Du coup de chaud à la fièvre

Du coup de chaud à la fièvre

 

Une fois n’est pas coutume, nous allons quitter notre bon vieux continent pour traverser l’Atlantique, voire au-delà, car nombre de médias européens se sont penchés de très près ces jours derniers sur l’aggravation des tensions entre les Etats-Unis et la Chine, une aggravation aux répercussions mondiales, à commencer par l’Union européenne (UE). Pour mémoire, Donald Trump est à l’origine desdites tensions, déterminé à rééquilibrer une balance commerciale aujourd’hui largement favorable à la Chine. Il a ainsi engagé un véritable bras de fer avec son homologue chinois, au mépris des conséquences, y compris sur son propre pays. Il a notamment annoncé de nouveaux droits de douane sur les marchandises chinoises jusque-là épargnées.

Dnevnik (Slovénie) note que, si la Chine a manifesté à plusieurs reprises la volonté de conclure un accord après les premiers coups de salves américains, elle n’est pas prête à se soumettre et se prépare bien au contraire à un long conflit, qui n’a rien à voir avec la Guerre Froide car ici, seul compte la couleur de l’argent, non l’idéologie. Dès lors, Handelsblatt (Allemagne) s’interroge sur la stratégie trumpienne de la « pression maximale », qui semble atteindre ses limites. Car la Chine a de la ressource et ne s’en laisse pas compter. Elle semble notamment brandir l’arme monétaire puisque le cours de sa monnaie, le Yuan, a fortement chuté après l’annonce de Trump.

Hospodarske Noviny (République tchèque) relaie les explications diplomatiques de la Banque Centrale Chinoise, selon laquelle le recul de la monnaie nationale serait provoqué par les atermoiements du marché, rien d’autre, contrairement aux accusations américaines de manipulation visant à compenser la hausse des taxes sur les produits chinois. Quoi qu’il en soit, force est de constater que l’Etat chinois n’a pas levé le petit doigt pour empêcher cette dévaluation, alors que le terme même a longtemps été tabou, rappelle Nrc Handelsblad (Pays-Bas). Car il considérait alors qu’une intervention de sa part en ce sens serait nuisible à son image internationale, au moment où la Chine se cherche d’autres partenaires commerciaux ; sans compter que pareille action ne va pas dans le sens du renforcement de la consommation intérieure, du fait de la perte de pouvoir d’achat induite.

Visiblement, les Chinois se sentent suffisamment forts pour aller à l’affrontement dont les menaçait Trump. Vecernji List (Croatie) y voit une perte de contrôle américaine aux conséquences destructrices. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) pointe les effets économiques à redouter, maintenant que sont impliqués dans la bataille les marchés financiers : une poursuite de la chute des cours observée ces derniers jours paralyserait investisseurs et consommateurs pour finalement aboutir à une récession mondiale avec banqueroutes, faillites, chômage, pauvreté…

Naftemporiki (Grèce) va plus loin, en imaginant une militarisation du conflit, d’autant plus après l’abandon du traité de non-prolifération des armes nucléaires à portée intermédiaire, dont la Chine a renforcé son arsenal. Pour le moment, Ria Novosti (Russie) juge que le conflit sino-américain ne concerne pas la Russie, sauf dégradation en véritable guerre armée. Or, c’est bien la planète tout entière qui subira les effets désastreux d’une nouvelle crise économique, avant même que les armées n’entrent en jeu. El Pais (Espagne) craint que les économies européennes ne soient les principales victimes et appelle l’UE à une stratégie claire pur éviter le pire.

Or, l’UE en est pour le moment à désigner des personnalités à des postes clés, en son sein comme à l’extérieur. Après la validation (de justesse) par le Parlement européen (PE) de la désignation d’Ursula Von Der Leyen à la présidence de la Commission européenne (CE), les tractations vont bon train pour compléter l’exécutif communautaire, sachant que la parité est une priorité de la nouvelle venue. Les Etats membres doivent lui proposer leur candidat respectif avant septembre, ce qui ne va pas toujours de soi.

Lidove Noviny (République tchèque) apprend que le gouvernement tchèque souhaiterait la reconduction de sa commissaire actuelle, mais sur un domaine plus important que la protection des consommateurs, ce qui promet quelques batailles en perspective avec d’autres Etats membres.

Lietuvos Rytas (Lituanie) relate pour sa part que la Lituanie ne compte pas proposer de femmes, tout simplement parce que l’Europe n’a rien à imposer au gouvernement, qui se moque pas mal de ces histoires d’égalité… Un ex-conseiller portugais de la Commission européenne s’insurge même dans les colonnes de l’Observador (Portugal) contre les quotas de femmes, qui engendrent inutilement des déséquilibres sociaux… L’Estonie est mieux disposée, selon Eetsi Päevaleth (Estonie), mais sa candidate est sous le feu des critiques en raison de voyages d’agrément déclarés en voyages d’affaires afin de ne pas avoir à les payer. La partie semble mieux engagée pour la succession de la future Présidente de la Banque Centrale Européenne, Christine Lagarde, à la tête du Fonds Monétaire International (FMI), qui revient traditionnellement à un Européen, en échange de la Banque Mondiale pour les Américains. Polityka (Pologne) explique que, une fois n’est pas coutume, Macron est parvenu à imposer sa candidate à Merkel. En effet, Paris avait déclaré que le FMI avait besoin d’une femme pour le diriger, qui plus est originaire de l’Est de l’Europe, démunie jusque-là de postes à responsabilité.

Au terme d’âpres négociations, la Bulgare Kristalina Gueorguieva , actuelle numéro 2 de la Banque Mondiale, a fini par l’emporter. Tages-Anzeiger (Suisse) s’en réjouit pour le climat car l’intéressée s’est efforcée de verdir la Banque Mondiale en conditionnant davantage les aides et les investissements.

En fait, l’environnement est proprement le thème de prédilection de Guerguieva , qui lui a consacré la thèse de son doctorat. Or, un constat fait l’unanimité au sein du FMI : protection climatique et systèmes financiers sont devenus indissociables. L’affaire est donc bien engagée pour elle, mais Hämeen Sanomat (Finlande) soulève une difficulté, la limite d’âge à 65 ans, qu’elle dépassera au moment du choix définitif.

Gageons que l’UE fera bloc pour obtenir une exception, et reviendra rapidement au fond des dossiers brûlants du moment. À commencer par le Brexit, puisque la date fatidique du 31 octobre approche à grands pasBoris Johnson réclame le retrait du filet de sécurité irlandais, qui revient à un maintien du Royaume-Uni dans une union douanière avec l’UE. Handelsblatt (Allemagne) pense que le Premier Ministre n’a pas le choix, car céder maintenant reviendrait à ouvrir un boulevard électoral au Parti du Brexit, alors même qu’il vient de perdre une élection partielle, mais au profit d’un proeuropéen, réduisant ainsi sa majorité à 1 voix.

The Daily Telegraph (Royaume-Uni) fait preuve d’optimisme dans la mesure où Bruxelles a de nombreuses fois assoupli sa position : fonds de sauvetage financier, crise des migrants… Le pragmatisme devrait encore prévaloir. Mais pour l’heure, la CE s’obstine elle-aussi. Un Brexit sans accord se profile donc de plus en plus à l’horizon, ce qui ne résoudra rien pour The Irish Independant (Irlande), car le Royaume-Uni et l’UE entrerait dans un inévitable nouveau cycle de négociation au titre des accords de libre-échange que le pays nouvellement libéré de ses obligations compte mener tout azimut.

Entre-temps, pareille hypothèse serait surtout un pieu supplémentaire enfoncé dans le cœur de l’économie mondiale, ce que souligne Dagens Nyheter (Suède). L’onde de choc serait d’autant plus violente, en Europe comme au niveau mondial, que les économies sont déjà fragilisées, non seulement par la guerre commerciale sino-américaine, mais aussi par des facteurs internes pointés par La Stampa (Italie), notamment la faiblesse de certaines banques, les mauvais résultats de plusieurs entreprises, la bulle immobilière, le vieillissement des populations (Allemagne, Italie et Espagne régressent d’ailleurs toutes trois sur le plan démographique). Sans oublier le dossier iranien, l’escalade entre Inde et Pakistan, le réchauffement climatique… Le coup de chaud pourrait bien se muer en fièvre ravageuse si nous n’y prenons garde, à temps !

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto