Il faut se dépêcher d’en rire, avant d’être obligés d’en pleurer !

Il faut se dépêcher d’en rire, avant d’être obligés d’en pleurer !

 

Rapide retour sur la tragi-comédie du Brexit, qui se joue des deux côtés de la Manche. Au Royaume-Uni, les jugements se suivent sans se ressembler quant à la légalité de la décision de Boris Johnson de suspendre le Parlement pendant 15 jours, à quelques encablures de la date couperet du 31 octobre. Beaucoup y voient une manœuvre infamante et délictueuse pour bâillonner les représentants du peuple et donner ainsi les coudées franches à un Premier Ministre britannique qui fait mine de discuter avec l’Union européenne (UE), avec pour seule ligne de mire le Brexit coûte que coûte à la Toussaint. Ce dernier s’est d’ailleurs rendu à Luxembourg pour y rencontrer Jean-Claude Juncker, Président sortant de la Commission européenne (CE). 

 

Chahuté par des militants anti-Brexit, le locataire du 1 Downing Street a finalement refusé de participer à la conférence de presse organisée par son homologue luxembourgeois, Xavier Bettel, qui s’en est d’ailleurs gaussé. The Daily Telegraph (Royaume-Uni) ne déplore pas l’attitude de Boris Johnson, mais celle du Premier Ministre luxembourgeois, jugée insultante, mettant en garde au passage l’UE sur sa responsabilité dans l’hypothèse de plus en plus probable d’une sortie sans accord. Le Soir (Belgique) prend le contre-pied en avançant que les Européens étaient prêts à renégocier la clause irlandaise, à condition d’éviter un retour de frontière et de préserver le Marché unique ; mais Londres n’avance pas la moindre proposition concrète en ce sens. Der Standard (Autriche) n’est pas étonné car Johnson est avant tout une grande gueule, qui tente ainsi de masquer son impréparation, mais qui finira bien par lâcher du lest.

 

Coup d’œil ensuite sur la Commedia Del Arte italienne, avec les premiers pas du Gouvernement CONTE 2, aussi baroque que son prédécesseur, mais indéniablement plus raisonnable et plus européen. Emmanuel Macron ne s’y est pas trompé en ne tardant pas à établir, ou plutôt rétablir, le contact avec les dirigeants transalpins, en vue de réarrimer l’Italie à l’UE, passée la dérive néo-fasciste de La Ligue de Salvini. Il s’est dans le même temps emparé à bras le corps du sujet explosif de l’immigration, de manière à écarter la menace de l’Extrême-Droite, tant en France qu’en Italie, analyse Jutarji List (Croatie). L’Allemagne s’est elle-aussi efforcée d’encourager la bascule italienne par la voix de son Ministre de l’Intérieur, en se disant prête à accueillir 25% des réfugiés sauvés en mer : une initiative à double tranchant pour Die Welt (Allemagne) car elle pourrait affaiblir La Ligue italienne, mais aussi renforcer l’AfD… Par-delà les Alpes, l’ex-Président du Conseil Matteo Renzi a annoncé son départ du Parti Démocrate (PD), allié au Mouvement 5 Etoiles, pour fonder sa propre formation, soi-disant pour doter le nouvel exécutif du soutien d’un nouveau groupe parlementaire. Corriere Della Sera (Italie) est mitigé car la tentative d’investir un espace centriste négligé pourrait bien séduire ce qu’il reste de Forza Italia, le parti conservateur de Berlusconi ; mais elle formerait une union des faibles, non un grand projet. La Stampa (Italie) y décèle pour sa part un risque de déstabilisation, car cette formation pourrait bien mener la vie dure à la coalition. D’autant que Il Giornale (Italie) pense que Renzi cherche ainsi à se venger du chef de file du PD, Nicola Zingaretti, car il aura désormais accès direct aux fonds publics, aux tables de négociation et aux nominations. Quoi qu’il en soit, beaucoup avancent que le moment est bien mal choisi, tel Der Standard (Autriche), d’abord pour l’alliance gouvernementale, qui en est ainsi fragilisée, ensuite pour l’Italie, que ladite alliance tente de relever et de réorienter vers l’Europe.

 

Autre situation ubuesque qui pourrait prêter à rire jaune, ou plutôt jaune et rouge : le Premier Ministre espagnol Pedro Sanchez a initié un 4ème tour de scrutin législatif pour le 10 novembre, incapable pour sa part de former la moindre coalition malgré sa victoire aux dernières élections générales. La Vanguardia (Espagne) souligne la désillusion ambiante sur le monde politique, que les Espagnols estiment à 82% égoïste, oublieux des citoyens et finalement irresponsable. Ce qualificatif a d’ailleurs été utilisé par Sanchez lui-même à l’adresse de ses rivaux, dans l’espoir de les disqualifier et de se doter d’une majorité plus nette, sans besoin de partenaires pour former le futur gouvernement, comme au bon vieux temps...    Süddeutsche Zeitung (Allemagne) explique précisément que l’Espagne n’est décidément pas un pays de compromis et de cohabitation, car chacun des dirigeants se comporte comme s’il était le seul garant de la richesse et de la stabilité de la société, avide de pouvoir et obsédé par l’idée de rabaisser les autres au lieu de voir en eux d’éventuels partenaires. Au-delà, Eldiario.es (Espagne) pointe du doigt le mal profond d’une triple crise politique, économique et sociale, rendant le pays aussi ingouvernable et instable que la vie de nombreux citoyens. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) propose la solution d’une réforme constitutionnelle, mais encore faudrait-il pour cela une majorité aux Cortès…

 

Pour finir ce tour d’horizon de sujets prêtant à la fois à rire et à pleurer, escale cette fois-ci en Russie, où l’administration municipale de Moscou a organisé un grand défilé de 700 véhicules utilitaires quelques jours après les élections locales qui ont vu la défaite de personnalités pro-Poutine. Le Maire, Sergueï Sobianine, n’en est pas à son premier coup d’éclat, mais cette fois-ci, le spectacle des balayeuses et chasse-neige est mal passé. Vedomosti (Russie) compare les services urbains pour Moscou aux nouveaux systèmes balistiques pour le Kremlin : même défilé de la victoire qui n’a d’autre but que bien faire comprendre à tout le monde qui est le maître à bord.

Une mascarade sotte, primitive et coûteuse pour Ekho Moskvy (Russie), qui tente de l’expliquer par la dépression saisonnière qui s’empare de certains citoyens et fonctionnaires à l’approche de l’automne. Non loin de là, à Riga, capitale lettone, l’ouverture d’une enseigne de la marque Black Star Wear fait des remous, pour proposer des vêtements à l’effigie de Poutine, aux motifs de camouflage ou de kalachnilov. Neatkariga (Lettonie) comprend et explique le mécontentement des Lettons, qui n’ont pas oublié l’épisode tragique de leur Histoire que fut l’occupation soviétique, épisode que le Président russe regrette seulement dans le sens où il en est nostalgique. Latvijas Avize (Lettonie) remarque que cette mode vestimentaire n’aurait jamais eu cours à l’époque, où presque toute la société était pétrie de militarisme. Elle serait le signe d’une vie en sécurité. C’est peut-être la seule bonne nouvelle de cette histoire : transformée en mode, la menace potentielle vire à la farce.

 

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto