Cruelle absence

Cruelle absence

 

Au cours de la semaine écoulée, les médias européens se sont particulièrement focalisés sur deux sujets : la Syrie et Davos. Le point commun ? La cruelle absence de l'Union européenne (UE), qui peut paraître logique d'un point de vue géopolitique dans la mesure où l'Europe politique est embryonnaire, mais qui est bien plus surprenante et inquiétante sur la scène économique dont elle est incontestablement un poids lourd.

Les regards se sont donc à nouveau tournés vers la Syrie suite à l'offensive lancée par le président turc en territoire syrien, à l'encontre des Kurdes qui s'y sont solidement implantés suite à leur victoire contre Daesh.

Daily Sabah (Turquie) explique que son pays entend ainsi éliminer la menace terroriste passe-muraille. Attention : la rhétorique turque ne vise pas les djihadistes, mais les membres du YPG, milice kurde proche du PKK, le parti séparatiste des travailleurs kurdes en Turquie. Comme le note The Guardian, Erdogan joue une fois de plus la carte du « terrorisme kurde », sauf que nul ne le soutient plus désormais car toutes les puissances protagonistes préfèrent que la zone frontalière soit contrôlée par les Kurdes, au risque de voir y resurgir les Islamistes en cas contraire.

Les Russes sont toutefois hésitants : Izvestia (Russie) perçoit les Kurdes comme pions des Américains, qui en profiteraient ainsi pour consolider leur présence en Syrie. Car El Periodico de Catalunya (Espagne) rappelle que le pays est un champ de bataille où s'affrontent avant tout les grandes puissances, à commencer par les États-Unis et la Russie.

Nowaja Gaseta (Russie) souligne que celle-ci n'a pas abandonné le vieux rêve tsariste du contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles, que lui permettrait un isolement de la Turquie au sein de l'OTAN. Dès lors, Vecernji List (Hongrie) affirme que Moscou a donné son aval à Ankara, en toute discrétion, pour une opération visiblement planifiée dans le détail. Bien entendu aux dépens des civils...

D'ailleurs, Delo (Slovénie) met en garde sur un possible génocide, sur lequel l'ONU fermerait les yeux étant donné les acteurs de l'échiquier funeste. Un génocide perpétré sur les Kurdes. En effet, Die Welt (Allemagne) craint que l'Occident ne les abandonne au triste sort que leur réserve Erdogan , malgré leur rôle crucial dans la victoire contre Daesh et leur importance vitale dans la stabilisation (voire la démocratisation) de la région. Le prix historique à payer serait alors très lourd..., met en garde le journal. D'autant que la question kurde ne peut être réglée par la violence, selon The Independant : Erdogan  se fourvoie, encore et toujours, dans ce postulat illusoire. Sans être pour autant tancé par les Européens qui se trouvent affaiblis et inaudibles dans ce concert assourdissant des nations, surtout du fait de leurs divergences avec des Américains qui se moquent bien de la reconstruction de la Syrie, peu concernés par la problématique des réfugiés. Tagesschau.de (Allemagne) s'interroge par ailleurs sur le rôle trouble de l'UE en tant que fournisseuse d'armes à la Turquie, membre de l'Alliance atlantique ; et réclame un examen plus critique à l'avenir des exportations en la matière.

Grandeur et décadence : pendant ce temps, plus de 3 000 décideurs économiques, financiers, politiques et scientifiques se sont retrouvés à Davos pour le désormais traditionnel et incontournable forum économique mondial. En vue de résoudre la quadrature du cercle, à savoir créer un futur commun aux peuples du monde, au moment même où 8 milliardaires concentrent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de l'humanité !

Certes, L'Opinion (France) reconnaît que certains parmi eux se sont engagés à employer la moitié de leur fortune à des causes humanitaires, mais ils limitent ainsi la réflexion sur les remèdes indispensables pour rendre la mondialisation plus inclusives. Corriere de la Sera (Italie) dénonce d'ailleurs un sommet de narcissisme et d'arrogance, qui n'identifie pas le danger d'un retour au protectionnisme, incarné par DonaldTrump ; un danger réel pour la zone euro qui pourrait bien rentrer en récession sans les importations américaines.

Sydsvenskan (Suède) se montre plus optimiste car le président américain lui semble trop isolé pour être crédible. Irish Examiner (Irlande) lui emboîte le pas : si Trump  attaque vertement le libre-échange pour satisfaire sa base électoral, il est limité par la multitude de projets américains à l'étranger. Force est de remarquer néanmoins que le locataire de la Maison Blanche ne se contente pas de mots, mais passe aux actes. Ainsi l'introduction de droits douanes prohibitifs sur les machines à laver et les panneaux solaires exportés vers les États-Unis, notamment depuis la Chine.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) applaudit cette initiative d'un des rares hommes qui se moquent de l'opinion des dirigeants chinois. Pour le journal, les Européens seraient bien inspirés de le soutenir verbalement, tout en le modérant, au lieu de s'offusquer. Car Tages-Anzeiger (Suisse) dénonce la politique chinoise des subventions aux exportations, qui confèrent aux entreprises de l'Empire du Milieu des avantages colossaux sur leur concurrentes, américaines ou européennes. En même temps, la Chine a les moyens de riposter, au risque d'une escalade qui porterait un coup fatal à l'économie mondiale.

Delo (Slovénie) en appelle ainsi à la raison européenne : l'Europe doit réfléchir à sa propre identité économique et prendre la tête d'une mondialisation responsable, d'un commerce équitable et d'un avenir solidaire. Sans cela, elle sera elle-aussi balayée par les pays émergents. Daily Sabah (Turquie) trouve précisément paradoxal que ces derniers, habitués au communisme de marché, s'approprient aujourd'hui les idéaux de Davos reposant sur l'intégration néolibérale.La Repubblica (Italie) observe d'ailleurs la montée en puissance de l'Inde, preuve que le centre de gravité planétaire s'éloigne un peu plus d'une Europe décidément incapable de le retenir ou de s'y accrocher en l'absence d'unité et de volonté.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Esperanto

« Nous ne coalisons pas des États,
nous unissons des Hommes »