Dernière ligne (extrême ?) droite

Dernière ligne (extrême ?) droite

 

À l’heure de la rédaction de ce papier, les opérations de vote sont déjà engagées pour les élections au Parlement européen puisque les Britanniques et les Néerlandais viennent de s’exprimer. Si les résultats sont encore inconnus pour les premiers, ils sont surprenants pour les seconds car les populistes terminent en 3ème position, loin derrière les sociaux-démocrates. Bien sûr, il ne s’agit jamais que d’un pays sur 28, mais un pays qui donnait le ton jusque-là en matière de dérive droitière à tendance xénophobe, raciste et anti-européenne. Il s’agit donc bien d’un camouflet pour les extrêmes-droites européennes qui s’étaient auparavant réunies à Milan à l’appel du chef de la Ligue et Ministre de l’Intérieur italien, Matéo Salvini. Cette démonstration de force a indéniablement fait parler… et afait peur. El Pais (Espagne) craint ainsi une alliance des partis qui veulent dynamiter l’Union européenne (UE), propre à affaiblir Macron en tant que seul chef de l’Etat qui ait fait de l’Europe sa priorité.

La Reppublica (Italie) se montre plus confiante car ces populistes cherchant à associer des politiques sociales à l’exaltation de la fierté nationale, revendique chacun la prééminence de sa souveraineté sociale, ce qui mène inéluctablement à des divergences. De Volkskrant (Pays-Bas) suggère pour sa part de combattre l’Extrême-Droite en élaborant une vision pragmatique de l’immigration et de l’Europe, sachant que la plupart des Européens n’est ni raciste ni fasciste. Une autre manière de la contrer peut-être aussi de montrer son vrai visage, qui ne correspond en rien à l’image de probité qui la placerait au-dessus du lot. En réalité, elle ne vaut pas mieux que les autres formations, voire est bien pire car en contradiction totale avec ses incantations nationalistes. Preuve en est de « l’Ibiza Gate », scandale autrichien déclenché par une vidéo dans laquelle le Vice-Chancelier et chef de file du parti extrémiste FPÖ, Heinz-Christian Strache, promet l’attribution de marchés publics à une nièce d’un oligarque russe en échange d’une soutien financier électoral. Démission immédiate de l’intéressé puis implosion en plein vol de la coalition gouvernementale formée avec le parti conservateur ÖVP.

Der Standard (Autriche) souligne que cette révélation arrive à point nommé, à commencer pour le Chancelier Sebastian Kurz, qui cherchait de longue date à se débarrasser de personnes pourtant nommées par ses soins. Ukraïnska Pravda (Ukraine) évoque une position ainsi renforcée pour le chef de Gouvernement, dont le parti devrait profiter de la déconfiture de son ancien allié forcé. Financial Times (Royaume-Uni) n’est pas tout à fait d’accord, parlant d’un embarras considérable qui annonce la fin du « kurzisme », tentative désespérante d’union de la Droite et de l’Extrême-Droite un temps regardée avec intérêt à travers l’UE, désormais rejetée un peu partout, de l’Espagne à la France.

Mais à qui profite précisément cette affaire ? Nombre de médias s’interrogent, tel Lidove Noviny (République tchèque) pour qui des enregistrements d’origine inconnue ne sauraient servir les intérêts de la démocratie. Ria Novosti (Russie) ne s’étonne guère de la coïncidence avec les élections européennes, la meilleure méthode pour discréditer les populistes en pleine ascension étant de les traiter de marionnettes de Poutine. Corriere Della Sera (Italie) enfonce d’ailleurs le clou en pointant les contradictions d’un homme, patriote mais prête à vendre son pays, contempteurs des connivences entre finance et politique mais arriviste et corrompu, défenseur d’une véritable démocratie mais prompte à domestiquer le paysage médiatique ; un homme sans qualités en somme.

Turun Sanomat (Finlande) ne se prive pas de railler le patriotisme affiché par les populistes européens, rappelant au passage le soutien appuyé de Steve Bannon, proche de Trump et des milieux étatsuniens dont l’objectif clairement exprimé est la destruction d’une UE gênante sur le plan mondial. Néanmoins, la chute de Strache ne met pas fin pour autant à l’aventure nationaliste autrichienne, pointe Frankfurter Rundschau (Allemagne), dans la mesure la base de l’ex-coalition est plus large et plus solide que le seul socle électoral du FPÖ. Par ailleurs, Postimees (Estonie) avance que les partis pro-européens autrichiens sont eux-aussi tentés par l’argent russe, à l’instar d’un Gerard Schroeder en Allemagne. Au point que Vienne est redevenue la capitale de l’espionnage, comme au bon vieux temps de la Guerre Froide.

Quoi qu’il en soit, ce coup de tonnerre politique et médiatique aura eu pour principal mérite unanimement reconnu de relancer une campagne des européennes quelque peu amorphe à quelques jours seulement du scrutin. Il ne changera probablement pas la donne, car l’électorat populiste y verra un complot contre lequel se mobiliser davantage. Mais il permet de se recentrer sur cette UE tant décriée par les extrêmes de tous bords. D’autant plus couplé à une étude publiée dans le même temps par un club de réflexion sur les motivations du vote des Européens pour l’occasion. Une étude aux résultats surprenants puisque l’immigration n’est pas la thématique clé, n’en déplaise aux nationalistes, supplantée par deux autres thèmes phares. L’un d’eux est le social.

Polityka (Pologne) l’explique par la désagrégation progressive de l’étroit maillage des liens sociaux des années 60, limitant mais sécurisant : Eglise, famille, syndicats… Nous nous sommes émancipés au point de nous perdre en chemin. Pravda (Slovaquie) préconise de chercher en urgence des alternatives à la société de consommation, notamment une UE sociale qui pourrait être la prochaine étape de l’intégration.

Alternatives Economiques (France) appelle justement à débattre enfin d’un salaire minimum européen, avec l’objectif d’une norme commune mais adaptée aux réalités de chaque pays. L’autre thème phare, intimement lié au premier dans son opposition au capitalisme cannibale, est bien sûr climatique, comme le démontrent depuis des mois les marches et autres manifestations, en particulier de jeunes, à travers le continent, donnant à penser à l’émergence, si ce n’est d’une opinion européenne, au moins d’une conscience transnationale sur laquelle l’UE pourrait prospérer, elle qui est la pointe mondiale en ce domaine.

Irish Examiner (Irlande) décrit d’ailleurs un tournant dans ces élections européennes, avec le choix entre la léthargie et la survie : malgré l’essor de l’Extrême-Droite, qui sape le projet européen, l’effondrement du climat est le grand défi de notre temps, et de loin la menace principale pour nos enfants (et nous-mêmes !). Jyllands-Posten (Danemark) ne dit rien d’autre quand il aborde l’avenir de la Politique Agricole Commune (PAC), souhaitant une réorientation des fonds indispensables à une agriculture européenne indépendante et puissante, vers le climat et la durabilité. Mais toutes ces belles aspirations pourraient bien être hypothéquées, voire brisées net, par une prochaine crise de l’Union Economique et Monétaire (UEM) que redoute Neue Zürcher Zeitung (Suisse), surtout que l’état actuel et les possibilités de réforme de ce système incomplet et bancal sont quasi absents des programmes et des débats. Or, une nouvelle crise de la dette couve en Italie, une toute autre partie que la Grèce, sans mépris aucun pour les Hellènes. Or, l’argent reste et restera toujours le nerf de la guerre : sans lui, point de salut pour une quelconque politique sociale et environnementale.

La montée en puissance des égoïsmes nationaux à l’heure d’une nécessaire solidarité européenne, ne risque pas d’arranger une situation déjà bien compromise. Contrairement à ce qu’ils peuvent penser et affirmer, les 418 millions d’électeurs européens ont bel et bien le destin de leur continent, donc le leur, entre leurs mains. Bien sûr, il en est pour prétendre l’exact inverse, comme De Standaard (Belgique), pour qui le dispositif institutionnel européen prive les peuples de toute influence sur la composition et l’orientation de la Commission européenne (CE). Il est vrai que les commissaires et leur président sont nommés par les gouvernements, mais, d’une part, ceux-ci sont l’émanation d’élections en bonne et due forme, et d’autre part, ils ne peuvent plus ignorer désormais la volonté des urnes européennes.

L’ennui pour Kathimerini (Grèce) est que la politique européenne est aussi fade et contraignante qu’un repas à l’hôpital pour un électorat qui a dès lors envie de quitter au plus vite l’ennui de sa chambre. Sans doute ce constat explique-t-il en partie l’intérêt pour des partis populistes dont le principal intérêt est de bouleverser les lignes et de renverser les tables. Mais précisément, The Irish Times (Irlande) met en garde sur le danger désormais avéré d’une clique nationaliste et autoritaire qui a pour programme de transformer l’UE de l’intérieur en la paralysant et en la vidant de sa substance, ce qui reviendra à la tuer. Et ce, au moment même où l’Europe est plus que jamais un recours, le seul, face à l’hégémonie croissante de puissances américaine, russe, chinoise ou bien encore indienne, qui se feront un plaisir glouton de se la partager si elle ne sait s’organiser pour se défendre, commente El Pais (Espagne). Exactement de la même manière que l’Europe a conquis toutes ces parties du monde au temps de sa splendeur passée, que les nationalismes ont éteint dans la fureur et le sang.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto