L'Europe au tournant

L'Europe au tournant

 

Lors des émouvantes commémorations de l’Armistice du 11 novembre 1918, les vieux alliés du siècle dernier ont semblé resserrer les rangs, communiant avec ferveur dans la paix et la liberté retrouvées grâce au sacrifice insensé de millions d’êtres humains. Au premier rang, le Royaume-Uni, représenté par son Premier Ministre Theresa May. Ces images de réconciliation, d’harmonie et d’unité ne sont que grande illusion à l’heure où les Britanniques s’apprêtent à larguer les amarres européennes. Car la date butoir de mars 2019 approche à très grands pas. Or, l’Union européenne (UE) et le Royaume-Uni semblent enfin avoir trouvé un compromis, prévoyant le maintien du second dans l’union douanière de la première durant au moins 2 ans, au prix pour les Britanniques du règlement d’un chèque voisinant 50 milliards d’euros et du respect des normes communautaires. Naturellement, ces conditions déplaisent tout particulièrement aux partisans d’un Brexit dur, car leur pays se retrouverait dans une situation pour le moins paradoxale : après avoir voté pour recouvrer sa pleine souveraineté, il devrait se soumettre aux règles de l’UE et continuer à financer son budget sans ne plus avoir son mot à dire, privé de droit de vote après exclusion définitive des institutions de l’UE !

Une situation ubuesque que ne manque pas de souligner The Irish Independant (Irlande). La période qui a suivi le référendum a de quoi laisser encore plus perplexe que son résultat. Comment une nation qui pouvait jadis se targuer de posséder un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, a pu fomenter un complot visant à négocier une sortie aussi désavantageuse ?

Même son de cloche du côté de De Volkskrant (Pays-Bas) pour qui les sempiternels fauteurs de trouble ne sont plus dans le club mais sous tutelle : ils ont purement et simplement troqué leur adhésion contre la soumission ! Ce constat largement partagé ne manque bien sûr pas de créer des remous Outre-Manche dans le cadre de ce qui s’apparente désormais à une tragi-comédie.

1er acte en début de semaine, lorsque May présente l’accord arraché aux 27. Zeit Online (Allemagne) pointe alors les résistances clairement audibles au Cabinet comme au Parlement. Toutefois, elles n’ont guère de chance d’aboutir au remplacement du Premier Ministre pour cause de manque de temps pour toute autre hypothèse acceptable. Nrc Handelsblad (Pays-Bas) pense effectivement que May tient là son meilleur argument, qu’elle ne manquera pas de faire valoir auprès des pro-Brexit. Car toute rébellion, menée notamment par le turbulent Boris Johnson, conduirait tout droit non seulement à un « no deal » désastreux pour l’économie nationale, mais aussi à des élections anticipées qui pourraient accorder le pouvoir à Jeremy Corbyn, le chef rouge des Travaillistes. Si les Conservateurs sont éventuellement prêts à risquer le premier péril, nul doute qu’ils serreront les rangs devant le second à en croire Corriere Della Sera (Italie).

Le 2ème acte semble aller dans ce sens puisque May obtient en milieu de semaine l’aval de son Cabinet, au grand soulagement de The Daily Telegraph (Royaume-Uni) qui espère ainsi la fin d’un processus interminable, autre que l’absence d’accord, suicide économique, ou un nouveau référendum, suicide politique. Les autres médias évoluent entre consternation, comme Publico (Portugal), qui ne peut concevoir pourquoi les responsables britanniques se sont fourrés dans pareil guêpier ; et ironie, comme De Volskrant (Pays-Bas), qui se réjouit déjà de la suite de ce feuilleton à rebondissements.

Le 3ème acte lui donne raison puisque 5 ministres et secrétaires d’Etat annoncent leur démission jeudi, notamment le ministre en charge du Brexit, Dominic RAAB !

Die Presse (Autriche) ne manque alors pas de fustiger les chefs de file pro-Brexit comme des collégiens gâtés pour lesquels le destin de la nation et de leurs concitoyens n’est qu’une blague. D’autant qu’ils n’ont nul souci à se faire pour eux-mêmes, à l’instar de Jacob Rees-Mogg, l’instigateur d’un vote de défiance contre May, qui a fondé en Irlande un fonds d’investissement pour spéculer sur le marché européen comme avant…

La Razon (Espagne) note que le Premier Ministre est confronté à deux fronts : celui des conservateurs eurosceptiques d’un côté et  celui des 27 demeurant unis contre toute attente de l’autre. Il semblerait d’ailleurs que le premier front soit le moins solide car Malta Today (Malte) note que nul poids-lourd tory n’ose défier May ouvertement, sans doute parce que nul n’envie sa place à l’heure actuelle !

Huffigton Post Italia (Italie) remarque que les concessions arrachées par son prédécesseur David Cameron à l’UE étaient bien plus avantageuses car elles auraient permis de défendre avec plus de vigueur les intérêts britanniques, notamment la City, au sein-même de l’UE et du Marché unique. Mais il n’est peut-être pas trop tard pour Aamulehti (Finlande), qui appelle à une seconde consultation sur la base, cette fois, de faits avérés dans les 600 pages du compromis sur la table. Nul doute que cette grande affaire ne nous occupe et nous surprenne encore plusieurs mois.

Pendant ce temps, les 27 tentent plus généralement de maintenir leur fragile cohésion, voire d’avancer dans l’intégration. Un jeu d’équilibriste rendu ardu par les assauts répétés et croissants des populistes. À commencer par l’Italie où ils sont au pouvoir et d’où ils défient Bruxelles avec un budget au déficit bien plus élevé que prévu à l’origine, à savoir 2.4% du PIB au lieu de l’engagement à 1.6% du gouvernement précédent. Pour la première fois dans l’histoire de l’UE, la Commission européenne (CE) a ainsi retoqué le projet budgétaire d’un Etat membre, non des moindres, réclamant à Rome de revoir sa copie.

Financial Times (Royaume-Uni) lui suggère de se montrer plus clémente afin de donner la possibilité à l’Italie de relancer sa croissance, d’accroître ses ressources fiscales et ainsi de rembourser ses dettes, au lieu de quoi le seul choix possible sera d’annuler une partie considérable de celles-ci. Mais Huffington Post Italia (Italie) postule que le problème est moins comptable que politique, ce qui empêche les protagonistes de s’attaquer aux vrais problèmes. Mandiner (Hongrie) rejette entièrement cet aveuglement sur la CE, accusée de jeter de l’huile sur le feu romain de manière à attiser les conflits internes à la coalition aux manettes et ainsi à l’affaiblir. Mais la manœuvre est grossière et les deux partis alliés bien décidés à tenir le choc jusqu’aux élections européennes de mai 2019.

Ainsi Les Crises (France) prédit une poursuite de la danse de la mort, au détriment de Bruxelles dont la marge de manœuvre se réduit au fur et à mesure : elle ne peut ni donner raisons aux demandes italiennes au risque d’ouvrir une brèche béante dans le dispositif de l’euro, ni sanctionner au risque de jeter les électeurs dans les bras populistes et extrémistes. Car le gouvernement italien n’a pas été élu par accident, clame Naftemporiki (Grèce). Et les punitions envisagées par Bruxelles se retourneront inéluctablement contre l’UE, en Italie ou ailleurs. Mais Rzeczpospolita (Pologne) ne croit pas à la rupture, ne serait-ce que du fait des liens entre les grands pays de la zone euro, les investissements des banques allemandes et françaises en Italie dépassant les 500 milliards d’euros !

Allemagne et France tentent d’ailleurs toujours et encore de relancer la dynamique européenne. Ainsi la Chancelière Merkel a-t-elle appuyé la proposition du Président Macron de création d’une armée européenne devant le Parlement européen (PE). Deutschlandfunk (Allemagne) juge avec sévérité la prestation de la dirigeante allemande, incapable d’enthousiasmer pour la cause européenne, ce qui supposerait de renforcer l’ADN de l’UE : droits de l’Homme, économie, environnement… Or, rien de tout ça. Delo (Slovaquie) en est aussi déçu, d’autant que l’idée d’armée européenne n’est ni nouvelle ni concrète, jusqu’à être qualifié de chimère, y compris de la part de Neue Zürcher Zeitung (Suisse), qui y voit aussi un dérivatif aux blocages, à l’absence d’idées et aux litiges. Une approche pessimiste au regard de l’immobilisme ambiant, malgré la volonté maintes fois affirmée de Macron de réformer la zone euro, qui se heurte aux réticences de l’Europe du Nord, Allemagne incluse. Arti Gercek (Turquie) indique que cette idée d’armée européenne est effectivement ancienne, mais plus concrète que certains le prétendent : elle sévirait déjà contre les migrants, le pire ennemi pour les Européens. En réalité, elle reste lettre morte, d’autant que la menace soviétique a disparu, analyse Financial Times (Royaume-Uni).

Sans équivalent de nos jours, même l’OTAN décline. La Russie devrait donc se réjouir, mais Ria Nowosti (Russie) explique que Poutine soutiendrait la création d’une armée européenne qui, d’un côté, prendrait ses distances avec Washington, et de l’autre, serait sans doute difficilement utilisable du fait des conceptions divergentes de ses locomotives, à commencer par le désir de puissance de la France et de sécurité de l’Allemagne. Le fait est que l’UE est d’autant moins prête à franchir le pas qu’elle a d’autres défis à relever, comme vu précédemment. Or, elle s’apprête à une présidence roumaine particulièrement contestée, à la suite d’un rapport très critique de la CE sur l’état de droit et la lutte contre la corruption en Roumanie, davantage pointée du doigt que sa voisine bulgare du reste. Romania Libera (Roumanie) s’insurge de cette différence de traitement, pointant les défaillances flagrantes de la Bulgarie en ces domaines. Mais il est indéniable que le régime de Bucarest fie un plus mauvais coton puisque suivant la pente savonneuse polono-hongroise. Die Presse (Autriche) souhaite dès lors des mesures fortes pour empêcher une dérive autoritaire, tel le gel des fonds européens. Contributors (Roumanie) voit son pays à la croisée des chemins et appelle les pro-européens à se manifester. Une attitude d’autant plus responsable et vitale qu’une défaillance de la présidence de l’UE n’est pas envisageable dans le contexte actuel, comme l’édicte Handelsblatt (Allemagne). Le tournant est bien pour l’Europe en cette veillée d’armes électorale.

 

Rédacteur : Cédric Espéranto