De crise en crise

De crise en crise

 

Comme le souligne très justement Il Sole 24 Ore (Italie), l’Histoire de l’Europe se caractérise par une succession ininterrompue de crises, dont beaucoup ont dégénéré en conflits ouverts, armés et sanglants. La crise du Brexit constitue à ce titre une véritable tragédie dans la mesure où elle risque de précipiter de nouveau le continent dans les bras de ses vieux démons qui avaient été écartés par la construction européenne, mais qui attendent patiemment leur heure pour semer de nouveau discorde et malheur. Ce pessimisme est de mise chez de nombreux observateurs, à l’instar de Hospodarske Noviny (République tchèque) pour qui le Brexit ne va en rien améliorer les relations entre Royaume-Uni et Union européenne (UE), ce que même ses défenseurs ont fini par comprendre. Die Tageszeitung Taz (Allemagne) se montre triste au point de pleurer, non seulement le divorce avec le Royaume-Uni, mais aussi la perte de l’Italie et l’échec de la mission « Un renouveau pour l’Europe ».

Reste maintenant à éviter le pire, à savoir le délitement de l’UE. Vecer (Slovénie) remarque que l’accord entériné par les 27 repose sur le plus petit dénominateur commun, qui permet à tout un chacun de l’interpréter comme bon lui convient, mais qui ne règle rien sur le fond et laisse planer une insupportable incertitude sur la suite. Sans compter que les parlements européens et britanniques doivent à présent l’avaliser, ce qui semble difficile malgré ou à cause de son indigence.

Die Press (Autriche) se montre un peu plus optimiste à se réjouir de l’unité affichée par les 27, contre toute attente, ce qui les met en position de force et induit un chaos britannique qui désamorce les velléités séparatistes des populistes de tout poil, d’autant que le dernier sondage Eurobaromètre affiche un soutien populaire à l’UE sans précédent depuis 1992 à 62%. Seule l’Espagne a bien failli mener les négociations dans une impasse à cause de l’éternelle pomme de discorde avec le Royaume-Uni que représente l’enclave britannique de Gibraltar sur son territoire. Le Premier Ministre espagnol Pedro Sanchez  a d’ailleurs obtenu de ses collègues un statut particulier pour cette question dans les futures discussions euro-britanniques, sur lequel Madrid pourra opposer son véto. El Pais (Espagne) fustige un résidu pathétique des ambitions dépassées des empires européens éteints, dont la seule véritable importance vient de son statut indigne de paradis fiscal. Eldiario.es (Espagne) observe que l’UE ne pourra donc plus agir sans l’accord de l’Espagne, et que tout dépend de la volonté, nulle, du Royaume-Uni, ce qui revient à beaucoup de chemin pour revenir à la case départ.

Européens et Britanniques seraient bien inspirés de se ressaisir pour mettre fin à une pantalonnade qui menace de les affaiblir collectivement, voire de les ensevelir, à un moment où une nouvelle crise se profile à l’horizon russo-ukrainien. Barrée par la Crimée, la mer d’Azov est en effet le théâtre d’un incident militaire majeur puisque la marine russe y a arraisonné des navires ukrainiens et fait prisonniers plusieurs soldats, après avoir bloqué le passage maritime sous le pont reliant la Crimée à la Russie récemment inauguré par Vladimir Poutine au niveau du détroit de Kertch. La Stampa (Italie) rappelle que Russes et Ukrainiens peuvent naviguer librement depuis un accord de 2003.

Or, ledit pont d’une hauteur de 35 mètres seulement, empêche les grands navires marchands d’accéder aux ports ukrainiens. Dans le même temps, Moscou intensifie sa présence militaire. Cette prise de contrôle de la mer d’Azov vise clairement à étouffer les rives ukrainiennes et à détacher un peu plus du giron de Kiev la région séparatiste du Donbass. Trud (Bulgarie) note que la Russie n’en est pas à son premier coup d’essai en la matière. Si les premières tentatives sont demeurées sans conséquences, tel n’est plus le cas car le contexte politique a évolué depuis lors. Tout d’abord en Ukraine : Ekho Moskvy (Russie) explique que les élections présidentielles toutes proches forcent le Président ukrainien, Porochenko, à durcir le ton, d’autant plus que sa côte de popularité est au plus bas et que les élections ne sont pas truquées dans ce pays. Il ne peut bien sûr engager son pays dans une guerre improbable contre l’Ours russe, mais il espère le soutien des nationalistes en soufflant sur les braises de l’inimitié russo-ukrainienne. Poutine n’est pas en reste car les Russes commencent à critiquer sa politique intérieure, qui compte plus à leurs yeux que la Syrie ou le Donbass.

Expressen (Suède) juge que sa réforme des retraites lui a porté un coup dur en la matière. Il espère remonter la pente des sondages en basculant le rapport de force en faveur de la Russie via une guerre d’usure basée sur des positions minimes qui, prises isolément, ne sauraient justifier une entrée en guerre. The Guardian (Royaume-Uni) estime précisément que l’heure de la revanche a sonné pour Moscou, en l’absence de nouveau traité signé au lendemain de la Guerre froide ou bien encore de l’Europe à un forum collectif de résolution des conflits. La tentative d’encerclement militaire de la Russie a humilié et courroucée une Russie vaincue et abattue, de la même manière que l’Allemagne en 1918. Sme (Slovaquie) se prête aussi à l’analogie historique en appelant l’Occident à se réveiller au lieu de céder sans le dire aux revendications russes, comme Londres et Paris en 1938 face à Hitler. Effectivement, comme le souligne Polityka (Pologne), presque 5 ans après l’agression territoriale de la Russie contre l’Ukraine, le conflit dans le Donbass reste gelé et l’annexion de la Crimée acceptée comme un fait établi. Si la mer d’Azov revient à Moscou, l’Occident se couvrira de honte.

Or, à en croire cette fois Izvestia (Russie), les Occidentaux ne restent pas les bras croisés, mais mettent au contraire en œuvre une stratégie concertée entre Bruxelles et Washington de pression contre la Russie, avec la possibilité de création d’une base navale de l’OTAN en mer d’Azov. Inconcevable en réalité, même si Trump hausse le ton face à son ancien ami Poutine, au point de menacer d’annuler leur rencontre en marge du prochain G20, sans doute un pantomime pour la galerie… Hospodarske Noviny (République tchèque) souhaite bien au contraire que le président américain rencontre son homologue russe pour tenter de trouver une solution. En attendant, le locataire de la Maison Blanche et Porochenko  s’en remette à Angela Merkel en tant que médiatrice. Car l’Allemagne est le seul pays fort en Europe à pouvoir influencer Moscou selon Gazeta Polska Codzienne (Pologne), notamment du fait du projet de gazoduc germano-russe, stratégique autant pour la Russie que pour l’Allemagne, à double tranchant donc ! Quoi qu’il en soit, pour sortir de l’ornière inquiétante dans laquelle plonge l’Europe, les propositions fusent à l’endroit des responsables : création d’un groupe spécial ad hoc rattaché à un tribunal d’arbitrage international pour Vedomosti (Russie) ; nouvelle Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe pour Le Figaro (France) où aborder toutes les questions qui fâchent une bonne fois pour toute (extension de l’OTAN, respect des frontières, manœuvres militaires, cyberguerre…) ; ou bien encore retourner l’arme migratoire de la Russie (qui recrute des spécialistes en tous genres dans les anciennes républiques soviétiques) en attirant le tiers des jeunes Russes qui désirent s’expatrier, selon Frankfurter Rundschau (Allemagne) pour qui l’Europe gagnerait accessoirement au change.

Autres crises à juguler, pêle-mêle :

L’ingérence turque en Allemagne : la présidence de la branche de Basse Saxe de la plus grande fédération des mosquées d’Allemagne, placée sous le patronage de l’Union islamo-turque des affaires religieuses (Ditib), a démissionné pour cause d’ingérence de représentants de l’ambassade de Turquie. Die Tageszeitung Taz (Allemagne) fustige la présidence des affaires religieuses (Diyanet) comme organisation directement subordonnée au Premier Ministre turc, et se réjouit que le gouvernement fédéral ne finance plus de projets parrainés par la Ditib, tout en regrettant qu’il n’aille pas plus loin pour empêcher la création d’une 5ème colonne du régime autocratique Erdogan. Die Welt (Allemagne) suggère précisément de s’inspirer de l’Autriche qui a adopté en 2015 une loi sur l’Islam exigeant des imams une « attitude positive envers la société et l’Etat », précisant que la collecte de fonds devait se faire au niveau national, et donnant un an aux responsables religieux étrangers pour quitter le pays.

La dérive sécuritaire en Italie : le Parlement italien a adopté un nouveau décret sur la sécurité et l’immigration, qui durcit la règlementation sur les migrants et améliore la sécurité dans les villes. La Repubblica (Italie) dénonce un pas de plus vers le crépuscule civil et moral du « Ministre de la Peur », visant à détourner l’attention de l’opinion du repli stratégique de Rome face à Bruxelles. Il Manifesto (Italie) est tout aussi sec et intraitable vis-à-vis d’un décret rebaptisé « de l’insécurité », loi la plus raciste depuis 15 ans. Elle n’est pas la première, mais elle reprend et aggrave de vieux principes, avec nul autre effet que créer le malaise et la peur chez les migrants, ainsi qu’un sentiment croissant d’insécurité au sein de la population, vieilles ficelles de manipulation qui rappelle d’autres temps sombres.

Le dérèglement climatique : quelques jours avant le coup d’envoi de la conférence de l’ONU sur le climat à Katowice en Pologne, la Commission européenne (CE) a présenté sa stratégie climatique de neutralité carbone d’ici 2050. Gazeta Wyborcza (Pologne) se gausse de la communication polonaise sur ce sommet à domicile, qui présente le pays comme un havre. Une mauvaise blague dont la seule vérité tient au fait que nous pouvons perdre notre maison si nous ne nous en occupons pas.

Expressen (Suède) qualifie d’ambitieux pour sa part les objectifs affichés par la CE, et appellent les dirigeants à avoir l’audace d’être aussi impopulaire que Macron. Mais les mesures affectant unilatéralement les travailleurs ne sont pas durables. Si riches et pauvres ne partagent pas le fardeau, il faudra s’attendre à beaucoup de mécontentement et de casse, allusion aux dérives des gilets jaunes français. Die Presse (Autriche) pointe aussi les pauvres, mais des autres continents, tout particulièrement africain, car ils sont et seront les principales victimes du changement climatique, en l’absence de moyens comme en disposent les Européens de toute classe pour s’adapter et faire face. De Morgen (Belgique) pense que jouer sur les émotions et asséner des reproches moraux sont contreproductifs : mieux vaut miser sur des arguments rationnels, scientifiques et technologiques. L’ennui est que la CE est le même organisme qui, d’un côté, veut rendre neutre le continent sur le plan climatique, et de l’autre, sanctionne les politiques budgétaires prévoyant de grands investissements.

Il ressort de tout cela un constat qui devient banalité, mais n’en reste pas moins prégnant et impérieux : l’Europe est plus que jamais à un tournant !

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto