De la démocratie en Europe

De la démocratie en Europe

 

Petit tour d’horizon de la vie démocratique continentale à travers les médias européens au cours de la semaine écoulée, à commencer par la démocratie européenne. Mais est-il seulement pertinent d’employer cette expression alors même que le nerf de la guerre ou plutôt de la construction européenne, à savoir le budget pour les années 2021 – 2027, est discuté en petit comité des Etats membres, loin des arcanes du Parlement européen ?

En effet, chefs d’Etats et de Gouvernements ont entamé leurs marchandages, puisque les intérêts nationaux priment toujours sur l’intérêt général.

La Chancelière allemande a néanmoins donné un coup de pied dans la fourmilière en suggérant de conditionner l’octroi des fonds communautaires à l’accueil des réfugiés et au respect de l’Etat de droit.

Helsingin Sanomat (Finlande) juge la proposition peu crédible car il semble difficile d’évaluer les atteintes à l’Etat de droit. Mozgaster (Hongrie) va plus loin dans la critique puisque, d’une part, le gouvernement allemand n’a pas de leçon à donner en pleine crise politique, et d’autre part, les fonds en cause visent précisément à aider les régions les plus défavorisées à atteindre les standards communautaires.

Cesky Rozhlas (République tchèque) craint justement que les Tchèques se retrouvent pénalisés si la solidarité n’est plus à sens unique, témoignant de la mentalité ambiante à l’Est de l’Union européenne (UE).

Il Sole 24 Ore (Italie) y ajoute une fracture entre Nord et Sud, qui révèle à quel point la communauté est à ce jour fissurée, au point d’éluder les questions qui fâchent, pour ne pas risquer l’implosion… Qui plus, à l’heure où les Britanniques se déchirent entre Brexit dur et Brexit doux. Les partisans du premier se disent prêts à démanteler l’accord de Belfast de 1998 pour lever un frein à une sortie totale de la Grande-Bretagne. The Sunday Times (Royaume-Uni) rappelle que celui-ci a permis de mettre fin à des décennies de guerre civile en obligeant les 2 partis, séparatiste et unioniste, à former une coalition pour gouverner l’Irlande du Nord. Sa mise en cause entraînerait de facto un gouvernement du seul parti unioniste, majoritaire, casus belli aux conséquences gravissimes. The Irish Times (Irlande) met lui-aussi en garde le Royaume-Uni, qui ne pourrait plus être pris au sérieux par personne dans le cadre des futures négociations internationales au cas où il dénoncerait pareil traité. La situation prend un tour si explosif que le Labour sort enfin de sa réserve ambigüe par la voix de son chef de file, Jeremy Corbin, qui vient de se prononcer en faveur d’une union douanière avec l’UE.

The Daily Telegraph (Royaume-Uni) est opposé à cette solution, synonyme de contraintes pour le Royaume-Uni, alors soumis aux règles communautaires sans plus pouvoir les influencer.

De Morgen (Allemagne) prend le parti inverse car l’absence d’union douanière induirait le rétablissement d’une frontière entre les deux Irlande, ce qui constitue une ligne rouge jusque dans les rangs même des Tories au pouvoir.

Neue Zürcher Zeitung (Suisse) lui emboîte le pas pour prédire la chute de Theresa May dans pareille éventualité, remplacée soit par un partisan du Brexit dur, soit par Jeremy Corbin en cas de scrutin anticipé. Le Premier Ministre n’a donc pas d’autres choix que convaincre son camp du réalisme de son projet de libre-échange exceptionnel. Or, la Commission européenne ne l’y aide guère, son négociateur, Michel Barnier, ayant proposé en dernier recours la possibilité d’intégrer la seule Irlande du Nord dans une union douanière avec l’UE.

De Telegraaf (Pays-Bas) juge cette suggestion impudente, tout en reconnaissant l’absence de solutions. The Irish Times (Irlande) y voit une manière pour l’UE d’exercer une pression sur un gouvernement britannique peu impliqué, ce qui exaspère de plus en plus les continentaux.

Deutschlandfunk (Allemagne) trouve légitime de la part de la Commission de chercher à protéger les intérêts d’un de ses Etats membres, en l’occurrence la République d’Irlande, est responsable de sa volonté à préserver l’accord de Belfast. Si attitude irresponsable il y a, elle est du côté des autorités britanniques qui se refusent toujours à dire la vérité à leur peuple, celle des véritables conséquences d’un Brexit dur. Un déni de démocratie au pays de sa Gracieuse Majesté…

Cette même démocratie semble se rétablir à l’Est, côté hongrois où le Fidesz, parti du Premier Ministre Victor Orban , vient de perdre des municipales partielles grâce à une alliance folklorique de ses adversaires, de l’Extrême-Droite à la Gauche écologiste.

Polityka (Pologne) se refuse à tirer des conclusions hâtives de ce micro-événement, car le Fidesz reste en tête des intentions de vote pour les législatives en avril, sans compter que la possibilité d’une alliance du même type au niveau national est hautement improbable.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) se montre plus optimiste car ce retournement est un encouragement pour l’opposition et le signe pour le pouvoir que les électeurs ne sont pas dupes. Die Presse (Autriche) va dans le même sens, en mettant en exergue l’opinion désormais dissimulée de nombreux électeurs dégoûtés par les scandales de corruption, l’autoritarisme et le dénigrement. 444.HU (Hongrie) compte également sur une mobilisation plus forte, comme lors de ces municipales partielles, pour réduire l’audience du Fidesz, qui a dès lors tout intérêt à décourager les électeurs !

Comme le sont leurs homologues italiens, à quelques jours d’un scrutin législatif crucial, pour l’Italie comme pour l’UE. Pour le moment, il est dominé par le parti de Berlusconi, Forza Italia, allié à la Lega Nord à tendance fascisante. Or, comme le souligne Publico (Portugal), compte-tenu de la loi électorale italienne, qui favorise la formation de coalitions, le refus des partis de Gauche à forger une alliance signifie de facto le retour de Berlusconi  et de ses sbires au pouvoir. Selon la philosophie hégélienne, l’histoire ne se répète jamais de la même façon : tantôt farce, tantôt tragédie. Comme la farce a déjà eu lieu, ne reste que la tragédie !

Die Presse (Autriche) veut néanmoins croire en la capacité maintes fois démontrée de l’Italie à rebondir, grâce à sa créativité. Les capitales européennes semblent sur la même longueur d’onde, avec un regard amusé. Les jeunes italiens sont le sont bien moins pour leur part, touchés de plein fouet par une crise qui n’en finit pas. Or, La Vanguardia (Espagne) souligne que la campagne a été dominée par des thématiques annexes, sans aucune proposition aux problèmes structurels, du moins réaliste.

NRC Handelsblad (Pays-Bas) parle dès lors d’électeurs en colère face à une économie en berne, une action politique décevante et la présence massive de migrants. Ainsi sont-ils tentés de se tourner vers Berlusconi  qui serait paradoxalement le seul à pouvoir prévenir l’aventurisme politique.

Daily Sabah (Turquie) prétend précisément que l’ancien Président du Conseil serait un moindre en mal. Certes, La Repubblica (Italie) constate que le Movimento 5 Stelle de Beppe Gillo, aujourd’hui hors-jeu suite à sa condamnation pour homicide, n’est plus le parti-antisystème des débuts. Mais il n’en demeure pas moins un dangereux populisme aux yeux de Il Manifesto (Italie), version ésotérico-numérique, à l’instar de la Lega Nord et de son crypto-fascisme. Au point que le populisme médiatico-affairiste de Berlusconi  apparaît acceptable, en vue d’une éventuelle coalition avec les démocrates de Renzi. Diario De Noticias (Portugal) valide cette piste comme facteur de stabilisation, qui plus est emmenée par le Président du Parlement européen, Antonio Tajani, qui confère une certaine crédibilité à Forza Italia, bien plus que Berlusconi  dont le retour aux affaires publiques semble délirant pour De Morgen (Belgique). Mais Gazeta Wyborcza (Pologne) pense que ce retour vaut mieux que l’éventualité d’une victoire des deux autres populismes, surtout pour l’UE qui serait alors menacée par un éventuel référendum sur la sortie de l’euro, véritable arme atomique.

Un homme a à sa disposition une arme atomique, dans tous les sens de l’expression : Vladimir Poutine, en pleine campagne pour la présidentielle à venir en Russie. Sans en avoir l’air néanmoins car il se tient soigneusement à distance des débats parfois houleux qui agitent ses adversaires, le nationaliste Vladimir Jirinovski  et la libérale Ksenia Sobtchak , jusqu’à en arriver à s’injurier et se jeter des verres d’eau au visage. Radio Kommersant Fm (Russie) voient en eux des bouffons qui anéantissent eux-mêmes toutes leurs chances de la sorte. Pire, selon Newsru.com (Russie), la candidate libérale entraîne dans sa perdition toutes les idées qu’elle défend, à commencer par la démocratie et les droits de l’Homme. Pendant ce temps, Poutine  prend de la hauteur, y compris dans le ton : lors de son discours annuel au Parlement, la Douma, il a présenté le nouvel arsenal nucléaire russe, de portée presque illimitée. Ria Nowosti (Russie) y voit un genre d’extincteur politique qui va refroidir les ardeurs des faucons américains et reporter sine die une prochaine guerre mondiale. El Mundo (Espagnol) ne partage bien sûr pas cette vision partiale : les propos bellicistes de Poutine  sont un affront inadmissible pour les Etats-Unis et une violation manifeste des traités de dénucléarisation. Ukraïnska Pravda (Ukraine) s’interroge sur cet exercice rhétorique, préfiguration d’une politique post-présidentielle qui isolerait davantage la Russie. Tages-Anzeiger (Suisse) évoque pour sa part une menace extrêmement dangereuse, selon la règle énoncée par le dramaturge russe Anton Tchekhov : si un fusil est accroché au mur au premier acte, il faudra qu’il ait servi au dernier acte…

Avant d’en arriver aux extrémités nucléaires, les armes conventionnelles s’activent pour tuer la liberté d’expression à l’Est comme au Sud de l’Europe. Ainsi, après l’assassinat de la journaliste Daphne Caruana Galizia  qui enquêtait sur les liens entre dirigeants maltais et gangs azerbaïdjanais, ce fut le tour de son confrère slovaque Jan Kuciak, tué par balles aux côtés de sa compagne. La Stampa (Italie) soupçonne la mafia italienne, tout particulièrement la ‘Ndrangheta’, qui sévit non seulement à domicile, en Calabre, depuis le XIXème siècle, mais aussi depuis peu en Europe de l’Est, notamment en Slovaquie où elle serait en relation avec les autorités, ce sur quoi enquêtait le défunt.

La Repubblica (Italie) valide cette hypothèse car l’Europe de l’Est est devenue un trou noir dans lequel s’est engouffrée la mafia pour y blanchir de l’argent. L’Allemagne n’y serait pas étrangère, indirectement, pour ne pas exercer le contrôle adéquat sur sa zone d’influence. Quoi qu’il en soit, domine un sentiment d’indignation, exprimé entre autres par Newsweek Polska (Pologne) pour qui ces bandits ne parviendront pas à museler les journalistes. Le problème, pour Dnevnik (Slovénie), est que l’importance des médias libres est de moins en moins prise au sérieux et le rôle des journalistes pour la société incompris. Des fausses nouvelles aux règlements de compte verbaux avec le quatrième pouvoir, l’élite politique distille une haine qui transforme le meurtre verbal en homicide. Or, pour SME (Slovaquie), quand un journaliste est tué, c’est une atteinte à la liberté de parole qui vise tout un peuple. Hélas, le Premier Ministre slovaque Robert Fico, malgré son offre surprenante à 1 million d’euros pour tout renseignement, crée depuis des années un climat de défiance envers les journalistes, qualifiés de « prostitués ». Il peut se le permettre car Hospodarske Noviny (République tchèque) ne voit pas d’alternative crédible au personnage au sein de son parti qui le soutient dès lors sans faille. Ainsi va la démocratie en Europe, qui n’a rien à envier aux déviances américaines.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto