De la dérive du continent

De la dérive du continent

 

En ce début 2018, force est de constater que le Vieux Continent poursuit inexorablement sa dérive. Nulle question ici de tectonique des plaques, mais de secousses sismiques de nature politique qui, à répétition et d'intensité croissante, pourraient bien créer de profondes failles entre les pays membres de l'Union européenne (UE), voire engendrer un volcanisme incontrôlable et destructeur.

La première de la semaine écoulée vient de Pologne où le parti au pouvoir, le PiS, se montre décidément très inspiré pour placer son pays sur la sellette internationale, par delà même les frontières de l'UE. En effet, le Parlement polonais vient de voter une loi qui prohibe l'usage de l'expression « camp de la mort polonais » pour qualifier les camps d'extermination nazis érigés sur son territoire, loi immédiatement condamnée par Israël pour révisionnisme et négationnisme. L'affaire divise jusqu'aux médias polonais.

Ainsi, certains d'entre eux soutiennent l'initiative, comme Rzeczpospolita, qui parle d'une interprétation erronée des intentions des auteurs de la loi : ils ne chercheraient pas à nier l'Holocauste, mais à protéger l’État polonais des reproches illégitimes.

Wpolityce.pl va jusqu'à s'indigner des réactions outrées à l'étranger, en clamant que les Polonais ont versé trop de sang pour leur patrie pour pouvoir accepter aujourd'hui que qui que ce soit leur fasse la leçon.

À l'inverse, Gazeta Wyborcza ne s'étonne pas de l'indignation israélienne, qui plus est à l'occasion de la Journée internationale des victimes de l'Holocauste. Le journal s'attriste de constater que la loi a décomplexé un antisémitisme jusque-là dissimulé. Car La Reppublica (Italie) note que l'antisémitisme polonais est profondément enraciné dans le catholicisme, au point d'avoir perduré sous le régime communiste pour aboutir en mars 1968 à une chasse aux sorcières. Bien évidemment, il ne faut pas tout amalgamer et tirer des conclusions hâtives.

Irish Examiner (Irlande) propose la bienveillance à l'égard de Polonais qui ne peuvent être ne serait-ce que soupçonnés d'avoir aidé les nazis dans leur terrible dessein de destruction de la race juive : indubitablement, « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre », inscription cynique à l'entrée des camps en Pologne) est de l'allemand, non du polonais. Mais le journal souligne dans le même temps que la collaboration a touché tous les pays européens. Or, la Pologne tient à préserver son statut de nation victime du nazisme.

Newsweek Polska (Pologne) évoque dès lors une censure préventive, visant à cacher l'indicible. À savoir la terrible vérité d'un massacre de juifs organisé par les Polonais à Jedwabne du temps de l'occupation, ainsi que l'a démontré un historien, Jan Tomasz Gross, que les autorités polonaises cherchent à réduire au silence.

Plus grave encore selon La Stampa (Italie), un an après la fin de la guerre, une quarantaine de juifs furent tués à l'aide d'armes rudimentaires par leurs voisins et connaissances sur la base d'une rumeur d'infanticide erronée.

Die Tageszeitung Taz (Allemagne) s'insurge dès lors que le Pologne veuille empêcher tout travail de mémoire critique. La Vanguardia (Espagne) lui emboîte le pas pour condamner une loi pensée contre les journalistes et les enseignants, qui pave la voie de la relativisation.

Il en va de l'unité européenne car The Irish Times (Irlande) relève que l'UE s'est construite sur l'expérience de l'Holocauste. Or, trop empressée d'accueillir en son sein des anciens satellites de l'URSS, elle a malencontreusement fermé les yeux sur une série de problèmes irrésolus relevant du nationalisme. Elle en paye aujourd'hui le prix fort puisque la fracture Est – Ouest fissure de plus en plus le bel édifice communautaire. Sachant que l'exemple polonais pourrait faire des émules. Notamment en République tchèque, comme le craint un de ses médias,

Lidove Noviny, qui imagine une loi interdisant toute critique à l'égard des Tchèques pour leur implication dans l'expulsion des Allemands des Sudètes. Une hypothèse d'autant plus crédible au lendemain de la réélection du président eurosceptique et pro-russe Milos Zeman. Hospodarske Noviny (République tchèque) avance trois raisons à cette victoire sur le candidat libéral : la frustration d'une partie de la population, le brio de l'intéressé dans la dernière ligne droite, et l'absence d'adversaires de valeur. L'impact s'annonce terrible, à savoir une aggravation de la fracture sociale et un éloignement croissant à l'Ouest.

En effet, pour Pestiracok (Hongrie), cet événement est un rude coup porté à Bruxelles. Surtout que les législatives de 2017 avaient été remportées par un parti eurosceptique, qui n'est pas parvenu depuis lors à mettre sur pied une majorité, mais qui pourrait bien y réussir désormais. Car Lidove Noviny (République tchèque) prophétise une intervention du président reconduit, qui ne fera pas de quartier. Die Tageszeitung Taz (Allemagne) étaye cette hypothèse en avançant l'expérience selon laquelle le président tchèque profite de son élection au suffrage direct, qui l'érige en tribun du peuple pour s'arroger des prérogatives au-delà de ce que prévoit la Constitution.

SME (Slovaquie) déplore au final une victoire de la haine et de la vulgarité, Zeman arguant que s'apprêtait à déferler sur le pays une horde de musulmans, afin d'attiser mauvaise humeur et colère sur lesquelles prospèrent actuellement les populistes.

L'immigration incontrôlée et dévastatrice explique aussi en grande partie la décision du Brexit, que regrettent de plus en plus de Britanniques au regard de l'impact économique non seulement prédit mais aussi désormais avéré désastreux.

Les Echos (France) critique le Gouvernement britannique pour ses réticences à publier toutes les données objectives en la matière, notamment un document confidentiel contredisant les partisans de la ligne dure, majoritaire au sein des Tories. Ainsi le débat légitime est-il tronqué.

De Volkskrant (Pays-Bas) se gausse du relativisme gouvernemental selon lequel cette note ne tiendrait pas compte des légendaires talents de négociateurs des Britanniques qui leur permettront sans nul doute de manipuler les abrutis de Bruxelles pour obtenir un accord particulièrement favorable. En attendant, le Royaume-Uni a bel et bien perdu le siège de l'Agence Européenne du Médicament (EMA), gendarme sanitaire de l'UE. Un siège pour lequel s'écharpent l'Italie et les Pays-Bas, depuis que les États membres ont pris la décision de l'établir à Amsterdam, malgré le délai de plusieurs mois pour la livraison du bâtiment. Il Sole 24 Ore (Italie) prétend ainsi que la ville néerlandaise ne satisfait nullement aux conditions définies pour la candidature, au détriment de la santé des 500 millions de citoyens européens...

La Reppublica (Italie) se montre plus nuancée : si l'Italie a raison de critiquer ce choix, elle a tort en revanche de croire que Milan pourrait l'emporter lors d'un second tour, car les votants se sont exprimés au premier en pleine connaissance de cause.

Mais les politiques italiens n'en ont cure en pleine campagne électorale !

Les médias européens s'interrogent à ce sujet sur l'éternel retour du Cavaliere. Puisque Berlusconi, à en croire les sondages, aurait toute chance de former un nouveau gouvernement de coalition, malgré son inéligibilité qui court jusqu'en 2019 pour cause de condamnation pour fraude fiscale. Le Corriere della Sera (Italie) pointe une détérioration du tissu du pays, doublé d'une brutalisation de la culture comme des mœurs et d'une banalisation des comportements au bord de la légalité. Polityka (Pologne) évoque aussi un terreau favorable à l'ancien chef de gouvernement qui sait comment amadouer les conservateurs, mais aussi les laissés pour compte et les exclus, aux yeux desquels son expérience du pouvoir est un gage de fiabilité et ses promesses fiscales un doux mirage.

Figyelo (Hongrie) semble se réjouir de son côté du tour que prend l'évolution de la situation, donnant raison à Victor Orban, premier ministre hongrois dont les opinions et propositions, initialement critiquées, sont désormais adoptées par un nombre croissant de pays européens.

Finalement, seul point positif à l'horizon sombre de cette dérive du continent : la réélection de Sauli Niinistö à la présidence finlandaise, conservateur de 69 ans qui a obtenu 63% des voix dès le premier tour. Turun Sanomat (Finlande) s'en réjouit car ses compétences en politique étrangère seront fort utiles à l'aune de relations de plus en plus tumultueuses entre Washington, Moscou et Pékin. Eesti Rahvusringhääling (Estonie) salue aussi ce chef de file équilibré et rassurant dont la personnalité convient à une époque en surchauffe.

Que de points de friction dans cette Europe qui se cherche et se questionne sur son futur... A force de ne pas dire les choses à leurs citoyens, nombre de politiques se sont réfugiés dans le confort des discours populistes et extrémistes.

Certes, si les choses désagréables ne sont pas à dire, même entre amis, c'est par un discours construit et franc que les relations de bon voisinage s'établissent sur des bases saines. L'Europe se doit marquer son désaccord face aux dérives mais la véritable question est : comment marquer ce désaccord sans qu'il ne devienne un affront ?

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto