Nous avons besoin de produire des efforts communs !

Nous avons besoin de produire des efforts communs !

 

L’Europe est donc devenue l’épicentre mondial de la pandémie de coronavirus.  La faute à qui ? Nombreux sont ceux à être tentés une fois de pus d’ériger l’Union européenne (UE) en bouc émissaire. Pas seulement aux Etats-Unis, où Donald Trump n’a pas manqué d’égratigner sa meilleure ennemie, mais au sein même du Vieux Continent, où l’heure n’est pourtant pas à la polémique ! Dnevnik (Slovénie) donne le la en la matière, frappant l’UE néolibérale de discrédit puisque la « centrale eurocrate bruxelloise » n’a pas été en mesure de formuler une politique cohérente et, au nom de la libre circulation des capitaux, a gêné les Etats-membres qui tentaient de protéger la population. On croit rêver ! 

Hospodarske Noviny (République tchèque) remet les pendules à l’heure, avec le rappel simple mais efficace que l’action de l’UE dépend précisément des Etats-membres. À ceux qui voient en elle le pendant occidental de l’Union soviétique, preuve est malheureusement faite qu’elle ne peut rien imposer aux Etats-membres si ces derniers ne sont pas coopératifs. Or, le moins que l’on puisse dire est que le coronavirus a révélé et exacerbé les égoïsmes nationaux. Les exemples pathétiques ne manquent pas : 

Deutsche Welle (Roumanie) déplore la sourde oreille de l’Europe du Nord aux technologies de pointe face à l’appel à l’aide désespéré de l’Italie ; Badische Zeitung (Allemagne) dénonce l’absence de proposition de traiter en Bade les malades de l’Alsace où le système de santé arrive à saturation ; Falter (Autriche) souligne que l’Allemagne avait interdit l’exportation de masques et d’appareils respiratoires, avant de se raviser sous la pression de… la Commission européenne ! Car la Présidente de cette dernière, Ursula Von Der Leyen (UVDL), avec l’appui du Président français, Emmanuel Macron, s’efforce de coordonner les Etats-membres et de les emmener sur des actions communes, notamment financières, tel un plan d’urgence pour la recherche médicale. Il y a effectivement urgence dans une UE qui traverse probablement l’heure la plus éprouvante de son histoire, muée toute entière en « zone rouge » selon La Repubblica (Italie). La crise est telle que la coopération internationale dépasse le seul cadre européen, qui est plus nécessaire que jamais, clame Frankfurter Rundschau (Allemagne). Surtout que cette crise est en train de se dédoubler pour s’aggraver.

Bien sûr, la crise est tout d’abord sanitaire. Dans la panique et le désordre général, les Etats agissent indépendamment les uns des autres, y compris de leurs voisins, pensant et affirmant mordicus que la fermeture des frontières est la meilleure des mesures de protection, alors que le mal est déjà chez eux et que cette même fourniture risque de produire de terribles effets pervers au sein d’un marché unique où les marchandises essentielles ne pourront plus circuler librement pour assurer le bon approvisionnement des uns et des autres, qui en sont dépendants !

Finalement, ils se rendent comptent les uns après les autres que cette mesure est largement insuffisante pour contenir l’épidémie. Ainsi en viennent-ils petit à petit à des décisions similaires de confinement général : Italie, puis Espagne, puis France, puis Belgique, puis Danemark, etc. Certains médias rapportent les réticences de quelques-uns vis-à-vis de ce confinement général. 

De Volkskrant (Pays-Bas) évoque « une hypothèse aléatoire » selon laquelle les mesures les plus radicales sont nécessairement les meilleures, dans l’attente de nouveaux éléments de connaissance des experts. La Stampa (Italie) met en exergue le cas (toujours) symptomatique du Royaume-Uni, qui a décidé un temps de s’en remettre à « l’immunité collective », un concept selon lequel la population finira par s’auto-immuniser contre le virus, une fois que ce dernier en aura contaminé une majeure partie. D’ici là, il fallait simplement adopter des comportements d’évitement, propres à étaler l’épidémie et à écrêter les contaminations, de manière à ce que le système de santé puisse faire face. 

The Guardian (Royaume-Uni) file la métaphore à ce sujet, imaginant une maison en flammes confiée à une personne qui, pour éteindre l’incendie… attiserait les flammes ! Une attitude purement suicidaire. Le Premier Ministre lui-même, Boris Johnson, a fini par prendre conscience de cette incongruité, avec le risque de centaines de milliers de morts, et décréter des mesures pus strictes, sans pour autant en arriver encore au niveau continental. Sans doute le fameux « wait and see »…

La crise devient aussi socio-économique, du fait précisément d’un confinement général qui arrête les activités des Etats-membres l’une après l’autre, du moins quand elles ne sont pas essentielles à la survie collective. Encore que certaines des activités vitales sont aussi durement touchées, et pourraient dès lors se dégrader sérieusement si l’UE et ses pays n’y prennent pas garde.

Dagens Nyheter (Suède) critique sévèrement là-encore le « chacun pour soi » : dans une lutte désormais commune, nous avons besoin de produire des efforts communs, déjà pour trouver un remède au virus, ensuite pour protéger tout autant les économies que les populations, en attendant que ledit virus reflue enfin. Ces efforts communs, de simples citoyens les concèdent : Der Nordschleswiger (Danemark) salue les nombreux clients soutenant les entreprises, par exemple en renonçant à des remboursements, ou maintenant leurs abonnements, avec l’espoir de les retrouver à l’issue de la crise. Mais ces gestes, aussi importants soient-ils, ne suffiront pas pour sauver le système d’un cataclysme annoncé. Pas même les dépenses tout azimut des Etats, qui renoncent définitivement à la sacro-sainte orthodoxie budgétaire.

Le fait est que ces Etats, déjà très endettés, pour beaucoup à la limite de leurs capacités à emprunter, n’ont plus les marges de manœuvre de 2008. Le salut ne peut donc venir que de l’UE, que Macron implore pour un plan de préservation et de relance massifs, y compris une fois le virus derrière nous. Car il faudra alors avoir les moyens de réparer les immenses dégâts que le covid-19 aura causé sur son passage dévastateur. 

Der Standard (Autriche) remet dès lors en selle l’idée des euro-obligations, à savoir l’émission de prêts paneuropéens, d’autant que la situation actuelle n’est pas le fruit de l’incurie de quelques-uns, dont l’Allemagne et ses disciples avaient excipé en 2008 / 2009 pour rejeter cette idée en bloc. En attendant, Observador (Portugal) exhorte la Banque Centrale Européenne (BCE) à intervenir, tout comme le Président français, qui n’a guère goûté le premier discours de sa compatriote, Christine Lagarde, toute fraîche Présidente de l’institution financière européenne, appelant les Etats à prendre leurs responsabilités budgétaires, sans filet de sécurité bancaire.

Depuis lors, la BCE a heureusement changé de pied, avec l’annonce de rachat massif de dettes publiques et privées à hauteur de 750 milliards d’euros, après un premier programme de 120 milliards. Il Manifesto (Italie) explique que le Directoire de la BCE est à l’origine de ce virage, imposé à Christine Lagarde au mépris de son soi-disant dogmatisme libéral. Taz, Die Tageszeitung (Allemagne) s’en réjouit, car la lutte contre le virus ne peut désormais plus échouer sur la question de l’argent. La BCE a en effet créé le cadre économique nécessaire pour que la politique puisse agir : un grand moment pour l’Europe. 

Deutschlandfunk (Allemagne) se montre bien moins enthousiaste, à cause d’une question fondamentale : les banques centrales ne seraient-elles pas en train de se priver des munitions dont elles auront besoin pour la période consécutive à la crise sanitaire ? Car il est certain que celle-ci prendra fin à un moment ou à un autre, et qu’il faudra alors en gérer les conséquences désastreuses, en essayant d’en tirer et d’en appliquer les leçons, dans l’espoir d’une Europe régénérée dans un monde meilleur. L’espoir fait vivre !

Crédit photos : © Kenzo Tribouillard / AFP
Rédacteur : Cédric Espéranto