L'Europe au défi de ses nationalismes

L'Europe au défi de ses nationalismes

 

Loin d’être linéaire et progressive, l’Histoire est constituée de cycles, au fil desquels elle balbutie, bégaye, se retourne et parfois se répète. L’Allemagne vient d’en donner la preuve éclatante. 75 ans après la fin du plus sanglant des conflits provoqués par les fascismes européens, à commencer par le nazisme allemand, l’Extrême-Droite renaissante de l’AfD vient de mêler ses voix avec celles de la Droite conservatrice de la CDU et des Libéraux du FDP pour porter aux responsabilités du Land de Thuringe, en Allemagne de l’Est, le libéral Thomas Kemmerich. Les Français se souviennent sans doute du tollé que pareil scénario avait provoqué en Région Rhône-Alpes à l’issue de l’élection du centriste Charles Millon avec l’appui du Front National. L’intéressé avait d’ailleurs fini par démissionner. L’enjeu est bien sûr tout autre dans le cas présent : d’une part, un Land allemand a bien plus de pouvoirs qu’un Conseil régional français ; et d’autre part, la question de l’Extrême-Droite est autrement plus sensible de l’autre côté du Rhin.

Tageblatt (Luxembourg) s’inquiète d’autant plus que l’AfD de Thuringe est particulièrement dure, jusqu’à prôner la fin de la repentance des crimes nazis ! La Justice a d’ailleurs reconnu fasciste le président de son groupe parlementaire, Bjorn Hocke. Pour avoir considéré la Gauche radicale de Die Linke, arrivée en tête des élections, comme plus dangereuse que l’AfD, au point de s’opposer à tout prix à la réélection du Président sortant, Zeit Online (Allemagne) estime que la CDU et le FDP ne peuvent plus se prévaloir du centrisme.

Rzeczpospolita (Pologne) dénonce aussi leur attitude irresponsable, qui accomplit le scénario catastrophe de l’élite allemande : la quarantaine imposée à l’Extrême-Droite est levée, rapidement et aisément ! Neue Zürcher Zeitung (Suisse) relativise une élection finalement démocratique puisque libre, avec pour résultat un Président libéral qui a clairement pris ses distances avec l’AfD, envisageant un gouvernement minoritaire avec la CDU.

Deutsche Welle (Roumanie) va plus loin en qualifiant de logique l’élection d’un président libéral grâce à l’union des droites majoritaires à la sortie des urnes : reconduire un cadre de Die Link aurait été un mépris des électeurs. El Pais (Espagne) salue la force de la démocratie, qui permet de faire cohabiter des idées très divergentes, voire incompatibles, dans le respect des règles du jeu. Der Standard (Autriche) prend le contre-pied en qualifiant d’anormal un procédé consistant pour un groupe parlementaire comme l’AfD à nommer un faux candidat pour finalement se porter sur un autre dont la formation dépasse à peine 5% des votes exprimés, afin de jouer les faiseurs de rois : une vraie farce politique qui exploite les failles de la démocratie pour mieux la saper.

Le Temps (Suisse) appelle maintenant les démocrates dignes de ce nom à faire preuve de grandeur, à commencer par le SPD, qui devrait menacer de démissionner du gouvernement fédéral, en passant par Angela Merkel, dont la réaction fut tardive. L’ennui est que la Chancelière n’a plus vraiment prise sur son parti, désormais dirigé par Annegret Kramp-Karrenbauer dont Bild (Allemagne) regrette le manque de sens politique et d’autorité, ce qui est embrassant pour la CDU et honteux pour la réputation de l’Allemagne dans le monde. Difficile de sortir dès lors du piège tendu par l’AfD, que sa marginalisation pourrait encore renforcer selon Lidove Noviny (République tchèque). La démocratie allemande et européenne se trouve là face au défi de son existence même !

L’Union européenne (UE) se retrouve elle-aussi face à un défi vital, celui du Brexit, qui est désormais effectif, mais qui n’est pas définitif. En effet, elle et le Royaume-Uni ont fini par s’entendre sur une forme de statu quo d’un an, notamment en matière de circulation des personnes et des marchandises, le temps de négocier leurs futures relations dans le détail. L’occasion pour beaucoup de s’interroger sur la nature et le devenir du projet européen. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) évoque un premier lourd revers sur le chemin à priori inexorable et irréversible de l’unification européenne, au point de perdre son aura de destinée manifeste du continent.

Corriere Del Ticino (Suisse) tire du Brexit l’enseignement de la nécessité de rêver, de se rattacher à une utopie, même dans un monde ultra-connecté. Or, c’est précisément ce qui fait défaut à l’idée européenne. Dès lors, Azonnali (Hongrie) pense possible d’autres sorties de l’UE, d’autant que le Brexit, loin de ressouder les membres entre eux, révèle les lignes de front en Europe, Vienne ou La Haye jouant désormais le rôle de cassandre de Londres face à un Paris au pas napoléonien. Jutarnji List (Croatie) s’inquiète précisément de la montée de l’euroscepticisme et des forces centrifuges, y compris en France, menaçant l’UE d’une lente décomposition, certes, moins flagrante que le Brexit, mais bien plus mortelle. Surtout que le Brexit pourrait réussir, contrairement aux espoirs secrets des europhiles : si le Royaume-Uni en sortait revigoré tandis que l’UE végèterait, la rupture gagnerait tout le continent à en croire De Tijd (Belgique). Tout dépendra, finalement,du résultat du bras de fer qui s’engage aujourd’hui des deux côtés de la Manche, tout comme de l’ambition affichée par l’UE pour elle-même. Une épreuve de vérité pour la Commission européenne (CE), dont Di Presse (Autriche) rappelle la vision d’une Europe puissance mondiale numérique en 2050, au rôle de chef de file de la politique planétaire. Ce qui suppose des alliances avisées, à commencer par le voisin nucléaire démocratique et libéral à 30 kilomètres des côtes occidentales du continent.

L’UE doit aussi porter son regard au-delà de ses côtes orientales et méridionales, car l’autre défi vital des migrations est bien loin d’être relevé. C’est d’ailleurs une des raisons du Brexit et de la croissance inexorable des nationaux-populistes. Les manifestations qui agitent l’île grecque de Lesbos en témoignent à froid. En effet, plusieurs centaines de réfugiés se révoltent contre les conditions de vie indécentes du camp de Moria, abritant 19 500 personnes au lieu des 2 840 prévues initialement ! La capitale de l’île a demandé leur transfert sur le continent, et le préfet la déclaration de l’état d’urgence. Mais Athènes reste sourde, détournant l’attention sur les Organisations Non Gouvernementales (ONG) que le Parlement a décidé de contrôler plus strictement.

Protagon (Grèce) déplore cette attitude, sachant que les causes de la mobilisation sont tout à la fois les conditions de vie désastreuses, ainsi que le mauvais accord avec la Turquie, qui empêche ou rend impossible les reconduites à la frontière turque. To Vima (Grèce) exhorte le Gouvernement à tenir compte des appels lancés par les autorités locales, et à mettre en œuvre rapidement les plans annoncés, afin d’anticiper les réactions susceptibles de se produire dans d’autres endroits.

Efimerida Ton Syntakton (Grèce) présage aussi une dégradation complète de la situation si les dirigeants grecs persistent dans une stratégie de pourrissement qui non seulement ne dissuade pas les candidats à l’émigration, mais qui créent en plus une situation explosive dans les îles égéennes. Or, pour l’heure, leur seule mesure est l’installation de clôtures flottantes, en commençant par une barrière de 3 kilomètres dépassant de 50 centimètres de la surface et équipée de feux clignotants au large de Lesbos. Une décision critiquée par l’UE, au grand dam de Kathimerini (Grèce) pour qui, elle ferait mieux de soutenir la Grèce face à un problème qui est plus européen que national. Preuve en est le scandale qui a éclaté en Roumanie toute proche, à la suite de l’embauche de deux boulangers sri-lankais par une entreprise de la localité de Ditrau, où des voix se sont élevées pour fustiger « l’afflux de migrants ». Kronika (Roumanie) explique que la Roumanie a un besoin crucial de 30 000 immigrés extracommunautaires pour compenser l’hémorragie migratoire de plusieurs millions de ses ressortissants. Une situation aisée à comprendre pour un observateur extérieur, mais pas pour un autochtone qui voit ainsi transformé son environnement. Barricada (Roumanie) estime ainsi qu’une question à la base purement économique, à savoir la concurrence des mains d’œuvre, déséquilibrée face à des populations ultra-pauvres des confins de l’Asie, se mue inévitablement en racisme. Il est clair que cette problématique n’est pas propre aux Balkans, mais vaut pour l’ensemble de l’UE, qui a intérêt pour sa propre crédibilité et sa propre survie, de la saisir à bras le corps et d’y apporter des réponses rapides, concrètes et efficaces.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto