De l’importance de se souvenir et de réfléchir avant de (re)commettre l’irréparable…

De l’importance de se souvenir et de réfléchir avant de (re)commettre l’irréparable…

 

Il y a un quart de siècle, l’armée soviétique libérait le pire des camps de concentration nazis, Auschwitz, en Pologne occupée. Quelque 200 survivants et de nombreuses personnalités politiques se sont rendues sur place pour la commémoration officielle. Une commémoration ternie par une polémique russo-polonaise absurde et stérile : Varsovie estimant que le pacte germano-soviétique de 1939 a été un élément déclencheur du conflit,et que la Pologne fut complice de l’Allemagne nazie pour l’Holocauste selon Moscou. Ekho Moskvy (Russie) s’insurge contre la déclaration d’un représentant du Ministère des Affaires étrangères de son pays, qui n’aurait pas attaqué la Pologne ni participé à l’anéantissement de l’Etat polonais. La vérité est que la Russie a bien agressé la Pologne, avant de l’être elle-même par Hitler. Polityka (Pologne) comprend que Poutine s’applique une fois de plus à détourner l’attention de l’opinion mondiale avec ses fantaisies historiques.

Dzerkalo Tyjnia (Ukraine) met précisément les Européens en garde contre les divisions que le maître du Kremlin cherche à créer en Europe, pour servir ses visées impériales, une stratégie dont la Russie use et abuse depuis plusieurs siècles déjà. Les Européens doivent impérativement garder la tête froide et rester solidaires. Car Mlada Fronta Dnes (République tchèque) note que la tendance dangereuse à la perception sélective fait tache d’huile sur le Vieux Continent.

Die Presse (Autriche) s’inquiète d’ailleurs de constater de plus en plus que les déclarations antisémites sont minimisées avec fatalisme, voire rationalisées avec cynisme, d’une part, par étiolement du souvenir, et d’autre part, du fait que les principes et les institutions démocratiques se vident de leur substance. Radio Kommersant Fm (Russie) rappelle que l’indifférence à l’endroit des Juifs affichée par les 32 Etats réunis à la Conférence d’Evian de 1938, avait encouragé Hitler à mettre à exécution la solution finale, étape par étape. Avgi (Grèce) reconnaît que l’Humanité a connu d’autres abominations, mais souligne la spécificité idéologique et technologique d’une véritable industrie de mort, qui fait d’Auschwitz un système à la barbarie incomparable.

Née de ces affres de l’Histoire, pour en relever un continent dévasté et tâcher de ne plus jamais les revivre, l’Union européenne (UE) a un rôle éminent à jouer. Frans Timmermans, Vice-président de la Commission européenne (CE), promeut le travail de mémoire dans Libération (France) : nous devons bien comprendre que les mécanismes à l’origine de l’Holocauste font partie intégrante de la nature humaine, pour se donner une chance d’étouffer de vieux démons qui guettent le moment propice pour resurgir et se déchaîner. Dans Diario De Noticias (Portugal), son collègue, Margaritis Schinas, appelle non seulement l’UE, mais aussi, le monde, à redoubler leurs efforts pour lutter contre l’antisémitisme, à travers une collaboration internationale fondée sur les droits humains, les valeurs d’égalité, de pluralisme, de diversité, de liberté de culte et d’expression. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) les invite à agir non seulement sur la connaissance, mais aussi sur l’empathie, pour une société moralement vigilante et politiquement avisée, rempart contre de nouvelles aventures hasardeuses, qui pourraient bien nous conduire une fois de plus au bord de l’abîme.

L’empathie est pour le moins étrangère à l’Extrême-Droite en Europe, à commencer par La Ligue italienne, comme l’a démontré l’action de son président, Matteo Salvini, lors de son passage au Gouvernement comme Ministre de l’Intérieur. Celui-ci comptait sur les élections régionales pour revenir de manière éclatante sur le devant de la scène politique nationale et se venger ainsi de son éviction orchestrée par son ancien allié antisystème du Mouvement 5 Etoiles (M5E), désormais coalisé avec le Parti Démocrate (PD) de Centre-Gauche. Si son mouvement l’emporte en Calabre, les électeurs d’Emilie-Romagne lui ont infligé une véritable claque. Corriere Della Sera (Italie) salue la ruée vers les urnes dans cette région clé. Difficile de savoir si elle est le fruit de la campagne outrancière de Salvini ou de la mobilisation des Sardines de Mattia Santori.

La Repubblica (Italie) penche pour la seconde solution, remerciant ces protestataires démocrates et pacifiques pour avoir réussi à réveiller les consciences et à rendre au peuple sa dignité. La Gauche leur doit une fière chandelle. D’ailleurs, la chef du PD n’a pas manqué d’exprimer sa gratitude, avec sincérité et humilité. Le Gouvernement n’est pour autant pas stabilisé car un de ses deux piliers, le M5E, est en chute libre. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) dénonce la grande erreur de son dirigeant, Luigi Di Maio, entre-temps démissionnaire de l’exécutif, à savoir envoyer dans la course son propre candidat au lieu de soutenir le social-démocrate, au risque de donner la victoire à Salvini. Finalement, le M5E rejoint ses partis météores dont le déclin est aussi brutal que leur ascension fut fulgurante. Entre la défaite de la Ligue et le recul du M5E, la grande gagnante de ce scrutin crucial est sans nul doute la démocratie. La Vanguardia (Espagne) se réjouit que l’Italie en particulier et l’Europe en général aient suffisamment d’énergie, de modération et de mémoire (on y revient !) pour arrêter dans les urnes ces partis qui s’éloignent des valeurs démocratiques et préfèrent aggraver les problèmes de société, s’acharner contre les immigrés et cultiver des amitiés dangereuses avec l’étranger.

The Times (Royaume-Uni) n’exclue néanmoins pas l’hypothèse d’un retour de Salvini au pouvoir à long terme, lui qui a appris aux responsabilités nationales que l’Italie n’est pas garrottée par Bruxelles mais par les marchés, et qui fait dès lors fi des débats sur une sortie de l’UE. D’autant que nul personnage politique à ce jour ne semble prendre à bras le corps les véritables problèmes du pays que sont l’inefficacité de la bureaucratie, la lenteur du système judiciaire et une corruption endémique.

Si la stabilité semble malgré tout prévaloir en Italie, pour une fois, elle abandonne le voisin slovène, dont le Premier Ministre d’un gouvernement minoritaire, Marjan Sarec², vient de démissionner et appeler à la tenue d’élections législatives anticipées. Dnevnik (Slovénie) se montre très critique à son encontre, pour ne pas avoir concerté ses partenaires de coalition, ce qui a logiquement irrité ces derniers et compromet dès lors les chances de formation d’un nouveau gouvernement en cas de victoire de leur camp. Vecer (Slovénie) estime que la voie est ainsi libérée pour l’ancien chef de gouvernement, Janez Jansa, tout en s’interrogeant sur ce qui ressortira de ce qui s’apparente finalement à une véritable tombola !

Non loin de là, en Roumanie, la Chambre basse vient de supprimer les rentes spéciales des juges, avocats et greffiers, créés en 1997 pour réduire la corruptibilité des fonctionnaires de justice. Evenimentul Zilei (Roumanie) y voit un acte de représailles du monde politique pour les nombreuses enquêtes pénales qui l’ont visédans son ensemble. De son côté, Ziare (Roumanie) pense que la manœuvre consiste à canaliser le reliquat de haine et de frustration né des derniers évènements politiques, de manière à ne pas nuire au nouveau pouvoir, avec une mauvaise solution qui devrait aboutir à un enlisement dans le dossier des rentes.

La France n’est décidément pas la seule en UE à s’interroger sur le devenir de ses retraites. L’Estonie s’engage elle-aussi dans une réforme de son système, avec la suppression de l’obligation pour chaque travailleur du versement mensuel de 2% de leurs revenus sur des comptes d’épargne pour retraite complémentaire gérés par des fonds privés, en contrepartie d’une contribution de l’Etat à hauteur du double. Eesti Ekspress (Estonie) déconstruit l’idée selon laquelle cette suppression rendrait de la liberté aux citoyens, car un nombre croissant de retraités vont se retrouver plus que jamais tributaires de l’Etat, qui plus est à l’aune de la baisse du nombre de contribuables. Öhtuleht (Estonie) va plus loin encore dans la critique en redoutant ouvertement une banqueroute des fonds de retraite au cas où les épargnants cherchent subitement à récupérer leur argent. La mesure pourrait ainsi précipiter la faillite du système dans son entier, contre-exemple à méditer…

Autre idée qui bouscule et interpelle, toujours à l’Est de l’UE : l’alliance nationale-conservatrice des Patriotes unis, partie de la coalition gouvernementale en Bulgarie, veut octroyer deux jours de congé supplémentaires par an aux employés non-fumeurs, ce, afin d’accroître la productivité au travail. Pour Trud (Bulgarie), cette dernière ne dépend pas du nombre de cigarettes fumées par jour. Plus généralement, il n’appartient pas à l’Etat de décider si telle ou telle pratique des salariés convient aux entreprises. News.bg (Bulgarie) met en avant pour sa part une étude consacrée au temps passé par les Bulgares sur les réseaux sociaux au travail : 144 minutes par jour pour 87% ! Dès lors, pourquoi ne pas accorder jusqu’à cinq jours de congés supplémentaires aux employés déconnectés ?

Et bien sûr, impossible de conclure cette revue hebdomadaire de médias européens sans évoquer le Brexit, qui a (enfin) pris effet le 31 janvier. Les avis sont forcément partagés, voire antinomiques, entre les partisans qui se réjouissent, aussi bien au Royaume-Uni que parmi les 27 (chacun s’estimant « libéré » du boulet que représentait l’autre à leurs yeux), et les opposants qui se désolent (devant ce qu’ils estiment être un immense gâchis). Jutarnji List (Hongrie) annonce que cette séparation finalement à l’amiable ne va rien bouleverser dans l’immédiat. Nous entrons en effet dans une période de transition au cours de laquelle les mêmes règles s’appliqueront, en attendant le résultat des négociations qui s’ouvrent pour définir les futures relations entre les deux côtés de la Manche. Fidèle à la réputation de la perfide Albion, The Daily Telegraph (Royaume-Uni) espère que d’autres Etats suivront l’exemple britannique, maintenant que la porte est ouverte, afin que l’emporte une forme plus souple et plus libérale de coopération. Les Anglais auraient donc agi non pour leur propre bien, mais pour celui de tous les peuples opprimés par l’ogre bruxellois. So nice, thank you very much! Le Monde (France) alerte les Européens sur le risque réel de désintégration, maintenant que le bouc émissaire idéal s’en est allé, sauf à reprendre et approfondir l’intégration.

The Independant (Royaume-Uni) croit à contrario à la cohésion de l’UE, prédisant l’échec de Boris Johnson dans la phase deux du Brexit, à l’instar de Theresa May pour la phase une, pour la simple et bonne raison que les 27 ont tout intérêt à se serrer les coudes face à un pays devenu tiers et concurrent, qui les menace à leur seuil. Un rival qui lorgne désormais vers les Etats-Unis, Boris Johnson ayant grand espoir de conclure rapidement un accord de libre-échange transatlantique selon Hvg (Hongrie), plus rapidement qu’avec l’UE.

Pas sûr que Donald Trump tienne ses promesses en la matière car il va bien sûr défendre bec et ongles les intérêts américains, imposés à des Britanniques désormais seuls, désunis (velléité grandissante des Ecossais de prendre le large à leur tour, et problématique aigüe de l’Irlande du Nord) et bien inférieurs (faut-il rappeler le rapport de force entre les deux parties ?). Surtout que le Royaume-Uni vient de lui assener un camouflet en refusant de s’aligner sur sa position d’interdire au chinois Huawei de participer de près ou de loin à la mise en place de la 5G. Bon vent messieurs les Anglais !

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto