L'Allemagne et les autres

L'Allemagne et les autres

 

Nul besoin d'être grand clerc pour deviner que les médias européens ont consacré une grande partie de leurs unes de la semaine écoulée à la (re)formation tant espérée à travers le Vieux Continent de la Grande Coalition allemande entre la CDU d'Angela Merkel  et le SPD de Martin Schulz. L'accord trouvé par les deux principaux partis de gouvernement ferme en effet la longue parenthèse ouverte par les élections législatives de septembre 2017, qui les avaient particulièrement éprouvés et jetés dans la difficulté, l'un comme l'autre.

Finalement, nouveau mariage de raison entre ces meilleurs ennemis, avec l'objectif affiché du retour de l'Allemagne dans une Europe à réformer de toute urgence, en lien avec les ambitieuses propositions du président français.

Précisément, nombre de médias européens se sont appliqués à analyser l'événement à l'aune européen. Il en va ainsi du Financial Times (Royaume-Uni), notant que le chapitre du compromis consacré à l'avenir de l'Union Européenne (UE) présente la plus forte impulsion de l'Allemagne en faveur d'une intégration renforcée depuis Maastricht (1992), notamment grâce aux socio-démocrates, proches des thèses énoncées par Emmanuel Macron . Le journal ose l'expression de « nouvelle ère » face à une politique axée sur un véritable agenda qui se démarque du style gestionnaire de la Chancelière.

Publico (Portugal) le rejoint dans son approche optimiste, sans se montrer aussi enthousiaste. Certes, l'entente CDU – SPD constitue un progrès pour la construction européenne, puisque l'Allemagne se rapproche ostensiblement de la France, accepte d'accroître sa participation au budget communautaire, ainsi que des mécanismes de solidarité et d'investissement. Mais le manque de détails, tout particulièrement chiffrés, interpelle et inquiète. Deutschlandfunk (Allemagne) va plus loin dans la critique en déplorant le silence du texte sur les problèmes et les effets de la crise de l'UE, les énormes déséquilibres des situations économiques... À suivre son raisonnement, un nouveau départ pour l'Europe, basé sur le seul couple franco-allemand, sans but précis, pourrait difficilement être plus borné, égoïste et stupide.

D'autres se regardent le nombril avec des tentatives d'analyse de cette récente donne sur eux-mêmes. Helsingin Sanomat (Finlande) craint que les Finlandais perdent un allié tactique si les Allemands venaient à se doter d'un gouvernement volontariste sur l'Europe, après s'être si longtemps cachés derrière eux pour mener une politique européenne passive. Gazeta Polska Codziennie (Pologne) dénonce un SPD pro-russe et anti-polonais, qui risque d'entraîner d'autant plus la CDU sur cette voie que l'extrême-droite, toujours plus élevée dans les sondages, les incite à pareille inflexion. Les Polonais seraient dès lors inspirés de se tourner davantage vers Washington, partenaire finalement plus prévisible à l'en croire !

Revista 22 (Roumanie) souligne pour sa part le principe de solidarité qui doit se refléter dans le budget européen, selon l'accord CDU – SPD, sous-entendu que l'UE ne garantirait plus les prestations si les engagements ne sont pas assurés par tous : une mauvaise nouvelle pour les « démocratures » de l'Est...

L'Italie serait elle-aussi en fâcheuse posture selon Huffington Post Italia (Italie). En pleine campagne législative en vue des élections du 4 mars, les Italiens imaginent que l'UE leur apportera plus aisément une aide pour gérer les flux migratoires et que le rapprochement Paris – Berlin permettra à Rome de baisser les impôts au prix d'une augmentation de la dette : un leurre car ils n'ont pas les moyens des Allemands pour se lancer sur cette voie. La Stampa (Italie) appelle les politiques transalpins à faire preuve de réalisme : ils ne doivent ni surestimer la capacité italienne à exercer un chantage européen sur le risque d'une chute du pays, ni sous-estimer l'importance de l'Italie dans certains dossiers susceptibles de modifier l'équilibre de l'UE. Surtout ne pas perdre de vue l'essentiel : jouer son rôle non dans l'Europe d'hier, mais dans celle qui prend forme. Pour ce faire, encore faut-il que la classe politique italienne règle la principale difficulté du pays, selon le Corriere de la Sierra (Italie) : une énorme dette qui menace tant le pays que l'UE, à commencer par la zone euro.

Sur ce sujet, plusieurs médias européens ont relevé un fait notable passé inaperçu dans le tourbillon de l'actualité, à savoir la présentation à Paris et Berlin de propositions de réforme de la part de grands économistes français et allemands. Süddeustche Zeitung (Allemagne) expose 6 axes, dont le plus spectaculaire est la suppression des fameux 3%, au profit d'une règle indexée sur la croissance, ce qui est proprement révolutionnaire pour le journal.

Les Echos (France) salue tout particulièrement la convergence inédite des partisans des mécanismes de partage et des zélateurs de la discipline budgétaire, qui démontrent que solidarité et responsabilité sont intimement imbriquées. Enfin une sortie des postures idéologiques qui cochent toutes les cases des faiblesses identifiées de la zone euro : fragmentation financière, règles budgétaires inefficaces, incapacité à gérer les crises budgétaires... Neue Zürcher Zeitung (Suisse) se réjouit aussi des pistes intéressantes nées de ce consensus inespéré, mais doute de leur mise en œuvre de la part de mauvais élèves que sont les États membres.

Le Brexit leur donne toutefois à réfléchir sur la nécessité de se doter et de s'appliquer des règles communes, pour le bien commun et l'intérêt de chacun. Car les Britanniques, comme les Européens, n'en finissent pas de chercher une solution viable à la quadrature du cercle que représente la sortie du Royaume-Uni de l'UE, sans pour autant l'exclure de l'Europe. Der Standard (Autriche) s'interroge sur les déclarations de Donald Tusk, président du Conseil européen, et de Jean-Claude Junker, président de la Commission européenne, pour qui les portes de l'UE restent ouvertes au Royaume-Uni, relançant de facto le débat sur un second référendum : soit ils agissent avec cynisme pour faire davantage pression sur Theresa May, soit ils espèrent que la raison finira par l'emporter. Or, New Statesman (Royaume-Uni) envisage à mots à peine feutrés cette dernière option, tant la réalité du Brexit est différente des promesses électorales de ses promoteurs au cours de la campagne référendaire. Preuve en est du système de santé qui, loin d'être renfloué, part à la dérive. Mais le Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) ne croit malgré tout pas à un revirement britannique, car les conservateurs ne sont pas enclins à raviver leur conflit interne sur l'appartenance à l'UE, et les travaillistes loin de se montrer des Européens convaincus en la personne de Jeremy Corbin. En fait, The Irish Times (Irlande) avance l'hypothèse d'un préalable indispensable à tout retour du Royaume-Uni dans le giron de l'UE : abandonner l'illusion d'une nation britannique avec l'installation d'un Parlement proprement anglais, à l'instar du Pays de Galles, de l’Écosse et de l'Irlande du Nord, conférant ainsi à l'Angleterre une identité politique distincte qui seule dissipera la mégalomanie à l'origine du Brexit.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto