De l'utilité de L'Europe

De l'utilité de L'Europe

 

Contrairement aux États membres, le budget de l'Union européenne (UE) est pluriannuel. Plus précisément, il est négocié, conçu et arrêté pour 6 ans. Le budget actuel court sur 2014 – 2020. L'échéance approche donc à grands pas. Ainsi la Commission européenne vient-elle de publier une première proposition de budget pour 2021 – 2027. Elle doit plus que jamais résoudre la quadrature du cercle dans la mesure où l'UE perd sur cette nouvelle ère un de ses États contributeurs nets, qui donnait plus qu'il ne recevait : le Royaume-Uni. Ce qui supposerait une baisse de l'enveloppe globale, alors que l'UE doit absolument se doter des moyens nécessaires aux missions attendues d'elle par ses citoyens.

La Commission a d'ailleurs entendu leurs doléances, puisque sa proposition prévoit une hausse des fonds alloués au traitement de l'immigration, au contrôle des frontières et à la défense, en vue d'une Europe protectrice. Mais le corollaire serait une diminution de 5 à 7% des montants attribués à la Politique Agricole Commune (PAC) et à la politique de cohésion régionale, deux axes clés et symboliques de la construction européenne jusque-là.

À propos de symbole, la Commission envisage parallèlement de conditionner l'attribution de fonds européens au respect des règles de l’État de droit constitutives de l'UE. Le tout est diversement apprécié.Die Press (Autriche) avance que le rééquilibrage des priorités est aussi opportun que souhaitable. Car la principale menace sur la cohésion européenne est la pression aux frontières méridionales. Les États du Sud doivent donc être privilégiés, y compris au détriment de leurs partenaires de l'Est.

Le Quotidien (Luxembourg) s'inquiète pour sa part de la diète annoncée pour les agriculteurs et les citoyens les plus démunis, qui sera bien difficile à expliquer. L'UE doit impérativement trouvé un juste équilibre, au risque de perdre encore en crédibilité et soutien.

Pour Süddeutsche Zeitung (Allemagne), la justice consiste à priver d'argent les États récalcitrants, qui mettent en danger les fondements de la cohabitation européenne. Il est vrai que cette éventuelle sanction affectera les citoyens, qui ne sont pas aux responsabilités. Mais le journal les perçoit précisément comme responsables, à travers les urnes, en portant au pouvoir des populistes inconséquents. Il est donc logique qu'ils en assument toutes les conséquences... Bien sûr, les principaux intéressés ne l'entendent pas du tout de cette oreille ! Ainsi, Pestisracok (Hongrie) dénonce la tyrannie de la Commission, en assimilant le critère de l’État de droit à la forme réglementaire des concombres. La comparaison de la clé de voûte de la construction européenne avec ce que beaucoup considèrent comme une absurdité de la production technocratique européenne, en devient elle-même absurde au point de se disqualifier, voire se retourner contre son auteur...

Wpolityce.pl (Pologne) se montre pour sa part plus prosaïque en mettant en exergue les grosses sommes en jeu, pour lesquelles la Pologne n'aura d'autres choix que de faire d'amères concessions ; mais confine à son tour à l'absurdité, en imaginant que ces concessions n'affecteront pas l'orientation des réformes polonaises, tant décriées par Bruxelles...

Gazeta Wyborcza (Pologne) a bien saisi de son côté l'aspect inconciliable des orientations de la Commission européenne et du Gouvernement polonais. La fracture entre les deux protagonistes ne peut d'ailleurs que s'aggraver, car les faucons du PiS, parti majoritaire, brandiront dès lors l'étendard de la défense de l'indépendance face au diktat de l'UE, exacerberont l'hystérie nationaliste, et mettront leur peuple devant le dilemme de se retrancher dans sa forteresse ou de reprendre le chemin de l'Europe. Dnevnik (Bulgarie) n'imagine absolument pas ce scénario pour son pays. Bien au contraire, du fait d'un appel à un usage intelligent des fonds européens. Déjà sur le plan sémantique, avec l'abandon du terme « solliciter », qui invite à la corruption. Besoin est de considérer l'argent communautaire en investissements, susceptibles d'en attirer d'autres, non de combler les déficits des finances nationales. Tel est effectivement l'esprit des fonds structurels depuis l'origine, qui fonde l'utilité pratique de l'UE, une utilité que nul ne met en cause, pas même ses contempteurs !

Si les discussions sur le futur budget européen annoncent une rude bataille et révéleront à coup sûr les fractures internes à l'UE, entre Ouest et Est, mais aussi Nord et Sud, il est pour l'heure un sujet sur lequel les Européens restent soudés, car ils ont bien compris que tel était leur intérêt, à la fois commun et particulier : les négociations avec le géant américain quant à ses velléités de taxation des exportations européennes brandies par Donald Trump depuis le début de l'année.

Le Financial Times (Royaume-Uni) pense que cette unité des 27 pourrait voler en éclat, à commencer par les relations franco-allemandes, puisque la Maison Blanche a moins de problème avec la France (déficit de la balance commerciale américaine à 15 milliards de dollars) qu'avec l'Allemagne (64 milliards). Celle-ci est bien à la pointe du combat, pour préserver un excédent qui profite avant tout à elle-même, en l'absence de solidarité plus affirmée avec le reste de l'UE et  de relance de ses investissements publics.

Toutefois, La Repubblica (Italie) indique les États-Unis sont déficitaires avec l'ensemble de l'UE à hauteur de 151 milliards de dollars pour les seuls biens physiques, mais excédentaires sur les services pour 50 milliards. Les intérêts de chacun des États membres sont donc bien communs, à défendre dans le cadre de règles commerciales multilatérales, afin que les avantages profitent à tous dans la même mesure. Ce que les États-Unis remettent aujourd'hui en cause, en privilégiant le bilatéral dans le sens où le rapport de force leur est bien plus favorable. Pour le moment, donc, l'Europe tient bon, et Donald Trump hésite, au point de reporter une nouvelle fois sa décision de taxation d'un mois. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) le qualifie tout de go de charlatan politique dont les excès visent à satisfaire sa seule clientèle électorale, au mépris de la compétitivité même des entreprises américaines.

Hospodarske Noviny (République tchèque) se lamente du climat négatif ainsi installé dans le camp occidental, qui en est affaibli, États-Unis inclus. Naturellement, Ria Nowosti (Russie) se réjouit de cette division interne. Une très bonne nouvelle pour la Russie et la Chine, mais aussi, soi-disant, pour l'Europe elle-même, qui dispose de l'occasion de reconquérir une liberté perdue. Que ce commentaire soit ironique ou sincère, il est intéressant car les Européens sont effectivement tributaires des Américains depuis la fin de la dernière guerre, et ont l'occasion non seulement de s'émanciper, mais aussi de s'imposer, à condition de demeurer unis, car telle est aussi l'utilité de l'UE.

Un autre exemple pratique de cette utilité, qui plus est sur le mode communautaire, non intergouvernemental : l'interdiction de 3 pesticides néonicotinoïdes. Mode communautaire car les États membres se sont prononcés à une majorité, non à l'unanimité.

Le Monde (France) s'en réjouit, tout en soulignant que la décision arrive un peu tard, car les dégâts causés sont immenses et sans doute partiellement irréversibles. Der Standard (Autriche) appelle à aller plus loin. En effet, il existe des alternatives biologiques. Toutefois, comme elles ne pourront jamais remplacer les produits chimiques conventionnels, il sera impératif de privilégier un modèle économique écologique à long terme. Une hypothèse envisageable seulement si les consommateurs suivent.

Pendant ce temps, le navire britannique dérive et prend l'eau, de moins en moins arrimé au continent qu'il est. Dernier épisode en date du feuilleton navrant du Brexit : une majorité de ministres britanniques ont rejeté le projet de partenariat douanier présenté par Theresa May, qui a pour consigne de revenir devant eux quand elle aura une meilleure idée !

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) observe ainsi l'absence de feuille de route claire quant à la nature des futures relations commerciales avec l'UE, à moins d'un an du divorce effectif. Pas même un projet. Sans oublier la question irlandaise. Le Gouvernement semble désemparé, et les Britanniques étonnés.

Les seuls à reprendre espoir sont les opposants au Brexit, qui rêvent d'un échec du processus pour finir par un statu quo. The Daily Telegraph (Royaume-Uni) ne l'entend pas de cette oreille : le prérequis de toute relation future avec l'UE est la nécessité de garantir à la Grande-Bretagne le droit de suivre une politique commerciale indépendante, ce qui exclue de facto un partenariat douanier. Le journal fustige pour sa part les opposants au Brexit, qui voudraient enchaîner le pays à l'UE pour l'éternité. Dans ces conditions, le Royaume-Uni deviendra le seul pays européen hors de toute entente douanière avec l'UE, ce qui pourrait démontrer, une fois de plus par l'absurde, l'utilité de cette dernière, car nombre de ses détracteurs, refroidis par l'expérience jusque-là calamiteuse du Brexit, n'évoquent plus du tout la moindre perspective de sortie de leur propre pays, qui plus est au moment où se négocient des milliards d'euros à leur profit ! Ou quand la raison (européenne) l'emporte sur la passion (nationaliste), même par pur calcul politique (interne). Un bon point pour l'UE, qui aurait néanmoins besoin elle-aussi de passion en sa faveur, pour approfondir son intégration et assurer un meilleur avenir conjoint à ses peuples.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto