Du manque de courage de l'Europe

Du manque de courage de l'Europe

 

L’actualité européenne a dès le début de semaine été marquée par la décision de l’Union européenne de prolonger pour 5 ans l’autorisation du glyphosate sur son territoire, et ce, alors même que cet herbicide produit par Monsanto est sévèrement soupçonné de déclencher des cancers tant chez les consommateurs que chez les agriculteurs.

Dans son immense majorité, la presse du Vieux Continent dénonce l’incurie dont font ainsi preuve à la fois les institutions communautaires, mais aussi et surtout les Etats-membres : le Financial Times (Royaume-Uni) les appelle à prendre leurs responsabilités et à assumer leurs positions au lieu de se décharger systématiquement sur Bruxelles pour des problématiques qui leur incombent en tant que décisionnaires. Le premier de ces Etats-membres à être vertement critiqué (sans mauvais jeu de mot) est l’Allemagne, qui s’est finalement désolidarisée de son partenaire français, contre toute attente, et a ainsi permis aux partisans de la prolongation de l’emporter dans le cadre d’un vote à la majorité qualifiée.

Die Tageszeitung Taz (Allemagne) pointe plus particulièrement du doigt le Ministre de l’Agriculture CSU (parti conservateur bavarois allié de Merkel ), qui a arrêté seul la position de son pays, sans concertation de la Chancelière. Preuve que la gouvernance allemande se délite au bout de deux mois de négociations infructueuses pour doter les Allemands d’une majorité stable.

Ainsi, La Reppublica (Italie) lui emboîte le pas pour critiquer le manque de vision et de courage des dirigeants actuels, plus préoccupés à défendre les intérêts particuliers des industries agricoles et chimiques, à commencer par Bayer, censé racheter Monsanto, au détriment de l’intérêt général des consommateurs. Wiener Zeitung (Autriche) appelle précisément ces derniers à prendre le pouvoir. Certes, ils en paieront le prix, mais uniquement en matière financière, non sanitaire. En échange, ils doivent réclamer plus de transparence.

Les autres acteurs clés sont naturellement les agriculteurs, qui ont besoin, à en croire Die Presse (Autriche), d’une motivation que seule l’interdiction du glyphosate aurait peut leur fournir : à défaut, le journal parie que rien ne changera dans leurs pratiques, alors même que des solutions existent pour une agriculture plus saine, respectueuse à la fois de l’environnement et de la santé humaine.Car si l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’Agence européenne des produits chimiques et l’Institut allemand d’évaluation des risques attestent de l’innocuité du glyphosate, comme se plaît à le souligner Tagesschau.de (Allemagne), il n’est pas besoin d’être grand clair pour concevoir que les pratiques intensives actuelles sont une impasse à court terme pour détruire les ressources mêmes de notre alimentation. 

L’alimentation est précisément un enjeu majeur pour un continent en particulier, le principal à souffrir encore aujourd’hui de disettes et de famines, alors même que se profile une véritable explosion démographique : l’Afrique, vers laquelle étaient tournés les regards européens pour cause de sommet UE – UA (Union africaine à 55 Etats-membres), et de tournée africaine du président français qui a une fois de plus fait sensation. L’occasion pour les médias européens d’interroger l’attitude du Vieux Continent à l’égard du plus jeune (très forte natalité) et en même temps du plus ancien (berceau de l’Humanité) au monde.

Là encore, ils dénoncent en cœur une forme de cynisme, à l’exemple de Frankfurter Rundschau (Allemagne) qui affirme avec force que le seul objectif des dirigeants européens dans leurs discussions avec leurs homologues africains est d’endiguer une immigration croissante, quitte à enfermer les candidats à une vie meilleure dans une immense prison libyenne  à ciel ouvert. Comme l’explique Der Standard (Autriche), la brutalité de la colonisation et le gouffre socio-économique béant qui en a résulté force l’Europe à un impératif moral d’aide au développement, qui se résume à des versements opaques au profit de partenaires douteux, simplement pour se donner bonne conscience, et acheter les potentats locaux de manière à les inciter à retenir leurs populations, peu importent les procédés.

Non seulement cette attitude est indigne d’une UE qui se veut chantre des droits humains, mais elle est aussi improductive. Les médias européens s’appliquent à suggérer des solutions à la fois plus éthiques et durables. Notamment les médias italiens comme Il Sole 24 Ore et le Corriere della Sera qui souhaitent s’attaquer aux racines du mal, non à ses symptômes. Ils espèrent en cela une prise de conscience des gouvernements européens qui les conduise à coopérer positivement avec leurs collègues outre-Méditerranée. À savoir miser sur l’éducation et la formation, en même temps de mettre en place des voies légales pour l’immigration, de manière à ce que la jeunesse africaine puisse se construire un avenir meilleur, tant en Europe (qui en aura besoin dans les années à venir du fait du déclin de sa propre population) qu’en Afrique (dont le potentiel de développement est formidable).

Les Chinois ont bien compris que le futur se construisait en grande partie sur le continent dit noir : ils y ont surpassé les Européens en termes d’investissements et d’influence. Hospodarske Noviny (République tchèque) note que l’Afrique est d’autant plus à la merci de la Chine que ses gouvernements sont aujourd’hui étranglés par les dettes à l’égard de l’Empire du Milieu, suite aux contrats faramineux conclus ensemble. La crainte d’un sort identique plane aujourd’hui pour l’Europe de l’Est Pékin entend investir 3 milliards de dollars sur les projets structurels, comme l’a annoncé le Premier ministre chinois à l’occasion d’un sommet avec 16 Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO).

Die Welt (Allemagne) met précisément l’UE en garde sur le risque que ce cavalier seul porte en germe : si elle ne resserre pas les rangs, elle perdra tout pouvoir pour imposer ses vues et défendre ses intérêts, tout particulièrement au plan commercial. En fait, sa frange orientale est pour l’Europe un défi aussi grand, si ce n’est même plus important encore, que sa lisière méridionale, puisque partie intégrante du Vieux Continent.L’ennui est qu’il s’y heurte à une autre grande puissance : la Russie, et ce, à double titre. Pour les PECO déjà membres de l’UE, la menace russe devrait agir comme catalyseur européen. Elle est effectivement la principale raison pour laquelle ils se sont volontairement engagés dans la construction européenne. Au bout d’une quinzaine d’années, ils se rendent compte que l’UE ne leur apporte(ra) pas la sécurité escomptée, et ce, d’autant moins qu’eux-mêmes ne jouent pas le jeu de la solidarité européenne, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes ! Pour les Etats plus à l’Est, l’UE peine à définir, là aussi, une stratégie, comme elle l’a prouvée lors d’un récent sommet avec l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine.

Diena (Lettonie) en dresse un triste bilan, accusant l’UE de naïveté quand elle demande à ces pays de choisir entre la Russie et elle, imaginant qu’ils soient prêts à franchir le pas bruxellois et arguant de l’absence de répercussions dans les relations économiques avec Moscou. Pire, LRT (Lituanie) tance l’UE pour ne pas s’impliquer avec détermination dans son partenariat oriental, tout en oubliant au passage ses valeurs. Encore un manque de courage qui ne grandit pas l’Europe.

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

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