Eh oh l'Europe !

Eh oh l'Europe !

 

Ouf ! L'Union Européenne (UE) vient de ratifier l'accord de Paris sur le climat obtenu au forceps dans le cadre de la COP 21. Plusieurs semaines après les États-Unis et la Chine, les deux autres gros pollueurs de la planète qui y étaient pourtant bien plus rétifs.

La raison de ce demi-fiasco pour une Europe qui se targue depuis des années d'être à l'avant-garde de la lutte contre le réchauffement climatique après l'adoption de son ambition plan des 3*20 (20% d'énergie renouvelable et 20% d'économie d'énergie d'ici 2020) ? La division, qui plus est au sein d'un ensemble inter-gouvernemental où prime désormais le chacun pour soi.

En effet, plusieurs États membres traînent les pieds en matière de protection de l'environnement, privilégiant un développement économique basé sur un modèle dépassé, tout comme la stratégie du « tout charbon » adoptée par la Pologne .. Cette histoire démontre l'absurdité que constitue l'absence de coordination des politiques économiques, à défaut d'harmonisation. Sans quoi les nuances logiques et légitimes entre États membres ne mettraient pas en péril un accord international qu'ils ont eux-mêmes encouragé. L'UE a évité de justesse la pire des humiliations internationales, qui n'aurait pas été la première d'ailleurs : nombreux sont les échecs patents de l'Europe à 28 États incapables de garantir en leur sein la volonté, l'unité et la solidarité indispensables à leur solidité, à leur crédibilité et à leur efficacité sur la scène mondiale.

Le climat est une problématique majeure sur laquelle les Européens, longtemps soudés à ce sujet, commencent donc à se fracturer, pas seulement entre Est et Ouest puisque des pays censés former un couple comme l'Allemagne et la France divergent sensiblement. Sans vraie concertation, la première décidant l'abandon du jour au lendemain du nucléaire, sur lequel elle était en partenariat avec son voisin outre-Rhin, tandis que la seconde maintient coûte que coûte des centrales vieillissantes qui menacent les populations de part et d'autre de la frontière. Quelle misère...

La Communauté Européenne de l'Énergie que beaucoup appellent de leurs vœux pour faire face ensemble au défi suprême de demain, n'est pas encore née ! Ou plutôt risque-t-elle une fausse couche. Certes, l'UE est sur la brèche pour certains projets d'envergure, tels les oléoducs et gazoducs euro-asiatiques ; mais la coopération n'est jamais que sporadique, totalement dépendante du bon vouloir des États, parfois en ordre dispersé, engendrant une cacophonie, quand ce n'est pas le chaos, qu. Elle est belle l'Europe des nationalismes comme la prônent nombre de populistes et autres eurosceptiques ! Que ceux-ci se réjouissent : elle existe déjà. Inutile de la théoriser comme ils s'y appliquent, puisque Bruxelles n'a en définitive qu'un pouvoir tout relatif. Contrairement à ce qu'ils prétendent, nul diktat européen, nulle UE qui s'apparenterait à l'URSS, car chacun agit finalement comme il lui plaît, respectant les règles pourtant définies et ratifiées ensemble, selon ses intérêts du moment. Exagération ? Affabulation ? Bien sûr que non ! Les exemples probants sont hélas pléthores.

Depuis une quinzaine d'années, bien avant le déclenchement du cataclysme financier, la France ne respecte / plus le Pacte de Stabilité et de Croissance qu'elle a elle-même écrit et signé avec l'Allemagne pour l'imposer aux autres pays de la zone euro.

Résultat ?

Rien... Juste des remontrances désabusées du gendarme que représente la Commission européenne, définie comme telle par ces mêmes États membres qui aujourd'hui lui contestent ce rôle. Hypocrisie et cynisme qui prêteraient à rire, si la situation n'était pas tragique, car il en va de l'assise de notre monnaie unique dont nous sommes tous responsables, ce qui suppose d'observer un minimum de règles communes. Bien sûr, à partir du moment où la Commission passe l'éponge sur les déficits et la dette française, elle se voit contrainte de se montrer bienveillante vis-à-vis d'autres pays comme l'Espagne et le Portugal. La zone euro est dès lors menacée dans son existence, d'autant que l'épine grecque  peut induire à tout moment une septicémie généralisée.

Si la volonté, l'unité et la solidarité avaient joué à plein dès le début, ce qui était au début une écharde aurait très vite été évacuée, à coup de quelques milliards. Seulement voilà, les Européens, à commencer par les Allemands, ont tergiversé, hésité et procrastiné.

On peut malheureusement imaginer que la mise en œuvre de l'accord de Paris donnera lieu aux mêmes mésententes et discordes, surtout que, pour ne pas perdre la face, les Européens se sont accordés sur une ratification de l'UE comme institution internationale, ce qui les engage sans les lier puisque la concrétisation leur incombe, en toute souveraineté. Imaginez donc une équipe de football dont l'entraîneur conçoit une stratégie, avec l'aval de tous, mais dont chaque joueur n'en ferait qu'à sa tête une fois sur le terrain, face à l'adversaire.

Renversons la situation un instant et imaginons encore que l'UE négocie demain avec la Californie, l'Iowa, le Delaware ou le Minnesota au lieu des États-Unis d'Amérique ; avec le Québec, l'Alberta ou la Colombie britannique au lieu du Canada ; avec Pékin, Shangaï ou Shenzen au lieu de la Chine. Absurde, non ? Le rapport de force serait totalement déséquilibré au profit de l'UE.

Hélas, aujourd'hui, c'est l'inverse qui se produit pour la simple et bonne raison que l'UE n'est pas un État, juste un conglomérat un peu plus intégré que d'autres ensembles régionaux qui l'ont d'ailleurs prise en modèle, ce qui ne suffit pas pour que l'Europe compte dans le monde d'aujourd'hui, car aucun de ses membres pris à part n'est  de taille à défendre ses intérêts seul, encore moins à vivre en autarcie, en fermant ses frontières, pas même l'Allemagne !

Ne jamais oublier sur ce point que l'Europe et les Européens n'ont jamais été aussi prospères, riches et puissants que lorsqu'ils se sont ouverts au monde pour échanger et rayonner.

Le repli sur soi est dès lors mortifère, surtout sur des frontières nationales rabougries. À la rigueur, l'Europe pourrait s'émanciper du reste du monde, suffisamment pourvue qu'elle est en ressources de toutes sortes, bien plus que n'importe lequel de ses États. Mais il lui faudrait s'organiser en ce sens. Comme elle ne l'est pas, du moins pas correctement, avec des institutions idoines, elle se montre incapable de se protéger, donc de protéger ses citoyens qui ne savent plus à quel sein se vouer, inondés par un acier chinois à prix cassé, débordés par un afflux incontrôlé de pauvres réfugiés, dépassés par une révolution technologique aux mains de puissances étrangères, apeurés par le spectre d'une guerre froide rémanente, effrayés par un terrorisme aveugle et sans frontières, etc.

La tendance naturelle est alors le protectionnisme national, et ce, bien que cette solution n'en est jamais été une, ayant entraîné par le passé conflits et misère pour les Européens, comme tel est le cas aujourd'hui pour certains États ayant pris cette option, y compris de vastes pays comme la Russie dont l'économie décroche depuis les sanctions européennes couplées à la chute des cours des matières premières. Cette solution est d'autant plus incongrue à l'heure de l'économie virtuelle qui, par définition, ne connaît pas les frontières. Enfin, aucune de ces frontières n'a malheureusement empêché trafic, délinquance, criminalité et terrorisme.

Par contre, les États continents sont sans doute les mieux armés aujourd'hui pour prendre leur destin en main au lieu de se le faire dicter par d'autres. Les citoyens européens en ont l'intuition, eux qui plébiscitent la création d'une armée européenne, eux qui rejettent un accord transatlantique qui  viendrait saper leur modèle de société, eux qui rêvent d'une Europe pacifique et forte, eux qui sont fiers d'un Vieux Continent à haute civilisation... Rien n'est inéluctable, ni irrépressible, face à la lucidité, à la détermination et à l'énergie des femmes et des hommes de bonne volonté. L'Europe l'a démontré par le passé, avec brio. Elle en est encore capable aujourd'hui, à condition de se réveiller du cauchemar dans lequel elle sombre.

Eh oh l'Europe, il est (encore) temps d'émerger !!

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Esperanto