CETAstrophe ou le syndrome du village Gaulois

CETAstrophe ou le syndrome du village Gaulois

 

L'Union européenne (UE) vient de vivre un énième psychodrame avec le refus du parlement wallon d'entériner l'accord de libre-échange négocié pendant 7 ans entre la Commission européenne et l'État fédéral canadien, désormais connu sous l'acronyme CETA (Canada - Europe Trade Agreement).

À travers leurs institutions régionales, 3,5 millions de Wallons ont ainsi pris en otage près d'un demi-milliard d'Européens, obligeant le Président du Conseil européen, Donald TUSK, à reporter sine die la signature du traité avec le Premier Ministre canadien, Justin TRUDEAU.

Finalement, après moult tergiversations, aménagements et arrangements, dont les Européens sont devenus spécialistes, le processus a repris son cours normal.

Tout est bien qui finit bien ? Hélas non, tout au contraire. On peut même parler de véritable CETAstrophe car l'UE vient tout simplement d'imploser. Rien ne sera désormais plus comme avant. En fait, cette affaire est révélatrice de trois phénomènes particulièrement inquiétants pour l'avenir.

Pour commencer, à l'instar de son homologue euro-américain dont la discussion est suspendue (le TAFTA), les difficultés de conclusion de l'accord euro-canadien relèvent d'une récente et profonde contestation du libre-échange. Une contestation étrange car paradoxale.

En effet, faut-il rappeler que l'Europe doit sa richesse et sa puissance au libre-échange, non seulement en interne (entre la moitié et les deux tiers du commerce de chaque État membre se font avec le reste de l'UE !), mais aussi en externe (l'UE est la première puissance commerciale mondiale avec 30% de parts de marché!). Mieux : elle est à l'origine de la mondialisation, et ce, de très  longue date puisque son commerce international remonte à minima à l'Empire romain qui était en connexion avec la Chine, l'Inde, la Perse, l'Afrique et même les Saxons !

Ce sont bien les Européens qui ont déployé la mondialisation à partir du XVème siècle avec l'exploration océanique, la constitution de comptoirs en Asie et en Afrique, la conquête des Amériques, la création de routes maritimes et la mise en place du commerce triangulaire à base esclavagiste.

Ce sont encore les Européens qui ont diffusé le capitalisme dès le XVIIIème siècle avec la colonisation et l'industrialisation. Ce sont toujours les Européens qui se sont assurés les rennes du commerce international au XXème siècle en créant la plus vaste zone de libre-échange via la Communauté Économique Européenne (CEE) et en imposant à leurs partenaires l'Organisation Mondial du Commerce (OMC).

Il est incontestable que l'ouverture des Européens, non seulement les uns vis-à-vis des autres, mais aussi vis-à-vis du reste du globe, leur a permis de faire du Vieux Continent le plus riche de tous les temps.

Alors pourquoi ce soudain revirement ?

Qui plus est face à un État, le Canada, qui est d'essence européenne, en l'occurrence franco-britannique ; qui partage l'essentiel des valeurs et des principes de l'UE ; qui ne compte que 40 millions d'habitants face à 500 ; qui n'est pas un pays agressif ; qui a accepté nombre de concessions, contrairement aux États-Unis (ouverture de ses marchés publics, extension sur son territoire des protections dont bénéficient les produits agricoles européens, interdiction de toute importation en Europe de bœufs aux hormones, résolution des litiges entre États et entreprises par des juges nommés par les premiers, etc.).

Comme l'a très justement dit la Ministre canadienne du Commerce, totalement désemparée face à une Europe incompréhensible et prête à rompre bêtement les ponts avec son pays : si l'UE ne parvient pas à s'entendre avec le Canada qui en est si proche, alors elle n'y arrivera plus avec qui que ce soit. Certes, la Belgique a fini par lever le veto wallon, mais le traité doit être ratifié par chacun des 28, y compris le Royaume-Uni qui fait encore officiellement parti du club européen !

Nous en venons ainsi au second phénomène inquiétant : le morcellement de l'Europe.

En fait, les Européens développent un complexe d'infériorité, donc une fébrilité et une frilosité, non seulement à l'égard des Américains, mais aussi des Canadiens (avec lesquels le rapport de force est pourtant largement favorable à l'Europe), ce, pour une simple et bonne raison : ils ont face à eux des États fédéraux forts, qui parlent d'une seule voix, là où eux en sont incapables.

L'ironie de l'histoire du CETA est que les craintes de blocage ne portaient pas sur les États européens, mais sur les provinces canadiennes ! Personne n'aurait imaginé un instant que le problème pourrait venir d'une région européenne, à un niveau inférieur aux institutions non seulement communautaires, mais aussi nationales. A l'image du Brexit, résultat d'un référendum censé consolider l'assise électorale d'un Premier Ministre britannique aux abois, l'Europe vient de faire les frais des aléas de la politique intérieure d'un pays en déliquescence, la Belgique.

Pour survivre face à des régionalismes et communautarismes exacerbés, entre Flamands prospères et Wallons déclinants, entre néerlandophones, francophones et germanophones farouchement identitaires, cet État cœur de l'Europe, autrefois centralisateur, a opté pour une version allégée du fédéralisme, à la limite de la confédération, en déléguant une grande partie de ses compétences aux régions et aux communautés linguistiques, tel le Commerce. Dans le même temps, le Conseil européen, pour contrer les critiques à l'endroit d'une Europe trop peu démocratique, a décidé que le CETA ne serait pas ratifié à la majorité simple des États membres (formule acceptée par tous à l'origine), mais à l'unanimité.

Ce faisant, il a tout simplement détruit le fondement du marché unique en privant l'Europe d'une de ses rares compétences exclusives, la rendant de la sorte ingouvernable, imprévisible et impuissante.

La Wallonie s'est engouffrée dans la brèche, du moins les socialistes qui la gouvernent, non pas tant pour améliorer un traité jugé mauvais, mais pour s'imposer à un Gouvernement central dont ils ne font pas partie, au risque de plonger tout un continent dans la paralysie. Le plus drôle est que souverainistes et populistes ont applaudi à cette soi-disant résistance au diktat européen, en arguant de la volonté des peuples qui doit faire loi. Très hypocritement, les mêmes se gardent bien de se positionner sur le cas d'une Écosse qui veut demeurer dans l'UE, quitte à démanteler le Royaume-Uni. Pourtant alliés au Parlement européen, ils   divergent d'ailleurs fortement sur l'État-Nation, entre vision française de la Grande Nation ne souffrant aucune mise en cause de la part des régions et tendances régionalistes de plus en plus répandues et virulentes en Europe de l'Ouest.

Nous en arrivons ainsi au troisième phénomène inquiétant, à savoir la crise de la démocratie représentative.

Celle-ci repose sur la confiance et la solidarité. Or, ces deux piliers essentiels sont battus en brèche par les crises à répétition (financières, socio-économiques, migratoires, géopolitiques environnementales...) qui sont autant de menaces que les élites dirigeantes ne parviennent pas à endiguer, incapables elles-mêmes de se renouveler et de s'ouvrir pour s'adapter aux évolutions en cours, à défaut de les canaliser. Désabusés et apeurés, les individus ne savent plus à quel sein se vouer. Ils se livrent ainsi à trois inclinaisons naturelles en pareil cas :

- le rejet des partis traditionnels, qui cible logiquement les mouvements politiques aux responsabilités depuis 1945 : la chrétienne démocratie à Droite et la social-démocratie à Gauche, fers de lance de la démocratie libérale et de la construction européenne qui sont dès lors les victimes collatérales de leur chute. Ne jamais oublier que les élites sont tolérées par la masse, inégalités incluses, à condition qu'elles remplissent leurs missions de protéger et d'améliorer son existence : si elles s'en détournent, comme les aristocrates du XVIIIème siècle, leur destitution est assurée.

- le repli sur soi, qui conduit les Européens à se fermer aux autres en s'enferrant dans des communautés toujours plus petites : hier, le retour aux États-Nations (années 2000) ; aujourd'hui, le retour aux provinces de l'Ancien Régime (principautés absorbées par les États-Nations) ; demain, le retour aux seigneuries médiévales ; après demain, le retour aux clans celtes ?

- les réponses simplistes et radicales, totalement inappropriées dans un monde de plus en plus subtil et complexe. 

En conclusion, attention au fantasme du village gaulois qui vit sa vie à l'écart du monde, qui fonce dans le tas pour s'en préserver, qui semble finalement nager dans la félicité.

Primo, au delà de son aspect sympathique, à la fois hédoniste et jovial, la bande dessinée dont il est issu transpire une microsociété égoïste et brutale, sclérosée et figée, décentrée et marginalisée.Une microsociété dont la survie ne dépend pas tant de sa célèbre potion magique, que de sa capacité à faire preuve d'ouverture, d'ingéniosité et d'audace, vertus incarnées par ses deux héros.

Secundo, la réalité historique est que les Gaulois ont fini écrasés et balayés pour ne pas avoir su comprendre à temps que leur intérêt à chacun d'entre eux était de s'entendre, de se solidariser, de s'organiser, de se coordonner, de partager... en un mot, de s'unir, afin de préserver et de développer un modèle de civilisation bien plus sophistiqué que son image d'Epinal, par Toutatis !

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto