat (Finlande), le Brexit représente un plus grand danger que cet attentat, car c’est bien l’adhésion à l’UE qui a pavé la voie de l’accord de paix. Comme le note Jyllands-Posten (Danemark), l’écrasante majorité des Irlandais, au Nord comme au Sud, rejette la violence, mais l’amateurisme catastrophique du Gouvernement britannique (r)ouvre la porte au terrorisme. D’autant que la frontière n’est pas seulement géographique, prévient The Irish Times (Irlande) : elle est aussi humaine et culturelle. Le risque terroriste serait inéluctablement alimenté par les divergences subséquentes à une nouvelle séparation. Tages-Anzeiger (Suisse) pense que l’UE a grand intérêt à préserver la paix chèrement acquise et fragile en Irlande du Nord, mais aussi l’intégrité de son marché intérieur, son meilleur atout. Aussi Theresa May ne devrait-elle pas davantage réussir à semer la discorde dans ses rangs, malgré son obstination. Ne lui reste plus qu’à imaginer un plan C, sauf à provoquer chaos et effusion de sang.

Sur le Vieux Continent, deux pays tentent coûte que coûte de jouer la carte de la coopération et de la convergence, dans l’espoir de resserrer les liens entre Européens en ses temps de crise, de tension et de menace. Ainsi Angela Merkel et Emmanuel Macron ont-ils signé un nouveau traité d’amitié franco-allemande, 55 ans après Konrad Adenauer et Charles de Gaulle, à Aix-la-Chapelle, ancienne capitale de Charlemagne. Un accord qui a fait couler beaucoup d’encre, car suscité bien des fantasmes (les souverainistes français criant au scandale de la vente de l’Alsace-Lorraine aux intérêts allemands !) et bien des déceptions.

Pour Magyar Hirlap (Hongrie), les deux dirigeants escomptaient un succès facile, l’une au crépuscule de sa carrière, l’autre aux prises avec les gilets jaunes. Dnevnik (Slovénie) dénonce précisément un compromis conclu par deux responsables politiquement faibles, tout en lui reconnaissant une force symbolique dépassant la finitude des mandats politiques. Berlin et Paris se mobilisent contre une régression de l’Europe, appelant d’autres Etats membres à les rejoindre. Surtout que l’Allemagne ne veut surtout pas exclure une Europe orientale, certes, rebelle, mais vitale pour ses intérêts selon Azonnali (Hongrie). Or, Avvenire (Italie) se demande si cette réédition de l’axe franco-allemand ne finit pas de contrarier les 25 autres partenaires, qui se sentent tenus à l’écart. Notamment l’Italie et le groupe de Visegrad. Au point de transformer les prochaines élections européennes en référendum sur l’Europe franco-allemande, meilleur moyen de porter un coup fatal à l’UE. Duma (Bulgarie) voit ainsi se concrétiser le projet d’Europe à deux vitesses, appelée d’ailleurs de ses vœux au vu des différences idéologiques irréconciliables entre Est et Ouest.

Pour La Vanguardia (Espagne), les critiques sévères à l’égard de l’accord, émanant des extrêmes, témoignent paradoxalement de l’importance du texte à l’heure de ces divisions de plus en plus profondes : « ceux qui oublient la valeur de la réconciliation franco-allemande se rendent complice des crimes passés » pour Emmanuel Macron. Corriere Della Sera (Italie) souligne le signal positif et entrainant du texte, comme plateforme de relance européiste, mais déplore sa piètre qualité, jalonné de mesurettes sur le bilinguisme et la coopération transfrontalière. Handelsblatt (Allemagne) regrette aussi l’absence de solutions aux problèmes du quotidien, notamment des PME qui se perdent dans le dédale administratif de l’autre pays, des jeunes pousses qui préfèrent les Etats-Unis, ou d’un frontalier qui s’emmêle dans la problématique de la sécurité sociale. Toutefois, Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) salue le pragmatisme des auteurs, qui ne se sont pas aventurés à placer la barre trop haut, mais se sont concentrés sur des questions fondamentales comme la sécurité et la défense. Manquent malgré tout, les détails opérationnels, signe à la fois d’une réticence allemande, et d’une focale de Macron sur Berlin au détriment d’autres capitales pour Financial Times (Royaume-Uni). Mais ce dernier a-t-il le choix, à l’heure où l’autre grande puissance politique et économique du continent se détourne non seulement de l’UE, mais aussi de son voisin français.

En effet, les deux hommes forts de l’Italie, Luigi Di Maio  et Matteo Salvini, ont accusé Paris de mener une politique coloniale en Afrique, cause du déluge de réfugiés sur leurs côtes. Handelsblatt (Allemagne) note que leurs propos furent d’une telle virulence que Paris a cru bon de convoquer l’ambassadrice italienne. Ils interviennent au lendemain d’une autre provocation, à l’encontre de l’Allemagne, qui en a suspendu la mission navale européenne « Sophia ». L’Italie rejoint ainsi le Royaume-Uni dans les menaces substantielles pour l’UE. Car elle représente désormais l’antinomie d’un Macron qui veut renforcer l’Europe, réformer son pays structurellement et rechercher une coopération constructive avec Berlin comme avec Bruxelles.

Tages-Anzeiger (Suisse) voient deux forces qui entrent en collision frontale avant les européennes. La Stampa (Italie) met en garde son gouvernement contre un isolement aux conséquences redoutables, dont il a eu un avant-goût via le litige budgétaire. Mais tant que la basse politique nationale prendra le pas sur l’intérêt général européen, il est fort à parier que ce type d’appel se réduise à un cri dans le désert, dont les sables pourraient bien tous nous engloutir à force de se donner des gifles au lieu de se donner la main.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto