De l'importance de la mémoire

De l'importance de la mémoire

 

Il y a 100 ans jour pour jour fusaient les derniers coups de fusil. Il y a 100 ans jour pour jour retentissaient les derniers cris d’une souffrance abominable. Il y a 100 ans jour pour jour mourraient les derniers soldats transformés en chair à canon. Il y a 100 ans jour pour jour résonnaient les cris de joie de populations exténuées par 4 années d’une guerre industrielle et mondiale. Il y a 100 ans jour pour jour montait l’espoir que ce conflit inédit et absurde ne se reproduirait plus jamais.

Nous savons tous les monstruosités qui sont advenues par la suite, parce que les acteurs de l’époque n’ont pas su tirer les leçons de l’Histoire et se montrer à la hauteur des événements. Jusqu’à la naissance de la communauté européenne, véritable havre de paix et ilot de stabilité dans un monde toujours plus fiévreux, en proie à la folie. Malheureusement, comme toutes les productions humaines, l’Union européenne (UE) est un château de carte qui menace de s’écrouler sous les coups de butoir des vieux démons d’un continent qui a inventé à la fois le meilleur et le pire, et qui tend à revenir au pire après avoir approché le meilleur… Paradoxalement, afin d’éviter que le passé nous rattrape une fois de plus dans ce qu’il a de plus laid, souvenons-nous. Souvenons-nous avec justesse, souvenons-nous avec ferveur, souvenons-nous avec foi.

L’heure n’est plus aux règlements de compte, à déterminer les responsabilités des uns et des autres, mais à prendre conscience des raisons qui ont conduit à un double suicide collectif européen, en 14/18 puis en 39/45 !

Or, Nowaja Gaseta (Russie) constate que l’Humanité est tout aussi divisée au XXIème siècle qu’elle ne l’était 100 ans auparavant : les vieilles plaies nationalistes mal cicatrisées peuvent se rouvrir à tout moment, à la faveur de la tentation du repli sur soi comme solution de protection face à un monde toujours plus incertain et aléatoire. L’ennui est que la rancœur ne vaut pas seulement entre anciens ennemis, mais aussi dans le camp allié. Car les susceptibilités sont exacerbées en ces temps de poussée de fièvre populiste et souverainiste.

Ainsi Rzeczpospolita (Pologne) se fait l’écho de l’incompréhension polonaise vis-à-vis de l’absence de représentant français aux festivités de l’indépendance organisées à Varsovie ce même 11 novembre, alors que seule la France avait apporté un soutien décisif à l’indépendance de la Pologne au lendemain de la trêve. Dans Gazeta Wyborcza (Pologne), l’ancien président Lech Walesa  explique l’impatience irascible des Polonais par la perte de temps historique, qui les conduit aujourd’hui à de regrettables raccourcis. Hanna Gronkiewicz -Waltz, maire de la capitale, déplore elle-aussi cette tendance et s’y oppose ouvertement via l’interdiction du défilé nationaliste en ses murs, créant ainsi une vive polémique dans son pays : d’un côté, Wpolityce.pl qualifie son acte de grossier, répugnant et anti-polonais au regard de la merveilleuse célébration d’un Etat retrouvé ; de l’autre, Gazeta Wyborcza applaudit des deux mains une politique nationale qui sauve l’honneur de la Pologne face à une radicalisation rampante. Toujours au chapitre de la mémoire polémique, il ne faut pas oublier non plus les anciennes colonies, notamment africaines et asiatiques, qui expliquent la dimension mondiale de la guerre et ont sacrifié nombre de leurs enfants au service des métropoles européennes. Tel est le rappel de Kommersant (Russie), à propos des « unités de couleur », honorées par le président français dans un effort de réunion des personnes les plus diverses autour de cet événement exceptionnel.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) salue justement la volonté française de se confronter de manière plus résolue à son histoire coloniale : une approche tardive et timide, mais nécessaire. De Telegraaf (Pays-Bas) fait l’éloge pour sa part de l’ancien adversaire allemand, devenu un modèle de coopération européenne, par exemple à travers la décision de sa Chancelière d’accueillir plus d’un million de réfugiés, qui a sans doute éviter l’implosion de l’UE. Car la construction européenne est bel et bien le leg le plus précieux des deux guerres mondiales, comme le clame El Pais (Espagne), ne serait-ce que pour son acquis à la fois le plus évident, le plus important… et le plus fragile : la paix ! Précisément, dans l’optique de la préserver, Macron applique le vieil adage : « si vis pacem, para bellum » ou « si tu veux la paix, prépare la guerre ». Il a ainsi émis le souhait répété d’une armée européenne en mesure de protéger l’Europe « à l’égard de la Chine, de la Russie et même des Etats-Unis ». Pour Ria Nowosti (Russie), le président français, enclin à débourser davantage pour la sécurité européenne, priverait de la sorte son homologue américain de son principal argument à l’encontre d’européens avares prompts à se délester de leurs responsabilités sur les Etats-Unis. Mais Trump  a très mal pris ces propos, jugés insultants, et réclamé de nouveau à l’Europe une hausse de sa participation financière à l’OTAN. Paradoxalement, The Independant (Royaume-Uni) juge l’hypothèse de l’armée européenne crédible, alertant les Britanniques sur le danger pour eux de se retrouver exclus du processus pourtant fondamental de coopération militaire ; tandis que Stuttgarter Nachrichten (Allemagne) n’y croit pas un instant pour cause de renoncement subséquent à une souveraineté sacro-sainte pour nombre d’Etats européens, la décision d’intervention revenant dans ce cadre à une institution de l’UE en leur lieu et place.

Les enseignements de l’Histoire que relaient les médias à l’occasion du centenaire de la fin de la Grande Guerre nous rappellent à bon escient l’importance cruciale de la mémoire, qui plus est factuelle et objective. Hélas, force est de constater que les européens sont de nouveau enclins à la biaiser, voire à la perdre, en proie à des peurs irrationnelles, les mêmes qui les ont conduits au chaos à plusieurs reprises déjà. Telle celle de l’étranger, comme en témoigne l’attitude de la police croate qui tient en joug quelques centaines de migrants à la frontière bosniaque. Jutarnji List (Croatie) s’émeut de la possibilité de tirer sur des personnes désespérées, sans doute parce qu’il est plus facile d’être un abruti derrière une mitrailleuse que d’être un être humain.

Novi List (Croatie) en déduit que les Croates constituent une nation faible, pour être ainsi effrayés par quelques dizaines de gens en détresse. D’autant que la grande vague migratoire est désormais passée. La Turquie n’y est sans doute pas étrangère, suite à son accord passé avec Berlin et Bruxelles, de retenir les réfugiés sur son sol en échange d’une aide financière conséquente. C’est dans ce contexte tendu que le Commissaire à l’Elargissement, Johannes Hans, a indiqué vouloir mettre définitivement fin aux négociations d’adhésion avec Ankara, pour privilégier un partenariat stratégique. Une annonce courageuse ou folle ? Elle présente le mérite évident de sortir enfin de l’hypocrisie qui règne depuis le début, car nombreux sont les européens à avoir engagé ces négociations sans y croire, voire en espérant leur échec. Pour Frankfurter Rundschau (Allemagne), l’UE et la Turquie pourraient ainsi se concentrer sur ce qui les rapproche, et progresser en particulier sur les questions économiques, telle l’union douanière.

Nepszava (Hongrie) se montre nettement moins optimiste car Erdogan  serait le principal gagnant de ce revirement, se victimisant auprès de ses électeurs pour renforcer toujours plus son pouvoir et creuser davantage la tombe de la démocratie.

Daily Sabah (Turquie) donne la parole à un conseiller de l’AKP, le partir présidentiel, qui enjoint à Hans de se taire, sachant que les élections européennes de juin 2019 vont rebattre les cartes. Les grandes manœuvres ont d’ailleurs commencé puisque les deux principales formations du Parlement européen (PE) viennent de désigner leur champion respectif : le Néerlandais Frans Timmermans pour le Parti Socialiste Européen (PSE), actuel Vice-président de la Commission européenne (CE) ; et le Bavarois Manfred Weber pour le Parti Populaire Européen (PPE), actuel chef du groupe en PE. Des choix judicieux pour Wiener Zeitung (Autriche), qui y voit le signe d’une modération gage de sérieux face à la multitude des projets délirants, sans écarter pour autant le danger du pathos excessif favorable aux populistes.

Rzeczpospolita (Pologne) espère bien que Weber sera un rempart à leur encontre, d’autant que le PPE est l’ultime grand groupe au PE à pouvoir défendre l’idée de l’intégration européenne face à eux. Mais Nrc Handelsblad (Pays-Bas) n’y croit guère : bien plus conservateur que Merkel, Weber entend liquider son héritage, jetant aux oubliettes le caractère pacificateur de l’UE. Pire, selon Dennik N (Slovaquie), il est le symbole de l’hypocrisie qui règne au sein du PPE vis-à-vis du premier ministre hongrois Victor Orban, après avoir confirmé que la formation de ce dernier, le Fidesz, demeurerait au sein du PPE, malgré les condamnations en populisme. Incompétent et lâche, sa nomination pourrait tout simplement signer la mort de l’UE.

 

Crédit photos : Pauline Cokrill / Flickr
Rédacteur : Cédric Espéranto