De Bruxelles à Ankara, d’une démocratie de chancelleries à une démocratie chancelante

De Bruxelles à Ankara, d’une démocratie de chancelleries à une démocratie chancelante

 

Le principal fait marquant de l’actualité européenne récente est sans conteste le vote du Parlement européen (PE) sur le choix de la Ministre allemande de la Défense, Ursula Van Der Layen (VDL), poussé par les chefs d’Etat et de Gouvernement de l’Union européenne (UE) pour la présidence de la Commission européenne (CE). Besoin est de rappeler à ce stade que le candidat naturel du parti arrivé en tête des élections européennes, Manfred Weber, chef de file du Parti Populaire Européen (PPE), avait finalement été écarté par le Conseil européen, à la demande de la France. Emmanuel MACRON avait accepté à sa place la protégée de la Chancelière Angela Merkel, en échange de la présidence de la Banque Centrale Européenne, accordée à Christine Lagarde, Directrice Générale du Fonds Monétaire International (FMI).

Certains observateurs y voient un déni de démocratie et suggèrent une réforme. Der Standard (Autriche) souhaite notamment que l’UE se dote d’un droit électoral commun, d’une loi sur les partis instituant une règle de transparence financière et abolisse les droits de véto de certains Etats, seule manière d’éviter une prochaine hémorragie préfectorale.

Ziare (Roumanie) va bien plus loin pour éviter que l’UE ne se résume à une alliance d’Etats à huis clos, à savoir l’élection au suffrage universel direct à deux tours à la présidence de la CE. Une hypothèse rejetée par Der Standaard (Belgique) dans la mesure où le peuple européen n’existe pas, pas même l’identité européenne. La démocratie des chancelleries a donc de beaux jours devant elle ! Mais cette vision étriquée de l’UE n’est pas totalement vraie. En effet, si les chefs d’Etat et de Gouvernement sont encore à la manœuvre, ils ne peuvent plus passer outre le Parlement européen, qui s’est saisi du pouvoir ainsi conquis pour imposer ses propres vues. Preuve en est des tractations auxquelles a dû se livrer VDL, qui plus en l’absence désormais d’une grande coalition de conservateurs – sociaux-démocrates. Ces derniers se sont d’ailleurs retrouvés face à un dilemme, selon La Repubblica (Italie) : soutenir une présidente prête à accepter les voix des europhobes, ou contrer sa nomination au risque de donner le beau rôle à ces mêmes europhobes. Car l’Extrême-Droite, plus puissante que jamais dans l’hémicycle, même divisée, est en embuscade pour Nrc Handelsblad (Pays-Bas), prête à saisir l’occasion de se venger des autres groupes qui l’ont écarté de tous les postes à responsabilité du PE.

Handelsblatt (Allemagne) relève à la fois l’attitude mesquine sociale-démocrate qui s’attache au principe de tête de liste et la courte vue des Verts qui disqualifient VDL d’office pour ambitions environnementales insuffisantes.

Dagens Nyheter (Suède) appelait d’ailleurs la candidate à préciser ses engagements en la matière, ce à quoi elle s’est efforcée, en promettant la neutralité carbone à horizon 2050, sans équivalent à travers le monde. Elle a fini par emporter l‘adhésion d’une majorité, d’une courte majorité, à 383 voix sur 751. Le moins que l’on puisse dire est que la nouvelle présidente ne fait pas l’unanimité, au PE comme chez les journalistes. Certains de ces derniers se montrent bienveillants, voire élogieux.

De Morgen (Belgique) parle ainsi d’une femme animée d’une vision, qui a effacé le souvenir de Jean-Claude Juncker en quelques minutes de discours. Huffington Post Italia (Italie) voit même en elle une présidente idéale, du fait de son profil international, garantie que l’Europe ne cédera pas un centimètre sur l’Etat de droit, progressera sur la défense et ne selaissera pas intimider par les dirigeants autoritaires. Nrc Handelsblad (Pays-Bas) va dans le même sens, comptant sur la force de discernement et de persuasion ainsi que sur l’indépendance et le dynamisme de la nouvelle Présidente, notamment face à Trump pour empêcher une guerre commerciale.

Lrytas (Lituanie) se réjouit pour sa part d’une vision écologiste porteuse d’espoir, fondée notamment sur un recours exclusif aux énergies renouvelables. The Independant (Royaume-Uni) refroidit cet enthousiasme en excipant des impératifs économiques et des consignes des trésoriers, sans oublier les racines politiques de VDL, qui sont autant de limites et de freins.

Vecer (Slovénie) se montre encore plus acerbe vis-à-vis d’un pur produit de l’élite qui ignore tout des besoins et des réalités de la vie de la majorité des citoyens européens. De son côté, Club Z (Bulgarie) met en avant une vision de l’UE à multiples entrées contradictoires, qui annonce un mandat difficile, à pas de fourmis, à cause des eurodéputés de tous bords qui ont accepté de la soutenir après moult concessions, sans grande logique. Ce n’empêche pas quelques-uns de continuer à nourrir des espoirs, notamment Daily Sabah (Turquie) qui appelle la nouvelle CE à reconsidérer sans tarder la politique européenne envers la Turquie, en troquant les menaces actuelles contre une attitude plus positive et plus constructive via une approche réaliste.

Le fait est que la dérive autoritaire, islamiste et antioccidentale de la Turquie a de quoi alimenter les pires craintes, non seulement pour l’UE, mais aussi pour l’OTAN. En effet, malgré la résistance des Etats-Unis et leur menace de sanctions, Ankara vient de se doter de missiles S-400 russes, avec retransmission en direct à la télévision des livraisons. Une retransmission analysée par Ilta-Sanomat (Finlande) moins comme divertissement des sujets turcs du nouveau Sultan, que comme message sans équivoque aux Américains : la Turquie est entièrement libre dans le choix de ses fournisseurs en armes. Daily Sabah (Turquie) ne manque pas de marteler la légitimité des velléités turques de souveraineté et d’indépendance nationales, notamment via la protection de son espace aérien.

Pour Le Temps (Suisse), les critiques américaines sont mal venues car la tendance de Recep Tayip Erodogan à prouver qu’il peut s’affranchir des règles et à prôner les seuls intérêts de son pays, ressemble furieusement à la posture de Trump, qui fait des émules malgré lui au détriment des Etats-Unis.

L’Europe ferait bien de tenir compte elle-aussi des ambitions hégémoniques turques mises en exergue par Kommersant (Russie) à travers une stratégie militaire qui semble porter ses fruits pour faire de la Turquie une grande puissance militaire, hors cadre, si ce n’est peut-être le cadre russe. Radio Kommersant Fm (Russie) avance que les Occidentaux ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes : à force de tenter d’imposer aux Turcs leur vision et leurs règles, ils ont logiquement provoqué une réaction épidermique qui pousse leurs alliés dans les pattes de l’ours russe.

Le Monde (France) demande d’ailleurs à la Turquie de choisir son camp, car jouer sur les deux tableaux n’est pas tenable. Or, une nouvelle affaire proprement explosive pourrait bien l’amener à basculer franchement côté russe, ou tout au moins antioccidental, notamment antieuropéen : le gaz chypriote. Cyprus Mail (Chypre) explique que la volonté du Président chypriote grec Anastassiadis de développer seul l’extraction des ressources en hydrocarbures de la Zone Economique Exclusive (ZEE) de Chypre a naturellement conduit la Turquie à agir de même. Le dirigeant a ainsi perdu le contrôle.

Phileleftheros (Chypre) ne conçoit pas que la partie grecque ne riposte pas à cette attaque d’une puissance étrangère occupante, comptant sur l’UE pour taper du poing sur la table. Appel entendu puisque Bruxelles a décidé dans la foulée de réduire les aides financières à la Turquie et le gel des négociations sur le transport aérien. Bien sûr, la partie turque pousse des cris d’orfraie.

Kibris Postasi (Chypre) peste contre une double morale de l’UE envers les Chypriotes turcs : vous faites partie de l’union, mais en réalité, non ; nous vous représentons, mais vous ne pouvez pas vous représenter vous-mêmes ; vous pouvez acheter nos marchandises, mais vous ne pouvez pas nous vendre les vôtres ; vous avez des droits, mais en fait, non ; vous êtes Européens, mais en définitive, non ; ce pays est le vôtre, mais il nous appartient. Hürriyet Daily News (Turquie) dénonce aussi un deux poids deux mesures, avec des sanctions sur une question pour laquelle l’UE n’est pas compétente et commet une erreur.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) reconnaît que la Chypre du Nord est en droit de revendiquer une partie des ressources gazières de la région et que la Chypre du Sud est en partie responsable de l’échec des tentatives de réunification de l’île ; et suggère à l’UE d’exploiter la solidarité de ses Etats membres comme levier pour la résolution du problème chypriote global. Alitheia (Chypre) estime que l’acceptation de la proposition chypriote turque d’une gestion commune des hydrocarbures de la ZEE pourrait être un premier pas important vers la pacification. Une manière aussi de faire un pas en direction de la Turquie avant que sa démocratie vacillante ne prenne définitivement le large.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto