Changements de paradigme urgents

Changements de paradigme urgents

 

La semaine écoulée a eu une forte tonalité socio-économique du fait d’un rendez-vous aux sommets désormais incontournable, à savoir la rencontre des décideurs mondiaux dans la célèbre station de sports d’hiver suisse de Davos. Au préalable, le Fonds Monétaire International (FMI) a publié ses prévisions de croissance pour la planète sur 2020 et 2021 : après 3.9% en 2019, elle devrait atteindre 3.4%. La nouvelle directrice, Kristalina Georgieva, relayée par La Croix (France), la qualifie de « poussive ». Le qualificatif peut surprendre car nous sommes loin d’une stagnation, sans compter que les interrogations se multiplient sur les dégâts que l’activité humaine inflige à l’environnement. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) énonce précisément en bonne place le changement climatique parmi les menaces qui planent à plus ou moins long terme sur l’économie internationale, et qui comptent notamment les tensions commerciales, le Brexit, la déliquescence des infrastructures, le vieillissement des populations, les inégalités et les tensions sociales. L’Union européenne (UE) se penche sur tous ces sujets délicats, voire explosifs, pour tenter de leur apporter des réponses adaptées, qui ne peuvent pas être seulement de niveau national. Ainsi la Commission européenne (CE) vient-elle de présenter des propositions en vue d’introduire un salaire minimum européen. Krytyka Polityczna (Pologne) y est très favorable, afin de permettre aux ouvriers non qualifiés et aux nouveaux actifs de travailler dans des conditions pour le moins comparables au sein de l’UE. Il s’agirait en effet de déterminer un niveau minimum dicté par la décence, afin que tout travailleur puisse gagner un peu plus que l’absolue nécessité pour se maintenir biologiquement en vie. Une mesure de justice sociale, mais aussi économique, car elle éviterait des distorsions de concurrence fustigée par Handelsblatt (Allemagne), qui évoque la faillite des abattoirs français, confrontés à trop forte concurrence germanique en l’absence de régulation salariale Outre-Rhin. La situation s’est améliorée depuis l’instauration d’un salaire minimum allemand en 2015, qui profite finalement aux deux parties dans la mesure il réduit une pauvreté endémique, exploitée par les populistes et europhobes.

 

Si les inégalités étaient au cœur de sa précédente édition, le 50ème Forum économique mondial de Davos a porté cette fois son attention sur le climat, tiraillé entre Donald Trump et Greta Thunberg. L’occasion pour certains médias européens de s’interroger sur le ski, à l’heure de la fonte des glaciers et de la raréfaction de la neige en montagne, qui obligent à de gigantesques efforts pour maintenir pratique et compétitions. Tages-Anzeiger (Suisse) défend le sport fétiche de son pays, qui serait plus écologique que bien d’autres, comme le foot, le basket ou le tennis, en l’absence de salles et de stades bétonnés chauffés ou climatisés. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) prend le contre-pied de son confrère national, moquant les bandes blanches de neige artificielle au milieu de paysages colorés, comme un orgueilleux pied de nez à la nature, qui s’en vengera certainement une fois de plus. En attendant, les grands pontes de l’économie mondiale s’adonnent à cœur joie aux sports de glisse sur les hauteurs de Davos, en même temps de parler affaires. Naftemporiki (Grèce) ne croient pas qu’ils ne puissent pas plus faire grand cas des catastrophes écologiques que des pauvres et laissés pour compte, d’ailleurs premières et principales victimes desdites catastrophes… L’Echo (Belgique) se montre aussi pessimiste : certes, plusieurs multinationales se sont engagées dans une démarche environnementale, mais elles participent d’une croissance mondiale qui submerge tout et anéantit les efforts individuels, qui plus est en l’absence de chef d’orchestre supranational capable d’imposer l’écologie dans les arbitrages commerciaux. Pour Corriere Del Ticino (Suisse), il faut commencer par cesser d’opposer économie et environnement, soit un vrai changement de paradigme, qui pourrait aboutir à une synthèse acceptable par tous les acteurs et véritablement efficaces à tous points de vue. Pour ce faire, L’Opinion (France) exhorte à sortir des approches caricaturales et des affrontements stériles, tel l’antagonisme Trump – Thunberg. Car le sort de la planète mérite mieux qu’un duel primaire, à savoir un peu de rationalité. Lidove Noviny (République tchèque) ne dit pas autre chose en arguant que le capitalisme n’est pas source seulement de problèmes, mais aussi de solutions, donc d’espoirs. D’autant que la pression politique et sociale oblige le système à financer un nouveau monde vert : c’est là le fond de l’agenda de Davos, sommetoute, non-conflictuel, et non les joutes verbales d’un magnat et d’une égérie. Delfi (Lituanie) souligne que les élites économiques ne peuvent plus ignorer le mécontentement grandissant des opinions publiques chauffées à blanc et relayées par des politiques de plus en plus radicaux dans leur positionnement et leurs propositions, y compris aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, chancres du libéralisme. Ainsi, le fondateur du Forum de Davos lui-même suggère que l’évaluation d’une entreprise ne prenne pas uniquement en compte les bénéfices dégagés, mais aussi l’argent dépensé en salaire, en impôts et en lutte contre le changement climatique, comme un écho dans la montagne aux inquiétudes de dizaines de millions de personnes, à commencer par les Européens. Mais cette réunion annuelle a-t-elle encore une raison d’être, se demande Kristelgigt Dagblad (Danemark). Le véritable problème est que la plupart des participants serait bien en peine d’en exposer les résultats concrets, au-delà des palabres rituelles et diplomatiques, qui s’envolent dans le sens du vent de l’opinion mondiale. Peut-être les grands défis de la planète devraient-ils être traités dans un cadre plus solennel, plus formel, plus politique et plus engageant, au lieu d’être enfermés dans l’ornière médiatique de la célébrité et de la richesse, du strass et des paillettes, qui ne font plus rêver grand monde, bien au contraire, à l’heure de la multiplication des révoltes populaires.

 

Si la France tient le haut du pavé en matière de contestation en Europe, elle n’est pas le seul pays de l’UE à s’empêtrer dans le complexe et lourd dossier des retraites. La Roumanie s’y débat elle-aussi, puisque le gouvernement libéral récemment investi de Ludovic Orban doit mettre en œuvre la promesse de son prédécesseur social-démocrate d’augmentation des pensions de 40%, alors même que les caisses de l’Etat sont vides.

Jurnalul National (Roumanie) dénonce l’incompétence du Ministre des Finances, qu’il tente de masquer en se réfugiant derrière l’effrayant lot de crise, sans préciser quelle hausse le budget pourrait supporter sans déstabiliser l’économie. Adevarul (Roumanie) se montre bien plus indulgent à l’égard du gouvernement, pris entre le marteau et l’enclume, en prédisant une dette tsunami dont la violence engloutirait le pays, à l’instar de la Grèce voisine. Cette dernière remonte tout doucement la pente, après avoir touché le fond comme nul autre auparavant, et se permet même le luxe d’une petite révolution politique avec l’élection d’une femme à la Présidence de la République, Ekaterini Sakellaropoulou. Une journée historique pour Ta Nea (Grèce), car le Parlement l’a élue au premier tour à une large majorité, par-delà les clivages. Cette victoire de la démocratie est le fruit, d’une part, d’une proposition audacieuse du Premier Ministre, et d’autre part, de l’attitude responsable des formations de Gauche, notamment Syriza. Tvxs (Grèce) regrette pour sa part le départ de cette magistrate progressiste de la Présidence du Conseil d’Etat, remplacée par une ultra-conservatrice visiblement soupçonnée de compromission avec le parti au pouvoir Néo Dimkratia. En Slovaquie, autre valse au plus haut niveau de l’Etat, cette fois au Ministère de l’Environnement, dont le titulaire a dû démissionner à la suite d’une rixe dans un restaurant de Bratislava. Pravda (Slovaquie) salue le comportement pragmatique et exemplaire de Laszlo Solymos, qui n’a pas cherché à se justifier, s’est tout simplement excusé de son comportement violent et en a tiré les conséquences institutionnelles. Sme (Slovaquie) avance que l’intéressé restera dans les mémoires, non pour son écart de conduite, mais pour les résultats obtenus dans ses fonctions, une véritable référence. Pour sa part, la Lettonie n’en est sans doute pas une, référence, ou alors négative, concernant l’état de son parc immobilier. Un contrôle de l’autorité chargée du contrôle des constructions met effectivement en lumière des dégâts importants dans 10 communes, dont les plus grandes villes. Lsm (Lettonie) loue la première institution étatique qui ne ferme plus les yeux mais regarde (et décrit) la réalité en face, mettant le doigt sur un grave problème, prévisible et visible. Diena (Lettonie) expliquent le laisser-aller des propriétaires qui ont acquis ces biens grâce à des bons de privatisation quasiment tombés du ciel au lendemain de l’indépendance, dès lors sans grande valeur à leurs yeux, sans compter que les revenus locatifs ne couvrent pas les frais et que tous ignorent sciemment les parties communes. Là aussi, un changement de paradigme s’impose, et vite !

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto