Des situations potentiellement explosives

Des situations potentiellement explosives

 

Une fois n'est pas coutume, les médias européens ont tourné leurs regards vers la France, pour s'intéresser à ce qu'ils considèrent comme une tradition, presque folklorique : la grève. En effet, les cheminots viennent d'amorcer un débrayage discontinu de 3 mois minimum, afin de bloquer la réforme engagée par le Gouvernement pour adapter la SNCF à l'inéluctable concurrence : embauches sans statut, transformation en société à capitaux (exclusivement) publics...

Les Echos (France) notent ainsi que le pays est champion du monde en la matière. Certes, le journal reconnaît ne baser cette affirmation sur aucune étude sérieuse, mais il souligne que l'économie française est celle où le nombre de jours de travail perdus par salarié est le plus élevé...

Neue Zürcher Zeitung (Suisse) fustige les « privilèges indéfendables et injustes » des employés des chemins de fer français par rapport aux travailleurs d'autres secteurs : garantie de l'emploi à vie, jours de congés supplémentaires, retraite anticipée...

The Guardian (Royaume-Uni) observe que ces salariés prennent le contre-exemple britannique de la privatisation pour défendre leur statut. La France aurait effectivement tout intérêt à tirer les enseignements des remous de la récente histoire ferroviaire Outre-Manche. Le journal reconnaît que le système britannique illustre les dangers d'une privatisation sans réformes, tout en pointant celui d'une compagnie publique française sans réformes : en réalité, il ne s'agit pas de substituer un système à l'autre, mais de les faire évoluer tous les deux.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) se penche pour sa part non sur le fond de la réforme, mais sur l'affrontement lui-même entre autorités et salariés, un affrontement qui pourrait tourner à l'avantage de ces derniers, affaiblir ainsi le Président et bloquer d'autres réformes.

De Volkskrant (Pays-Bas) se focalise justement sur Emmanuel Macron, dont l'offensive a une grande portée politique et symbolique dans la mesure où il s'attaque ni plus ni moins à la « vache sacrée » du mouvement ouvrier français. S'il tient bon, il entrera dans les annales et ouvrira la voie à d'autres transformations. Or, il pourrait aller au bout, contrairement à ses prédécesseurs, car l'enjeu n'est autre que la bascule de l'ancien monde, figé, vers le nouveau, flexible. Le soutien des médias à son endroit est à peine voilé, parfois même clair, comme celui du Figaro (France) pour qui le redressement du pays est en jeu : le journal appelle ainsi le chef de l’État à résister à la pression de la rue. Mais Libération (France) met en garde contre une convergence d'autres luttes avec ce mouvement, car tous ont pour points communs le refus de la libéralisation et la défense d'une certaine conception du service public. Le risque est dès lors la mue vers un référendum informel sur le libéralisme, à l'issue incertaine mais à l'impact évident au niveau européen, car la France est tout à la fois en capacité de donner de l'élan à l'Union européenne (UE) en se dynamisant, ou de la plomber en se paralysant.

La contestation du libéralisme n'est cependant pas l'apanage des Français, ou plutôt de quelques-uns d'entre eux. Elle se répand comme une traînée de poudre à travers l'Europe et le monde, jusque dans les lieux les plus inattendus, au cœur du pouvoir américain, qui a longtemps été le chantre du libre-échange. Effectivement, Donald Trump a bel et bien mis en œuvre les hausses de droits de douanes sur l'aluminium et l'acier promises à ses électeurs de ceinture de la rouille, souffrant de désindustrialisation. Canada et Mexique en sont exemptés, tout au moins dans l'attente d'un nouveau traité commercial. L'UE est quant à elle en sursis, ayant réussi à freiner les ardeurs du locataire de la Maison Blanche grâce à sa mobilisation. Mais la principale cible reste dans le collimateur de celui-ci : la Chine. La Vanguardia (Espagne) explique que l'Empire du Milieu avait l'espoir que les menaces américaines n'étaient que rodomontades, en vue là-aussi d'une renégociation des accords bilatéraux. Que nenni, avec le risque en bout de course d'une escalade à l'impact mondial.

Corriere Del Ticino (Suisse) pense pour sa part que la Chine n'est en réalité pas seule en cause, car Trump  et ses supporteurs souhaitent rééquilibrer les échanges avec tous les pays dont la balance commerciale est excessivement excédentaire au détriment des Américains. Ce qui représente beaucoup de monde, à commencer par les Européens qui doivent donc réagir, en tentant par tous les moyens d'éviter les sanctions douanières, ou en promouvant une initiative internationale en faveur de l'ouverture des marchés.

Die Welt (Allemagne) appelle lui-aussi l'UE à jouer un rôle constructif, non par le biais de déclarations à l'emporte-pièce, dans un sens comme dans l'autre, c'est-à-dire exagérément menaçantes ou par trop conciliantes. Il n'y aura pas de solution simple, mais les Européens doivent faire comprendre au Président américain que personne ne sort gagnant d'une guerre commerciale.

Pendant ce temps, l'Autriche s'engage à son tour dans un débat sur la place de l'islam avec la proposition du nouveau Gouvernement de droite ultra d'interdire le voile dans les écoles, afin d'éviter la formation de « sociétés parallèles » selon le Chancelier Sebastian Kurz. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) y voit une politique symbolique qui privilégie les effets de communication. Si les arguments avancés sont ceux de la protection de l'enfance et du droit des filles au libre épanouissement, il s'agit en fait d'une tentative maladroite d'agiter le chiffon rouge de l'islamisme et d'une acculturation de la société. Die Presse (Autriche) est favorable à une réglementation contraignante qui fixe des limites à l'autorité parentale sur des enfants dont le choix ne peut être autonome. Le journal y voit aussi un signe de solidarité envers un nombre non négligeable de musulmans progressistes qui rejettent le voile comme reliquat archaïque et stigmatisant. La stigmatisation est assurément le risque d'une pareille mesure dans un pays qui, loin de la laïcité à la française, érige la religion, en l'occurrence catholique, en référence...

De son côté, le Royaume-Uni s'enlise dans l'affaire de l'ex-espion empoisonné. Bien sûr, la critique à son encontre est avant tout russe. Ainsi, Ria Nowosti (Russie) évoque une copie conforme de la propagande qui a entraîné les Britanniques dans la guerre en Irak. D'autant que le chef des Travaillistes, Jeremy Corbyn, s'y opposait déjà à l'époque, comme aujourd'hui, accusé pour le coup de trahir les intérêts nationaux. Trud (Bulgarie) établit un autre parallèle, avec les sanctions infligés aux sportifs russes pour dopage présumé, là encore sans preuve, juste des soupçons étayés par des indices. Mais les reproches ne viennent pas seulement de l'Est européen ou de l'intérieur du pays, mais aussi du continent européen. Nrc Handelsblad (Pays-Bas) relaie notamment le manque de professionnalisme de l'attitude britannique : aucune information précise sur l'identification du poison, aucune preuve de réserves russes, aucune demande d'inspection auprès de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques. The Times (Royaume-Uni) réplique en accusant de complaisance certains Occidentaux, parmi lesquels des pacifistes redoutant une guerre nucléaire, des anti-impérialistes percevant l'Ouest comme ennemi principal, ou bien encore des personnes aux intérêts économiques bien compris.

Pour finir, le feuilleton catalan rebondit une nouvelle fois avec la décision du Parquet général du Land de Schleswig-Holstein de reconnaître le mandat européen à l'encontre de Carles Puigdemont, accusé par la justice espagnole de sédition, entre autres. Le tribunal régional doit à présent statuer sur l'extradition. Sur le portail Telos (France), l'historien Benoît Pellistrandi  estime que prend ainsi fin la séquence de la crise catalane : les indépendantistes sont acculés à un retour au réel, face à un État de droit espagnol solide. La révolution a donc échoué, tout simplement parce que la situation n'était pas révolutionnaire.

Deutschlandfunk (Allemagne) appelle le Gouvernement allemand à user de sa marge d'appréciation pour laisser l'intéressé retourner  en Belgique, de manière à ne pas l'ériger en martyr, et servir enfin d'intermédiaire, histoire de sortir de l'impasse d'une radicalisation des deux camps, qui pourrait cette fois mener à une vraie rébellion. El Mundo (Espagne) n'est bien sûr pas du même avis, traitant l'ancien Président catalan de criminel pour l'extradition duquel rien ne devrait faire obstacle. La fin de son impunité soulagerait les Européens convaincus, car l'UE agirait ainsi contre le national-populisme qui la ronge sournoisement. Il est vrai que l’État de droit européen, dont se réclame légitimement l'Espagne, doit prévaloir, en toutes circonstances, pour éviter les dérives et préserver les citoyens. Attention néanmoins à ne pas jeter de l'huile sur un feu qui pourrait exploser à travers toute l'Europe.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

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