L'espoir (en la) demeure ?

L'espoir (en la) demeure ?

 

Au terme des élections présidentielles roumaines, le Président conservateur sortant Klaus Iohannis vient de décrocher un second mandat avec 63.2% des suffrages exprimés. Plus de 900 000 expatriés ont voté à l’occasion, soit neuf fois plus que lors des législatives de 2016, souligne Libertatea (Roumanie). Cette mobilisation est le signe de grands espoirs qui pourraient bien être déçus, une fois de plus, car « faire campagne est de la poésie, gouverner est de la prose » dit le proverbe. Or, les conservateurs ont maintes fois déçu par le passé, notamment en raison de leur imperméabilité aux critiques, aux faits et aux obligations. Par ailleurs, G4media.ro (Roumanie) craint que ce succès haut la main ne grise le vainqueur, car un sentiment de sur-légitimation pourrait lui donner à se croire autorisé à gouverner comme bon lui semble. D’autant que Iohannis détiendra l’ensemble du pouvoir, du gouvernement au parlement, sachant qu’il se trouvera toujours suffisamment de députés sociaux-démocrates opportunistes pour rallier son camp lors des prochaines législatives en décembre 2020. D’ici là, Evenimentul Zilei (Roumanie) parie sur l’immobilisme de l’exécutif, renforcé par un état de guerre avec le Parti Social-Démocrate, durant lequel nulle mesure salutaire ne peut être entreprise. Klubjagiellonski.pl (Pologne) rappelle à juste titre que le Gouvernement actuel de Ludovic Orban est minoritaire au Parlement, ce qui l’empêche de mener les réformes indispensables au redressement du pays. Mais son succès aux européennes de 2019, le soutien du Président confirmé par les urnes, et le possible réchauffement des relations avec Bruxelles pourraient bien lui attribuer la majorité nécessaire dans un an. Rendez-vous est pris…

 

Malgré des débuts chaotiques, la nouvelle Commission européenne (CE) de la Présidente Ursula Von Der Leyen (VDL) semble nourrir elle-aussi des espoirs nombreux et élevés, forte d’un soutien aussi inattendu que puissant d’un Parlement européen (PE) jusque-là réservé à son égard, voire critique. Der Standard (Autriche) note que nulle CE n’avait obtenu auparavant pareil capital de confiance du premier coup, avec 461 votes favorables contre 151 hostiles. C’est d’autant plus important que le PE est codécideur de la législation européenne, proposée par la CE. VDL semble avoir la réussite des bosseurs. Mais Huffpost Italia (Italie) met en garde la Présidente contre la versatilité des eurodéputés, aucun groupe ne lui ayant signé un chèque en blanc. Tous sont aux aguets sur leurs propres positions, en particulier sur les thématiques de l’environnement et de l’immigration.

De plus, El Mundo (Espagne) avance que la nouvelle CE va aussi devoir composer avec la division des Etats membres, sur ces sujets, comme sur d’autres, ce qui rend sa tâche ardue, voire impossible.

Observador (Portugal) avance un autre écueil qui menace l’exécutif européen, celui du paradoxe relatif à la « protection du mode de vie européen », déléguée à un des 26 commissaires : si les élites veulent maintenir une idéologie du cosmopolitisme et de l’hospitalité, la population veut une réduction de l’immigration, source d’un sentiment d’insécurité et de nouvelles peurs. La CE va devoir naviguer habilement entre ces deux eaux si elle veut tenir la promesse de VDL de renouveler le projet européen. Difficile quand on est seulement second de navire, selon Delo (Slovénie), puisque les capitaines demeurent les chefs d’Etat et de Gouvernement. Mais la Présidente investie de la CE y parviendra peut-être, au moyen d’une politique d’un type nouveau évoquée par Die Presse (Autriche) : elle aspire à produire une œuvre totale, non abstraite, réservée aux experts, mais à l’élaboration de laquelle les peuples aient le sentiment d’être associés, avec le risque que leurs humeurs ne la débordent.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) escompte dès lors qu’elle parviendra à rendre l’Europe opérationnelle sur la scène internationale, en osant enfin être la voix d’une Union européenne (UE) sûre d’elle face à ses interlocuteurs mondiaux que sont les USA, la Chine, l’Inde ou bien encore la Russie.

 

Les médias européens semblent souhaiter bonne chance et bon courage à la nouvelle CE en listant les nombreux et divers défis qui l’attendent.

À commencer par l’immigration, que l’actualité ne cesse d’éclairer depuis plusieurs années. Le dernier événement en date sur ce sujet correspond à la décision de la Grèce de durcir sa propre politique migratoire avec le remplacement de ses 3 plus grands camps de migrants par des centres de rétention fermés, appelés « centres d’identification et de départ ».

Efimerida Ton Syntakton (Grèce) prévient Athènes que les populations locales iliennes ne sont pas prêtes à accepter la transformation de larges pans de leurs territoires en zones de non-droit, avec le danger réel et direct de transformer le berceau de la démocratie, modèle de solidarité, en exemple négatif aux yeux du monde. Daily Sabah (Turquie) se montre d’ailleurs très critique vis-à-vis du positionnement non seulement de la Grèce, mais aussi de plusieurs gouvernements européens, qui préconisent une combinaison de mesures strictes et de déportations, bien insuffisante pour régler la question migratoire. Mais le regain de pression du Président turc Erdogan évoqué par Die Presse (Autriche) n’aide pas à prendre du recul et à retrouver la raison sur cet épineux dossier, car l’arme migratoire brandie par le Sultan n’est pas une menace en l’air, à la veille de la négociation d’une nouvelle tranche de versements. Le fait est que la réponse n’est pas individuelle, mais bel et bien collective, comme le prône Handelsblatt (Allemagne) : l’UE doit cesser de faire comme si tout cela ne la concernait pas, répartir le fardeau et piloter les flux, avant que tout le continent ne se retrouve dépassé.

L’agriculture est aussi au cœur des préoccupations européennes, au moment où débutent les rudes discussions sur le futur budget de l’UE. À Paris comme à Berlin, les agriculteurs se mobilisent pour réclamer plus de reconnaissance, moins de contraintes et une meilleure rémunération.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) dénigre l’immobilisme irresponsable prôné par les manifestants, qui se défaussent trop facilement sur les politiques, les consommateurs et les commerçants, et ne représentent d’ailleurs pas l’ensemble de la profession. Der Nordschlewiger (Danemark) pense en effet que nombre de paysans sont certainement prêts à agir en faveur de nappes phréatiques propres, de plaines alluviales, cours d’eau, bras de mer et détroits écologiquement sains ; mais les contraintes économiques les freinent dans leur élan. Ils doivent être accompagnés par l’ensemble de la société, à commencer par les consommateurs, demandeurs de prix cassés que seule l’agriculture intensive semble (faussement) permettre. Pour Le Figaro (France), rien ne vaut la « culture » du dialogue, à la condition d’un effort d’humilité des deux côtés, l’agriculture étant un métier complexe et le portefeuille des clients n’étant pas extensible.

Mais la problématique qui sous-tend toutes les autres est bel et bien environnementale. Précisément, alors que s’ouvre la COP 25 de Madrid, un nouveau rapport de l’ONU tire le signal d’alarme : les objectifs de l’accord de Paris ne pourront être atteints que si, dans les 10 prochaines années, on réduit annuellement les émissions de gaz à effet de serre de 7%, ce qui n’est absolument pas la tendance actuelle. Aussi le PE a-t-il décrété « l’état d’urgence climatique » à une large majorité, obligeant la CE et les Etats-membres à rendre compte de l’impact climatique de leurs décisions.

St. Galler Tagblatt (Suisse) s’indigne de l’hystérie dans laquelle sombre les eurodéputés, cédant aux sirènes du populisme. Car les « éco-populistes » instrumentalisent eux-aussi les peurs et les émotions. Imagine-t-on un « état d’urgence migratoire » réclamé par l’Extrême-Droite ? Zeit Online (Allemagne) prévient justement du danger de pareille mesure, celui d’une suspension des droits élémentaires, comme l’a connue l’Allemagne des années 30, toute proportion gardée. Denik (République tchèque) relativise pour sa part cette déclaration qui n’a aucune valeur juridique et n’engage personne. La question demeure cependant de savoir comment agir, jusqu’à quand et pour quelles sommes. L’UE porte incontestablement l’espoir d’une réponse collective incontournable et efficace, à apporter sans plus tarder car il y a effectivement péril en la demeure !

 

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto