De bilans en perspectives

De bilans en perspectives

 

Naturellement, la bascule d’une année à l’autre est l’occasion idéale, voire incontournable, de tirer des bilans et des perspectives. D’autant plus que le passage de 2019 à 2020 correspond aussi à la transition d’une décennie à l’autre.

 

Les médias européens retiennent pour beaucoup les mouvements de contestation éclos un peu partout dans le monde en 2019. Une année de lassitude et de désespoir pour El Pais (Espagne), mais aussi de changement social, qui donne à espérer que 2020 sera celle de la solidarité et de la persévérance, qui auront raison de l’injustice, de la précarité et de la corruption.

De Volkskrant (Pays-Bas) focalise précisément sur la jeunesse, qui se mobilise sur toute la planète pour revendiquer plus globalement davantage de liberté, d’égalité des chances et d’autodétermination, dans le sillage des Gilets jaunes et autres protestataires n’acceptant plus la confiscation des richesses par quelques-uns. Les dirigeants politiques n’ont d’autres choix que les prendre au sérieux et répondre à leurs légitimes aspirations. Au risque d’alimenter la montée en puissance des populismes, qui a indéniablement marqué la décennie passée pour Merce (Hongrie), qui ne voit en leurs représentants que des nantis corrompus et irresponsables, très doués pour détourner l’attention des véritables problèmes, sans intention d’y répondre. Naftemporiki (Grèce) tente de relativiser et de positiver : certes, en l’espace de 10 ans, nous avons assisté à l’effondrement du sentiment illusoire de prospérité, à une succession de séismes politiques et à une grave crise financière couplée d’une profonde récession ; mais la population a également démontré sa capacité à espérer et à se battre, à l’exemple de la Grèce, pays le plus touché par les plans d’austérité dévastateurs. Luzerner Zeitung (Suisse) avance aussi des raisons de se réjouir : pas de grandes guerres (contrairement aux siècles précédents), un recul de la pauvreté dans le monde, une augmentation de l’espérance de vie, un chômage au plus bas dans de nombreux pays et une nouvelle génération effectivement plus engagée. Dnevnik (Slovénie) retient tout particulièrement les manifestations du vendredi pour la protection du climat, prise de conscience croissante du problème que souligne Financial Times (Royaume-Uni) à travers le constat accablant d’une inexorable ascension des émissions de gaz à effet de serre, surtout en Chine, qui émet autant de CO2 que les Etats-Unis et l’Union européenne (UE) réunis. Berlingske (Danemark) avance que le pire des dangers serait de nous estimer personnellement responsables du réchauffement meilleur moyen de refouler la réalité et de sombrer dans l’inertie. Deutschlandfunk (Allemagne) se réjouit pour sa part que le débat se retrouve enfin là il doit avoir lieu : foyers, bistrots, associations, clubs…

Corriere Della Sera (Italie) relève finalement un changement de paradigme économique permettant de concilier à terme croissance et environnement ; et la volonté de la Commission européenne (CE) d’actionner tous les leviers à sa disposition en ce sens.

 

La lutte contre le changement climatique représente sans conteste un des défis majeurs de l’UE dans les 10 ans à venir. Elle semble bien partie, sur la base non seulement des résultats de ses politiques à l’œuvre depuis quelques temps déjà (elle est de loin le meilleur élève des régions développées), mais aussi du Plan Vert proposé par la CE et adopté par les 27 fin 2019. Encore faut-il pour parvenir à son ambition de continent neutre d’ici 2050, qu’elle demeure unie. Or, nombre d’observateurs s’inquiètent des dynamiques centripètes à l’œuvre, tel le Brexit. Rzeczpospolita (Pologne) relève notamment une fracture spécifique entre pays rationnels et émotionnels. Ces derniers se caractérisent par de faibles niveaux d’investissement et des attentes élevées des consommateurs qu’ils satisfont en se rendant dépendants des marchés financiers. Le problème est que ce groupe est en expansion rapide. Die Presse (Autriche) appelle les Européens à croire en eux-mêmes pour surmonter leurs divisions et accomplir leur destinée commune. Il ne s’agit pas (ou plus) d’aspirer à une grande plateforme fédéraliste ou faire des promesses irréalistes, mais à réaliser des progrès concrets et graduels.

 

Irish Examiner (Irlande) exhorte de son côté à un retour de la diplomatie, art trop négligé ces derniers temps, pourtant seul capable de tendre vers un nouvel équilibre dont l’UE a un besoin impératif, qui plus est aux lendemains du Brexit. Il en faudra face au Royaume-Uni, face aux Etats-Unis, et surtout face à la Chine, dans le cadre d’une nouvelle Guerre froide qui s’est déjà engagée entre systèmes libéral et autocratique selon Blick (Suisse). Il incombe désormais à la Croatie de mener l’UE sur cette voie, pour avoir succédé à la Finlande pour la présidence tournante. Une première pour ce pays, qui s’annonce bien difficile. L’Echo (Belgique) craint même le pire car, en plus de négociations ardues avec le Royaume-Uni à compter du 1er février en vue de redéfinir ses relations avec l’UE, Zagreb s’est donnée comme priorité l’élargissement aux Balkans occidentaux. Alors même que la France souhaite geler ce dernier en l’absence de révision des modalités d’adhésion prônée par Macron, rappelle The Irish Times (Irlande), qui plaide pour une poursuite du processus, indispensable pour maintenir arrimé à l’Ouest des pays comme la Serbie ou le Kosovo. La question est de savoir si la Croatie y est apte, traversée elle-même par de puissants courants nationalistes que met en lumière Delo (Slovénie). Novli List (Croatie) ajoute une couche d’expectative en énumérant tous les autres défis européens de la Croatie à venir : Vice-présidence de la CE, conférence sur l’avenir de l’Europe, Rijeka capitale européenne de la Culture…

 

Fort heureusement, la présidence tournante de l’UE est principalement symbolique, consistant essentiellement à organiser et mener les réunions du Conseil européen, véritable instance de décision, sur la base des propositions politiques et législatives d’une CE désormais bien installée. Par ailleurs, quelques notes d’espoir proviennent d’autres Etats-membres, à l’image de l’Autriche qui se dote d’un gouvernement original et inédit, puisque fondé sur un attelage jusque-là improbable écolo-conservateur. En effet, le Chancelier ÖVP sortant, Sebastian Kurz, vient de signer un accord avec les Verts (dont est issu le Président de la République) afin de se maintenir au pouvoir, abandonnant définitivement son ancien allié national-populiste FPÖ.

Dennik N (Slovaquie) ne s’en étonne guère car la force actuelle des extrêmes à travers l’Europe oblige à de véritables contorsions politiques de manière à les tenir à l’écart des responsabilités. L’Autriche est néanmoins la première à tenter cette expérience, tandis que l’Allemagne y pense depuis un certain temps, sans oser franchir le pas : Die Welt (Allemagne) déplore que les deux perdants des dernières élections, CDU et SPD, s’agrippent l’un à l’autre pour ne pas sombrer vers le fond, au lieu de faire preuve d’une nouvelle audace propre à renouveler la vie politique et peut-être ainsi affaiblir les populistes.

Cesky Rozhlas (République tchèque) prédit que nombre d’Etats européens vont suivre avec attention et intérêt l’expérience autrichienne, pour éventuellement s’en inspirer si elle parvient à apaiser la situation et à renforcer la confiance des citoyens au moyen de projets diversifiés.

De Standaard (Belgique) pense que la méthode viennoise pourrait notamment rendre service à la Belgique. Mais Deutschlandfunk (Allemagne) se montre sceptique sur la possibilité de la transposer car le contexte politique autrichien est particulier, entre un président de parti conservateur très malléable et des écologistes tout juste revenus au Parlement. Toujours est-il que Kurz n’a pas droit à l’erreur selon Luzerner Zeitung (Suisse), après la scission provoquée avec les sociaux-démocrates puis les nationalistes : il y va de sa carrière, de son pays et de l’UE !

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto