Comment soigner l'Europe ?

Comment soigner l'Europe ?

Les symptômes sont désormais évidents, cinglants et indéniables : l'Union Européenne (UE), organisation sans précédent ni équivalent, censée stabiliser le Vieux continent et en imposer au reste du monde, souffre d'un mal qui sape ses bases et altère ses perspectives, à savoir l'impuissance.

Force est de constater, que l'Homme est imparfait et que l'UE est une de ses réalisations. À ce titre, cette dernière est elle-aussi imparfaite, comme tout artefact, qui plus est conceptuel et institutionnel. Quoi de plus normal, dès lors, de constater chez elle comme chez son créateur, de temps à autres, des baisses de régime, des maladresses, des errements... Tel fut le cas à de nombreuses reprises depuis sa naissance en 1951 sous la forme de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA), voilà 65 ans. À chaque fois, la construction européenne a su rebondir, se relancer, franchir des étapes, progresser et s'élever. Mais depuis une quinzaine d'années, elle perd de la vigueur, voire pire, se rétracte. Elle est de facto entrée dans un cercle des plus vicieux : plus elle tergiverse, moins elle est audacieuse ; moins elle est audacieuse, moins elle agit ; moins elle agit, moins elle est efficace ; moins elle est efficace, plus elle doute : plus elle doute, plus elle tergiverse...

Ainsi le couple qu'elle forme cahin-caha avec ses citoyens se trouve-t-il menacé d'une rupture aux conséquences incalculables. La passion, ou tout au moins l'attirance, qui les soudait à l'origine se sont étiolées avec le temps et surtout avec les épreuves. De nos jours, les peuples semblent indifférents, si ce n'est hostiles, à ce mariage désormais de raison, comme obligé, par crainte des lendemains incertains d'un divorce qui en rappellerait des précédents, particulièrement douloureux. Les Européens sont déçus, à la hauteur de leurs attentes, voire de leurs espérances vis-à-vis d'une Europe que leurs dirigeants leurs avaient vendu comme la solution miracle à tous leurs problèmes. Qui se souvient aujourd'hui de l'enthousiasme parfois délirant des plus récents convives au banquet des pays réconciliés et rassemblés, pour le pire comme pour le meilleur ? Une dizaine d'années plus tard de crises à répétition que l'Europe n'a pas forcément déclenchées, mais qu'elle n'a pas su empêcher ou ne parvient toujours pas à résorber, la désillusion est totale et redoutable.

À qui la faute de cette impuissance devenue chronique et factrice de perversions extrémistes ? À une véritable schizophrénie ! Quels reproches sont aujourd'hui adressés à l'UE ? D'être devenue un monstre de complexité à caractère surtout mercantile et financier, sur le mode anglo-saxon. Faut-il rappeler ici que la France, parangon d'une Europe puissance capable de jouer d'égal à égal avec les grands blocs planétaires, soi-disant moteur de sa construction, a bloqué à deux reprises, en 1954 puis en 2005, une intégration politique susceptible de donner à l'UE les moyens de ses propres ambitions ?!
Les Français ne sont bien sûr pas seuls responsables, mais le résultat était à prévoir et est sans appel : une vaste zone uniquement commerciale de concurrence bien souvent vécue comme sauvage et déloyale en l'absence d'harmonisation fiscale et sociale, reposant pour partie seulement sur une monnaie unique aux mains de banquiers irresponsables devant des citoyens qui bénéficient sans nul doute des avantages de la libéralisation des échanges, mais qui y sont aussi noyés, parfois broyés, dépossédés de leur propre liberté et, pire, de leur identité.

Aujourd'hui, la grande majorité des Français comme de leurs partenaires sont favorables à la création d'une armée européenne ou bien encore de gardes-côtes européens. Dans le même temps, ils rejettent l'idée d'une fédéralisation dotée d'impôts spécifiques et d'un budget conséquent, à savoir la mise en place d'un véritable État, seul capable des prouesses espérées en vain par les citoyens qui, du coup, se défient et se détournent d'une UE devenue le bouc-émissaire facile et systématique de tous les maux de nos sociétés. Au final, l'impuissance de l'Europe s'auto-alimente. Elle ne croit plus en elle-même, minée par une crise de foi, une obésité normative, une tension intergouvernementale, une dégénérescence mémorielle et une déficience immunitaire qui la rendent vulnérable aux attaques de ses adversaires et ennemis, trop heureux de dépecer ce colosse aux pieds d'argile qui aurait pu les contrer, voire provoquer leur perte.

À coup sûr, une thérapie de couple pour tenter de réconcilier l'Europe et ses citoyens, ou un traitement homéopathique à base de réformettes au gré des événements, ne suffisent plus. Ces solutions n'en ont jamais été et en sont encore moins aujourd'hui au regard de la gravité de la situation : elles sont autant de rustines qui n'empêchent pas la roue de l'Histoire de se dégonfler et l'Europe de chuter sur un chemin toujours plus accidenté. Besoin est d'administrer à l'homme malade du monde un remède de cheval, ce qui nécessite l'audace d'un choix clair et définitif.
L'alternative est aujourd'hui la suivante : soit une Europe des peuples qui mutualisent, soit une Europe des nations qui se déchirent. L'entre-deux tenté depuis des décennies ne fonctionnent pas. Il n'est que temps d'en prendre conscience, d'en tirer les conséquences et de sortir de l'ambiguïté.
Certains le font d'ores et déjà en optant malheureusement pour le national-conservatisme, à rebours du mouvement opéré jusque là, à l'encontre d'un intérêt général qu'ils imaginent brimer leurs intérêts particuliers alors que tous sont intimement imbriqués. Rien n'est inéluctable, mais rien n'est irréversible non plus. Si les politiques n'ont pas la lucidité et le courage de ces vérités, les citoyens doivent ouvrir les yeux et s'emparer de leur destinée commune avant que d'autres ne le fassent une fois encore à leur place et une fois de plus à leur détriment.