De tensions en dissensions

De tensions en dissensions

 

En proie aux tensions diverses et variées depuis quelques temps, le Vieux Continent sombre peu à peu dans les dissensions, qui riment avec divisions et destructions. Le premier exemple est germano-russe. Comme le rappelle Rzeczpospolita (Pologne), Allemagne et Russie s’éloignent peu à peu l’une de l’autre, en dépit de leur entente sur le gazoduc Nord Stream 2. Après les refus allemands de la proposition de moratoire russe sur les missiles de moyenne portée et de la levée des sanctions à l’égard de la Russie dans le cadre de l’affaire ukrainienne, gageons que l’assassinat en plein jour dans un parc berlinois d’un Géorgien, en août 2019, ne va pas arranger les relations entre la Chancellerie et le Kremlin. Car Ekho Moskvy (Russie) reconnaît avec dépit l’implication de services secrets russes aux méthodes grossières et honteuses. Der Tagesspiegel (Allemagne) dénonce tant le cynisme de Poutine que le silence de Merkel : après la prise d’influence sur les élections en Europe, les actes de piraterie électronique, la désinformation sur Internet, les guerres larvées aux frontières russes, et les assassinats d’opposants à l’étranger, il serait temps que Berlin réagisse.

Deutschlandfunk (Allemagne) souhaite non seulement des déclarations, mais aussi des sanctions, car cette affaire s’avère un vrai test pour l’Allemagne, vis-à-vis d’un régime que Jyllands-Posten (Danemark) qualifie promptement et clairement de criminel. Dagens Nyheter (Suède) en remet une couche avec le conflit syrien, preuve de l’insensibilité russe, contrairement à ce que semble croire Emmanuel Macron. En effet, le Président français appelle l’Union européenne (UE) à réviser sa position à l’égard de la Russie, pour engager un dialogue et trouver un terrain d’entente. La Repubblica (Italie) note ainsi le divorce consommé entre Paris et Berlin, causée à a fois par l’exubérance de l’Elysée et l’exaspérante paralysie du dernier gouvernement Merkel, le moins ambitieux de tous, miné par une CDU en proie à des dissensions internes à l’aune d’une crise d’identité majeure. Ukraïna Pravda (Ukraine) critique en premier lieu l’attitude de Macron, qui retourne ainsi sa veste après avoir reconnu la responsabilité de la Russie dans la résiliation du traité russo-américain sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, accusant désormais Trump d’en être l’artisan. Gandul (Roumanie) s’interroge à présent sur la réaction des Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO), gagnés par la crainte. Deutschlandfunk (Allemagne) constate qu’ils approuvent sans réserve, à l’instar des Etats scandinaves, la déclaration de Merkel selon laquelle il ne saurait y avoir de défense de l’Europe sans l’OTAN, que Macron a récemment déclaré en état de mort cérébrale. Là encore, les tensions qui couvaient se révèlent au grand jour pour se muer en dissensions nettes au sein d’une organisation qui célèbre ainsi bien tristement son 70ème anniversaire.

Les chefs d’Etat et de Gouvernement de l’Alliance atlantique se sont précisément retrouvés à Londres en ce sens. Kurier (Autriche) redoutait alors que 3 trublions ne gâchent la fête : Trump, Macron et Erdogan. Tout en affirmant que l’OTAN avait encore de beaux jours devant elle dans la mesure où elle n’a rien perdu de sa force de frappe sur le terrain des réalités militaires. Pour reprendre le registre macronien, elle serait victime d’un simple tour de rein. L’état de mort cérébrale viserait plutôt l’Europe pour Azonnali (Hongrie), puisque le Vieux Continent semble bien incapable d’assurer la paix en son sein au moment même où le terme de l’ère européenne de l’Histoire du Monde détourne les Etats-Unis.

Politiken (Danemark) ne résume pas la position américaine à Trump : elle remonte déjà à plusieurs années, voire plusieurs décennies, et se poursuivra quel que soit le futur locataire de la Maison Blanche. Tout simplement parce que la politique hégémonique américaine n’a plus besoin de se parer des oripeaux d’une alliance, explique Merce (Hongrie). Dès lors, l’UE doit endosser graduellement davantage de responsabilités pour sa propre sécurité, ce qui est plus facile à dire qu’à faire… Le problème souligné par Irish Examiner (Irlande) est que les nations européennes tiennent encore à leur souveraineté, ce qui engendre forcément des tensions, surtout que leurs visions et leurs intérêts sont divergents : africains pour la France, Est-européen pour les PECO, économique pour l’Allemagne… Ajoutez à cela de fortes dissonances dans les traditions, rendant quasiment impossible l’intégration d’une hiérarchie militaire commune, et vous obtenez des dissensions bloquantes, voire pires. Surtout que la menace russe ne semble plus fonctionner comme facteur de rassemblement et d’union, même si elle demeure brandie par les pontes de l’OTAN qui cherchent à sauver les meubles, déplore Kommersant (Russie). Mais alors, quelle justification du maintien de l’Alliance, au fond ? Peut-être la Chine ?

La Stampa (Italie) observe en effet que les conclusions du sommet commémoratif mettent en avant la volonté des participants de rester ensemble, au-delà de leurs divergences, sans nommer la Chine comme ennemie, mais le risque d’une technologie tombant entre de mauvaises mains, à commencer par la 5G. Or, cette dernière est de facto chinoise ! The Daily Telegraph (Royaume-Uni) met en lumière les attaques technologiques chinoises, entre vol et ingérence, dans le cadre d’une ambition désormais clairement mondiale de Pékin. Les alliés ne sont peut-être pas prêts à la désigner comme adversaire potentiel ou concurrent stratégique, mais doivent répondre à une menace grandissante par une réaction immédiate.

Autres tensions qui se muent en dissensions aux conséquences parfois imprévisibles, sur le front social. Bien évidemment, la France est en première ligne, avec une grève et des manifestations massives à l’encontre de la réforme des retraites engagée par Macron. Les dissensions ne sont d’ailleurs plus entre syndicats, que le gouvernement a réussi à concilier et à unir… contre lui. Des syndicats vis-à-vis desquels The Times (Royaume-Uni) se montre virulent, les accusant de défendre non-l’intérêt général d’une égalité de traitement, mais des intérêts particuliers de privilèges à maintenir aux frais du contribuables, dans un pays qui consacre 14% de sa richesse aux retraites contre 10 en Allemagne et 6 en Grande-Bretagne. L’enjeu n’est pas seulement français, mais aussi européen, car le locataire de l’Elysée joue son influence et son devenir. Son influence que Neue Zürcher Zeitung (Suisse) prédit à la baisse si le dirigeant français venait à céder. Son devenir que Corriere Della Sera (Italie) voit compromis avec l’alliance inédite de forces disparates, d’un extrême de l’échiquier politique à l’autre, en France et peut-être en Europe. Le Premier Ministre finlandais n’en a plus guère pour sa part, poussé à la démission à la suite d’une grève des employés du secteur postal contre un projet d’emplois au rabais. Après avoir sacrifié la Ministre en charge de ce sujet, comme le raconte Iltalehti (Finlande), Rinne a été poussé vers la sortie vers un de ses partenaires de coalition, le Parti du Centre, victime des dissensions nées de cette affaire embarrassante pour des partis au pouvoir déjà impopulaires. À ce point impopulaire que Äripäev (Estonie) ne croit pas à des élections anticipées, mais plutôt à une rapide entente sur un nouveau cabinet. Ilta-Sanomat (Finlande) appelle précisément la politique à aller de l’avant, via une bonne direction, qui sera capable de porter le nécessaire renouvellement de la société, au lieu de s’enfoncer dans des jeux puérils qui font le jeu de l’Extrême-Droite, plus haute que jamais dans les sondages. Quoi qu’il en soit, Aftonbladet (Suède) y perçoit une bonne leçon à tirer pour le Premier Ministre suédois, Stefan Lofven, à la veille de négociations relatives au droit du travail et à la protection de l’emploi : être à l’écoute des syndicats et de leurs représentants.

Un autre Premier Ministre est sur la sellette, aux antipodes de l’UE, du côté de Malte, agitée depuis plusieurs jours par des manifestations. Joseph Muscat est en effet soupçonné d’être impliqué dans l’assassinat d’une journaliste d’investigation, Daphne Caruana Gazilla. Le Parlement européen a décidé de se saisir de cette histoire en dépêchant sur place une délégation. Une bonne initiative pour Le Monde (France) car l’UE n’est pas seulement un marché mais un ensemble d’Etats liés par des valeurs et des principes trempés dans une longue et souvent tragique histoire commune. La liberté de la presse, l’indépendance de la Justice et l’Etat de droit en sont des piliers, à protéger. The Guardian (Royaume-Uni) regrette que l’UE n’ait pas encore réussi à intégrer dans cet ensemble certains « petits Etats », qui constituent soient des plateformes financières opaques, soit des foyers de régimes réactionnaires, voire les deux dans le cas de Malte. Un vrai défi pour une UE menacée par les dissensions susceptibles de naître de cette autre tension entre membres.

 

Crédit photos : © Reuters / Christian Hartmann
Rédacteur : Cédric Espéranto