Intitulés des principaux commissariats: tout droit sortis d'un manuel de psychologie comportementale

Intitulés des principaux commissariats: tout droit sortis d'un manuel de psychologie comportementale

 

Retour sur quelques événements continentaux (trop) peu commentés en France, malgré une importance capitale pour l’avenir européen. En commençant du côté de l’Oural.

 

En Bulgarie, la Justice s’est saisie de Nicolaï Malinov, chef de file du mouvement russophile, pour faits d’espionnage au nom de la Russie. Le ministère russe des Affaires étrangères a immédiatement réagi en mettant en garde Sofia contre une dégradation des relations entre les deux pays. Or, Deutsche Welle (Bulgarie) n’y voit que fumigènes peu avant les élections, histoire pour le Gouvernement de s’assurer les indispensables voix urbaines russo-sceptiques de la capitale. Club Z (Bulgarie) l’enjoint pour sa part de ne pas se limiter à ce genre de petits poissons, mais de s’attaquer aux requins que sont les agents russes infiltrés en Bulgarie où ils mènent une guerre hybride incessante et massive pour imposer les intérêts de leur nation.

 

Pendant ce temps, Moscou et Kiev procédaient à un échange de 35 prisonniers, avec la libération notamment du réalisateur ukrainien Oleg Sventov pour la Russie, et du séparatiste prorusse Volodymyr Zemach pour l’Ukraine. Deutschlandfunk (Allemagne) parle de prix fort pour Kiev, dont les services secrets étaient récemment parvenus à arrêter Zemach lors d’une opération spéciale menée en territoires hostiles. Il est vrai que le retour des matelots ukrainiens injustement capturés par leurs homologues russes en Mer Noire au large de la Crimée, est une réussite ukrainienne. Obozrevatel (Ukraine) applaudit la décision courageuse du marché ainsi conclu par le Président Zelensky, tout en reconnaissant que celui-ci a néanmoins mal négocié. Car le résultat est particulièrement inégal : tandis que l’Ukraine a récupéré des gens simples et innocents, la Russie fait d’une pierre deux coups : d’un côté, De Volkskrant (Pays-Bas) évoque une manœuvre pour empêcher Zemach de témoigner devant un éventuel juge des Pays-Bas, au risque de la compromettre dans les tirs qui ont provoqué la chute de l’avion néerlandais MH17 ; de l’autre, Ekho Moskvy (Russie) souligne que Poutine peut ainsi espérer la levée des sanctions liées au Donbass, en ayant donné satisfaction à son homologue français.

Corriere Della Sera (Italie) énonce d’ailleurs un succès diplomatique pour Emmanuel Macron, qui cherche à amadouer le maître du Kremlin en l’invitant au Forum de Paris sur la paix en novembre et en lui promettant de se rendre sur la place Rouge en mai prochain pour le 75ème anniversaire de la victoire soviétique sur les nazis, ce, après l’avoir reçu à Brégançon et avoir appuyé son retour au sein du Conseil de l’Europe. Mais nombre d’observateurs ne croient pas pour autant à une résolution du conflit dans le Donbass, à commencer par les médias russes : Radio Kommersant FM n’imagine pas les deux camps s’accorder sur l’organisation d’élections libres pour mettre enfin un terme à une guerre étrange, d’autant moins que Izvestia met en exergue le refus obstiné de Kiev de se rendre à l’évidence d’un conflit interne à l’Ukraine. C’est faire vite fi de l’ingérence russe, pour ne pas dire l’activisme russe. Diena (Lettonie) appelle d’ailleurs l’Europe occidentale à bien s’en souvenir et à bien le prendre en compte avant de renouer le dialogue avec Poutine, sachant que les prisonniers de guerre ne sont que la partie immergée de l’iceberg. Toutefois, une lueur d’espoir brille à en croire Wpolityce (Pologne), qui avance la charge financière du Donbass pour la Russie. Une charge devenue trop lourde, au point que le Kremlin serait prêt à le restituer à l’Ukraine en échange, cette fois-ci, d’un statut spécial doté d’une vaste autonomie. Tel serait le scénario que Poutine tenterait d’imposer à Zelensky en passant par Paris et Berlin dans le format Normandie…

 

Autre lueur d’espoir du côté de Moscou : les cuisants revers infligés par l’Opposition à des candidats du pouvoir aux élections à la Douma de Moscou. Le Figaro (France) se réjouit d’un succès de Alexeï Navalny dont la consigne de « vote intelligent » a bien été suivie au point de défaire plusieurs personnalités soumises à Poutine. La chute de personnalité du nouveau Tsar n’y est sans doute pas étrangère pour Keskisuomalainen (Finlande). Une chute causée elle-même par un mécontentement croissant de la population concernant les ordures (ménagères !), la réforme des retraites et la corruption (autres ordures…). Incapable d’y répondre, le Gouvernement se contente de serrer la vis, ce qui en dit long sur sa nervosité, et ce qui désespère bon nombre d’électeurs au point de les éloigner des urnes. Ainsi, note Ekho Moskvy (Russie), seul 1/5ème d’entre eux s’y est rendu à Moscou, ville désormais dirigée par une assemblée représentante d’une minorité, « dirigée » étant un bien grand mot quand on connaît le peu de pouvoir des députés ainsi élus. Der Standard (Autriche) finit d’enfoncer le clou à apprendre que les poulains de Navalny sont majoritairement « aérodynamiques », suivant le courant et se subordonnant docilement à l’administration de la capitale.

 

Basculement vers l’Atlantique, à Bruxelles précisément, où une autre assemblée, d’une importance capitale pour sa part, se constitue doucement mais sûrement. Il s’agit bien sûr de la Commission européenne (CE), pour laquelle la Présidente Ursula Von Der Leyen (UVDL) a présenté son équipe. Parmi les futurs commissaires figure le Grec Margaritis Schinas qui sera chargé de protéger « le mode de vie européen », une formule qui a déclenché l’ire des eurodéputés, des ONG et des éditorialistes. Publico (Portugal) dénonce une volonté de contrôle de l’immigration qui ne dit pas son nom : hypocrisie doublée de futilité, à l’image du « ministère des démarches futiles » cher aux Monty Python. De Standaard (Belgique) dénonce carrément une manipulation mentale. Certes, les gens aspirent à s’enraciner au sein d’un monde en perpétuel mouvement, à l’inverse des migrations insaisissables et déstabilisantes ; mais coupler la politique migratoire à la protection du mode de vie européen donne l’impression de chercher à imiter Orban et ses comparses nationaux-populistes. Webcafe (Bulgarie) prend le parti de l’ironie critique face à la surprenante mutation des intitulés des principaux commissariats, tout droit sortis d’un manuel de psychologie comportementale. Naftemporiki (Grèce), peut-être par solidarité nationale, mais aussi parce que son pays est aux avant-postes, défend pour sa part une formulation qui, à ses yeux, n’a rien de grotesque, inquiétant, fasciste ou clivant, le tout étant de s’entendre sur ce qu’est le mode de vie européen et sur ce qui le menace. Nombre de ses confrères préfèrent d’ailleurs se pencher sur le portefeuille attribué à la personnalité désignée par leur gouvernement respectif. La Repubblica (Italie) s’intéresse ainsi à Paolo Gentiloni, ex-Premier Ministre nommé à l’économie, sur l’autorité duquel UVDL pourra compter pour faire avancer les choses dans le bon sens, tout en le bordant via le Letton Dombrovskis à la Vice-présidence dédiée à l’euro, de manière à garder la main et à arbitrer. Le Soir (Belgique) fait l’éloge de Didier Reynders, ministre belge des Affaires étrangères, pressenti pour la Justice, qui a créé le consensus au bout de 3 ans de dialogue incessant autour d’un mécanisme systématique de surveillance du respect de l’Etat de droit dans l’Union européenne (UE). Il veillera ainsi ni plus ni moins sur l’âme de l’Europe. Upsala Nya Tidning (Suède) loue aussi le mérite de Ylva Johansson, désignée aux affaires intérieures à l’heure du Brexit, du catastrophisme climatique, du défi migratoire… sur 5 années qui vont s’avérer déterminantes. Elle sera sans doute épaulée, entre autres, par le Slovène Janez Lenarcic à la gestion des crises, un portefeuille d’ordinaire secondaire mais qui pourrait s’avérer crucial selon Dnevnik (Slovénie). En parlant d’affaires intérieures, donc de relations internes, The Irish Independant (Irlande) se réjouit de l’attribution du poste lui-aussi vital de l’agriculture au Polonais Janusz Wojciechowski , qui siégeait jusque-là à la Cour des Comptes européenne ; signe d’une volonté de détente entre Bruxelles et Varsovie, mais aussi geste d’apaisement à l’attention des Européens de l’Est en règle générale, qui s’estime lésés dans la répartition des fauteuils clés. De fait, 444 (Hongrie) juge intelligents les choix de la Présidente, qui s’est arrangée pour que les délégués de deux gouvernements aux avis divergents aient leur mot à dire sur les domaines sensibles, pour que toutes les orientations politiques soient incarnées, pour que tout le monde puisse négocier, sans être pris de haut. Dennik N (Slovaquie) loue la Commission la plus équilibrée de l’histoire avec 12 femmes contre 8 précédemment, dans une institution qui doit demeurer supranationale, au service de l’intérêt commun, non des intérêts égoïstes.

 

Et maintenant, quel cap pour l’UE ? La Stampa (Italie) aborde tout particulièrement le positionnement international de la nouvelle CE, car le risque existe d’une neutralité face aux conflits potentiels entre grandes puissances qui mettrait fin à l’alliance occidentale et transformerait l’UE en grande Suisse devant dès lors se doter de ses propres capacités de défense, un processus laborieux et long, surtout à l’heure du départ de l’une des deux principales puissances militaires. Côté intérieur, G4media.ro (Roumanie) se lamente de la capitulation de la Présidente de la CE face au Groupe de Visegrad (Pologne, Slovaquie, République tchèque et Hongrie), en donnant notamment à la Hongrie le portefeuille de la politique de voisinage et d’élargissement lorgné par Orban, qui entend ainsi propager sa politique illibérale et antieuropéenne. Un échange là-aussi fallacieux, car UVDL a tout bonnement mégoté de la sorte les voix des eurodéputés de ces pays pour assurer son élection à la tête de la CE. Mais elle ne sera pas seule à donner le la en Europe ; une autre femme va compter à l’avenir : Christine Lagarde, future Présidente de la Banque Centrale Européenne (BCE). La question est de savoir si elle poursuivra, voire amplifiera, le mouvement impulsé par son prédécesseur Mario Draghi, qui vient de reprendre le programme de rachat de titres obligataires et d’abaisser encore les taux directeurs de l’institution, pour soutenir une économie à la peine. Le moins que l’on puisse dire est que les médias sont partagés sur cette politique. De Morgen (Belgique) se réjouit de l’incitation à investir pour les gouvernements, en particulier dans l’économie verte. Alors que les emprunts à 30 ans pour les Etats sont quasiment gratuits, il est temps de mener un considérable effort en la matière, en plus de moderniser les infrastructures, d’augmenter la dotation de la coopération internationale, et de revaloriser la rémunération des fonctionnaires. Financial times (Royaume-Uni) se tourne vers la principale actrice, l’Allemagne, pour l’enjoindre de rompre avec l’austérité, au vu d’une inflation nulle et d’excédents budgétaires colossaux. Mais Neue Zürcher Zeitung (Suisse) met en garde contre le poison lancinant de la dette : en référence au philosophe suisse Paracelse du XVIème siècle, le journal compare la politique monétaire à un remède qui peut s’avérer mortel au-delà d’une certaine dose. Wiener Zeitung (Autriche) lui emboîte le pas en énonçant que le plus délirant dans tout cela est que cet énorme processus de redistribution découle d’une décision bureaucratique, questionnant une fois de plus la démocratie européenne dans son principe, dans son organisation et dans son fonctionnement.

 

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto