Colosses aux pieds d'argile

Colosses aux pieds d'argile

 

Une des principales critiques adressées à l'Union européenne (UE) de longue date est sa faible propension à investir le domaine social. Quoi qu'en pensent ses contempteurs, elle n'est absolument pas fondée car les institutions communautaires sont à l'origine d'innombrables normes visant la protection des citoyens européens comme consommateurs mais aussi travailleurs. Ce qui constitue d'ailleurs une des raisons du Brexit, les Britanniques jugeant excessive et dérangeante l’immixtion bruxelloise dans leurs affaires sociales.

Or, leurs anciens partenaires viennent de proclamer leur intention d'aller encore plus loin, et ce, lors d'un sommet extraordinaire à Göteborg, en Suède, relativement passé inaperçu, en dépit de l'importance des enjeux.En fait, la presse du Vieux Continent ne s'en est guère fait l'écho car elle est circonspecte face au « socle social » proposé par la Commission européenne, dans l'optique de minima sociaux communs. Ainsi, Delo (Slovénie) espère davantage que la détermination d'objectifs, aussi louables soient-ils : besoin est de les mettre en œuvre, ce qui n'est pas gagné au regard des divergences d'intérêts. Précisément, Deutschlandfunk (Allemagne) appelle à appliquer les 20 droits fondamentaux énumérés à l'occasion, sous la surveillance de la Commission européenne, à l'instar des budgets. Sans quoi l'UE se contentera une fois de plus de vieilles rengaines que déplore Jutarnjilist (Croatie) pour qui les politiques européens seraient bien inspirés de suivre l'exemple du Pape François aux lendemains d'un repas au Vatican en compagnie de 1 500 nécessiteux.

Le sommet de Göteborg est partie prenante d'un agenda ambitieux de traitement des grands dossiers européens. NRC Handelsblad (Pays-Bas) se réjouissait que le Conseil européen des chefs d’État et de Gouvernement se décide enfin à s'attaquer sérieusement aux nœuds gordiens qui étouffent l'UE, dans le cadre d'un genre de « printemps européen ».

Mais un événement inattendu menace de porter un redoutable coup d'arrêt à ce nouvel élan, pourtant indispensable à la construction européenne. Inattendu car il vient du plus solide et stable des protagonistes : l'Allemagne, suite à l'échec de la formation d'une coalition dite « jamaïcaine » entre la CDU-CSU de Merkel, le FDP libéral et les Grünen écologistes (noir, jaune et vert, telles les couleurs du drapeau jamaïcain).

Certes, comme l'indiquent Neue Zürcher Zeitung (Suisse) et Die Presse (Autriche), la force du pays, à la fois économique et institutionnelle, lui permet le luxe d'une phase prolongée d'insécurité politique, d'explorations et d'expérimentations. Mais Naftemporiki (Grèce), comme bien d'autres en Europe, s'inquiète des répercussions de l'incertitude allemande au niveau continental, à savoir la paralysie de l'UE sur les questions clés pour son avenir,comme le Brexit ou la refonte de la zone euro proposée par Macron . « Sans le vaisseau amiral allemand, le reste de la flotte européenne sera vulnérable et désorientée ».

Finalement, Svenska Dagbladet (Suède) observe que l'Allemagne, longtemps érigé en modèle à suivre, ne vaut pas mieux que les autres. Pire, elle se révèle être un colosse aux pieds d'argile, ce qui est d'autant plus inquiétant qu'elle porte actuellement sur ses épaules le devenir de tout un continent. Angela Merkel  est finalement à son image. La Chancelière inoxydable semble bien usée par le temps, malgré toute sa prudence, toute sa sagesse et toute son habileté. Nombreux sont les médias européens à la critiquer, voire à l'enterrer. Par exemple, La Repubblica (Italie) affirme que « Mutti » (surnom autrefois affectueux, aujourd'hui synonyme de railleries) est devenue un obstacle à la recherche de solutions potentielles, car les sociaux-démocrates du SPD auraient sans doute moins de scrupules à intégrer une énième « Grosse Koalition » avec les conservateurs de la CDU-CSU si ceux-ci se dotaient d'un nouveau chef qui ne les phagocyte  plus.

Le Temps (Suisse) va encore plus loin : si la Chancelière a le mérite indéniable d'avoir sauvé des eaux une UE prenant l'eau de toute part, elle est aussi responsable d'un immobilisme qui a précisément ouvert toutes ces brèches. Aussi le journal appelle-t-il l'Allemagne à se doter d'une direction « plus décisive, plus inspirante ». Bien que le Gouvernement britannique voit en Merkel  la plus fiable alliée pour négocier un Brexit acceptable par toutes les parties, The Times (Royaume-Uni) dénonce une gouvernance sans vision, néfaste pour l'Allemagne et ses partenaires, la Chancelière n'ayant cessé en 12 ans d'esquiver les décisions importantes. Mieux (ou pire, selon les points de vue), The Independant (Royaume-Uni) imagine que son remplacement par un conservateur plus orthodoxe, c'est-à-dire moins favorable à la liberté de circulation des personnes, pourrait annuler le Brexit. El Diario (Espagne) évoque dès lors «  le commencement de son déclin », tout en le regrettant car la dirigeante allemande était jusque-là un gage de stabilité pour l'ensemble de l'Europe.

Précisément, à l'inverse des confrères cités jusque-là, et au diapason des partenaires de l'Allemagne, nombre de médias européens expriment ouvertement leur souhait d'un maintien de Merkel aux manettes allemandes et européennes. D'autant plus à l'heure d'une césure de plus en plus nette et inquiétante entre les parties occidentales et orientales du Vieux Continent. Née en RDA, élevée en régime communiste, russophone mais ferme vis-à-vis de Poutine, en même temps humaniste et réceptive aux propositions du président français, la Chancelière présente l'avantage d'une synthèse qui assurait jusque-là une relative unité de la famille européenne, ainsi que le souligne Nepszava (Hongrie). Surtout qu'elle jouit d'une aura internationale qui conduit ses interlocuteurs à la respecter et à l'écouter.

Son départ rendrait l'UE orpheline, mais il est hautement improbable, tout simplement parce que nul ne semble aujourd'hui en mesure de lui damer le pion pour lui succéder. Il va donc falloir une fois de plus compter avec elle. Dès lors, trois options sont envisagées par les médias européens.

L'une d'elle est l'installation d'un gouvernement minoritaire, comme en Espagne. Der Standard (Autriche) prétend que ce dénouement serait salutaire car il ramènerait le débat politique sur le devant de la scène. En effet, finie la « démocratie zen » du consensus mou : besoin serait pour l'exécutif de se battre pied-à-pied pour chacune de ses réformes.

Ziet Online et Die Tageszeitung Taz (Allemagne) affirment aussi sa préférence pour cette option, parfois avec enthousiasme, vers une « démocratie vécue au quotidien » dans laquelle les points de concorde et de divergence apparaîtraient plus clairement, ce qui aurait le mérite d'une nouvelle polarisation des partis traditionnels coupant l'herbe sous le pied des prétendues alternatives ô combien aventureuses comme l'AfD.

Précisément, la présence inédite depuis la guerre de l'extrême-droite au Bundestag, qui prive les grands partis des voix nécessaires pour former des coalitions simples et durables, désincite la plupart des observateurs à prendre parti pour l'option de nouvelles élections début 2018, bien que les sondages aillent plutôt en ce sens.

Selon eux, non seulement un autre scrutin ne réglerait rien, comme vu en Espagne, mais en plus, il risquerait de renforcer les radicaux, y compris le FPD désormais eurosceptique. Le Financial Times (Royaume-Uni) est relativement seul à prôner cette voie, avec l'idée que le SPD s’en sortirait suffisamment renforcé pour se permettre de former une nouvelle coalition avec la CDU-CSU. En d'autres termes, le journal prône la seconde option... pour progresser vers la troisième, à savoir la reconstitution de la « Grosse Koalition » ou « GroKo ».

Que celle-ci soit mise en œuvre de suite ou après de nouvelles élections, Tages-Anzeiger (Suisse) la juge politiquement risquée pour le SPD, ce qui explique que son chef, Martin Schulz, ancien Président du Parlement européen et adversaire malheureux (parce que guère valeureux) de Merkel , tergiverse, malgré la double pression de ses collègues européens et des médias. Parmi eux, Bild (Allemagne) appelle le SPD à prendre ses responsabilités, avec une récompense possible à la clé : réussir à imposer ses vues et ses candidats à la Chancelière, notamment aux finances (poste ministériel jusqu'ici réservé aux conservateurs). Idem pour Der Standard qui enjoint le SPD à profiter de la faiblesse de Merkel. Sachant que les électeurs ne soutiennent jamais des dégonflés.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

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