Et maintenant ?

Et maintenant ?

 

Une ritournelle fort connue pourrait parfaitement illustrer l’actualité du moment : « et maintenant, que vais-je faire ? ». A commencer par l’Ukraine où le Président élu en mai, Volodymyr Zelensky, vient de remporter les élections législatives anticipées avec plus de 40% des voix. Le paradoxe, explique Der Standard (Autriche), est que cet ancien comédien de métier sort ainsi de sa zone de confort.

En effet, ces 2 derniers mois, il a eu beau jeu de justifier son immobilisme par l’hostilité de la Rada (Assemblée nationale ukrainienne). Toutefois, selon Corriere Della Sera (Italie), il peut désormais prendre l’initiative sans crainte, légitimé par ce scrutin sans appel, non seulement auprès des séparatistes, mais aussi des Etats étrangers. Tout particulièrement la Russie, pointe Neue Zürcher Zeitung (Allemagne), car l’ingérence du Kremlin dans le Donbass ne cessera pas tant que la Russie fera si peu de cas de la souveraineté ukrainienne, considérant son voisin comme un accident de l’Histoire. Face à Poutine , Zelensky doit se tourner vers l’Occident, qui a tout intérêt à la réussite des réformes promises. D’autant que lui et ses amis ne sont pas spécialement bien préparés aux défis qui vont se présenter à eux, juge de manière inquiétante Novoïe Vremia (Ukraine).

Pour sa part, Kommersant (Russie) se réjouit du tournant qu’ils semblent prendre, abandonnant l’ukrainisation forcée vouée à diviser et à échouer, au profit d’une politique plus pragmatique axée sur la lutte contre la corruption, les problèmes sociaux, les innovations, les infrastructures et bien sûr la pacification intérieure, hors du nationalisme toxique de son prédécesseur. Vecer (Slovénie) veut y croire : Zelensky peut entrer dans l’Histoire comme le sauveur de son peuple, en faisant de son pays une passerelle entre Est et Ouest. L’échange de prisonniers annoncé et la rencontre éventuelle avec son homologue russe vont en ce sens.

L’Europe devrait d’ailleurs se méfier de cet allié, qui pourrait bien sacrifier les valeurs qu’elle tente de défendre, au nom d’une entente nécessaire avec Moscou. Mais la Russie est-elle vraiment la grande gagnante des scrutins ukrainiens ?

Gazeta Wyborcza (Pologne) en doute, décelant même une certaine stupéfaction du Kremlin face à un résultat qui n’est pas à la hauteur de ses efforts et de ses espoirs placés dans son candidat, Viktor Medvedtchouk, auquel elle avait promis le même échange de prisonniers et un rabais de 25% sur les livraisons de gaz.

Le fait est, pour Ekho Moskvy (Russie), que les Ukrainiens ont clairement exprimé leur volonté d’émancipation : aucun politique ni aucun parti n’a à présent pour postulat la capitulation devant la Russie. En fait, aucun ne veut partager un appartement avec le grand frère et devoir se plier à sa loi.

Les Russes devraient en prendre acte et se délester de l’obsession ukrainienne pour se tourner enfin franchement vers l’avenir et construire un Etat viable.

Lietuvos Rytas (Lituanie) ne les voit pas agir en ce sens, bien au contraire, car Poutine semble décidé à exercer toute sa pression sur Zelensky en vue d’obtenir un accord qui lui serait favorable et lui permettrait de mettre Kiev au tapis !

 

Un autre dirigeant se montre lui-aussi déterminé à livrer une rude bataille dans l’espoir de réussir là où son prédécesseur tout juste parti a échoué. Il s’agit bien évidemment du nouveau Premier Ministre britannique, Boris Johnson, désigné à ce poste par les deux tiers de militants tories las des atermoiements sans fin de leur gouvernement dans le dossier épineux du Brexit. Le discours volontariste de ce parangon du Brexit, coûte que coûte, les séduit dans la mesure où il correspond aux résultats du référendum de 2016. Un résultat démocratique, légal et légitime que les autres responsables politiques ont trahi pour finalement jeter le pays dans l’impasse, analyse Radio Europa Libera (Roumanie).

Dagens Nyheter (Suède) explique plus largement l’arrivée au pouvoir de Johnson, comme de Trump, par la peur des courants populistes, réactionnaires et irrationnels, qui a conduit conservateurs britanniques et américains à se laisser pirater par deux boucaniers de la politique qui donnent toujours la priorité à leurs intérêts personnels, rendant ainsi l’avenir encore plus incertain.

Et maintenant ? Certains sont optimistes, y compris à l’étranger, comme Die Welt (Allemagne), qui voit en Johnson un merveilleux personnage, citoyen du monde (né à New-York, avec des racines allemandes et turques), enfant de la culture pop, fin connaisseur de la haute culture européenne… Sous son mandat de maire, Londres a pris des couleurs et de l’assurance. Il doit réussir le même pari avec le Royaume-Uni. Vedomosti (Russie) voit aussi dans cet ancien maire de Londres et ancien ministre un homme solide, qui n’a rien perdu de sa fraîcheur, de son humour et de sa répartie. Il sera un interlocuteur coriace. Surtout que cet original n’hésite pas à mentir, tromper, flouer ou défendre des décisions qu’il sait mauvaises pour son pays mais bonnes pour lui, sans le moindre remords, souligne Publico (Portugal).

The Irish Times (Irlande) voit dans ses travers des limites qui pourraient bien faciliter le compromis, car son impréparation devenue notoire, sa faiblesse sur les détails et son incapacité à rester concentré feront de lui un piètre négociateur. L’ennui est que la simplification à l’extrême peut (ra)mener à l’impasse pour The Independant (Royaume-Uni). Preuve en est de la déclaration de Johnson selon laquelle « si nous sommes capables d’envoyer un homme sur la lune, nous sommes capables de résoudre la question de la frontière irlandaise » : cette question était déjà résolue, et c’est bien le Brexit qui la remet sur la table, sans issue en vue au regard de la position obstinée d’un Johnson partisan d’un Brexit sans accord, surtout si l’Union européenne (UE) refuse précisément de lever le véto relatif au rétablissement d’une frontière entre les deux Irlandes.

Novoïe Vremia (Ukraine) croit encore moins au compromis que Boris l’extraverti se trouve à présent confronté au mur de glace qui entoure la comtesse allemande Ursula VonDer Leyen (VDL), nouvelle Présidente de la Commission européenne qui a déjà averti qu’elle refuserait toute modification du texte obtenu avec Theresa May. Un texte que Johnson a proprement enterré, relate Vecernji List (Hongrie), avec la nomination d’un gouvernement composé de fervents partisans du Brexit, devenu ainsi la priorité numéro 1.

L’UE a rétorqué que l’observation du Premier Ministre britannique sur les conventions non officielles sur un certain nombre de questions à régler en dehors de ce texte, était déconnecté des réalités.

The Daily Telegraph (Royaume-Uni) voit ainsi poindre le tant redouté (car redoutable, pour tous) « no deal », sachant que le Royaume-Uni est enfin dirigé par des personnes qui croient en leur projet et sont prêts à tout pour le mettre en œuvre. Le Quotidien (Luxembourg) exhorte les Européens à ne rien céder, pas même un nouveau report, lançant haut et fort que la rigolade est finie ! Il est vrai, pour The Sun (Royaume-Uni), que l’ambition de Johnson de faire de son pays « le meilleur endroit de la planète » d’ici 2050 est plus attrayant que le défaitisme prudent de Theresa May; mais El Mundo (Espagne) prévient que, pour parvenir à cette fin, il ne peut se comporter comme au Far West, faisant fi de toutes les conventions et convenances. Le fait est, pour De Volkskrant (Pays-Bas), que l’UE doit se préparer au pire, car si le nouveau locataire du 10 Downing Street n’a pas de baguette magique, il essaiera tout pour se dédouaner ensuite de sa propre responsabilité, une fois de plus.

Adevarul (Roumanie) le met en garde sur une politique inconséquente qui pourrait conduire son pays au bord de l’implosion, sauf à se dépêcher de fournir les garanties promises par Trump d’un accès privilégié au marché américain en lieu et place de l’UE. L’ennui est que le Président américain n’est sans doute pas en mesure de les tenir, dans un contexte de tensions économiques et de guerre commerciale. Sans compter qu’il ne le veut pas forcément car lui-aussi regarde avant tout son intérêt, qui est de dominer ses interlocuteurs pour prouver à son électorat que l’Amérique toute puissante est de retour ! 

La rentrée sera donc chaude, à l’Est comme à l’Ouest. Il n’aura échappé à personne que l’été l’est déjà, au sens propre ! Qui plus est à l’Ouest où les températures s’envolent depuis juin, à des niveaux stratosphériques que personne ne pensait possibles à si court terme : plus de 40° de la Méditerranée à la Mer du Nord ! Une chaleur et une sécheresse dignes du Moyen-Orient, qui provoquent des catastrophes en cascade : multiplication des incendies de forêt et de champs, perte nette de récoltes, perturbation des transports en commun, augmentation des noyades, surfréquentation des urgences, arrêt de centrales nucléaires en plein pic de consommation électrique, désorganisation des entreprises, ralentissement de l’activité économique… Les médias européens y ont naturellement consacré une grande partie de leurs articles, de faits et de fonds.

À l’image de La Repubblica (Italie), qui constate les ravages du réchauffement climatique non seulement en Europe, mais aussi bien au-delà, en des lieux inattendus, puisque des fumées s’élèvent désormais du Groenland, de la Sibérie et de l’Alaska, pour cause de feux dévastateurs des steppes arctiques. En Islande, sera inaugurée en août une plaque commémorative en mémoire d’un glacier disparu, « victime du changement climatique ».

De Volkskrant (Pays-Bas) lance un cri d’alarme : non, le réchauffement de la planète n’est pas un phénomène anodin ! Appuyant les faits subis depuis plusieurs semaines par des centaines de millions de personnes à travers le monde, notamment occidental (150 millions d’Américains ont eux-aussi été touchés par une intense vague de chaleur), des études scientifiques le mettent une fois de plus en évidence, plongeant un poignard dans le cœur des climatosceptiques. Une politique climatique ne se limite pas à manger moins de viande, prendre moins l’avion ou consommer moins d’eau pour sa douche : l’enjeu est un changement de perspective, un défi à relever pour l’esprit d’entreprise, l’innovation et l’inventivité humaine. The Irish Times (Irlande) ne dit pas moins, appelant à une approche plus radicale, quand on sait que faire comme si de rien n’était, nous mène droit dans le mur. Les véritables activistes extrémistes ne sont pas ceux qui défilent dans les rues, mais ceux qui feignent de ne pas comprendre les limites géophysiques irréductibles. À une heure aussi grave, ne pas adopter les mesures d’urgence que les scientifiques nous intiment de prendre, c’est creuser notre tombe. Et maintenant ?

 

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto