Ce qui nous unit...

Ce qui nous unit...

 

À l'heure où l'Union européenne (UE) célèbre les 60 ans de l'un de ses actes fondateurs, à savoir la création de son ancêtre, la Communauté Économique Européenne (CEE), via le Traité de Rome du 25 mars 1957, arrêtons-nous un instant sur ce qui nous unit, nous, Européens, d'autant plus en cette période d'agitations et de divisions. Pour ce faire, besoin est de dérouler les quelques 2000 ans d'histoire du Vieux Continent. Deux millénaires au cours desquels, par-delà ses querelles intestines incessantes et mortifères, l'Europe s'est structurée et agglomérée, et ce, par différentes voies.

Le premier facteur de cohésion est incontestablement la coercition. En effet, la force des armes, au service des ambitions de quelques-uns, ont donné naissance à moult empires continentaux. Le premier d'entre eux fut bien sûr Rome, qui a relié Orient et Occident grâce à l'action de Jules César, conquérant des Gaules et du Sud de la Grande Bretagne.

À son apogée, sous Trajan, l'empire romain comprenait une grande partie de l'UE actuelle, à l'exception du Nord-Est slave. Même les Germains ont été un temps colonisés, comme en témoigne la fondation de Cologne par les Romains. Ce vaste ensemble a duré un demi-millénaire ! Nous verrons les raisons de cette exceptionnelle longévité par la suite.

Il n'a pas totalement disparu sous les coups de boutoirs des Francs, des Alamans, des Angles, des Saxons et autres barbares chassés d'Asie par les Huns, car si sa partie occidentale s'est morcelée en 476 après Jésus-Christ, l'Orient a tenu bon, pendant un millénaire supplémentaire, sous la férule de Constantinople, ancienne Byzance !

Cet empire, dit Byzantin, a failli reconstituer son prédécesseur grâce au génie d'un de ses souverains, Justinien, fils de paysan... Mais les Francs lui ont résisté pour finalement créer leur propre empire avec Pépin le Bref et surtout son fils, Charles, plus connu sous le nom de Charlemagne.

Les conquêtes de ces deux grands monarques ont abouti à un ensemble correspondant à peu près à la CEE de 1957, raison pour laquelle Charlemagne est souvent perçu comme le père de l'Europe, d'autant que s'en réclament à la fois les Français (il était Franc), les Allemands (il avait des origines germaniques) et les Italiens (qui en ont fait un Empereur via la papauté). Son Empire ne lui a guère survécu, victime du partage de Verdun de 843 qui a donné naissance à la France, à l'Allemagne et à l'Italie...

Mais il est parvenu en quelque sorte à renaître de ses cendres un siècle plus tard grâce au Roi de Germanie, Otton, qui a étendu son domaine de la Baltique à l'Adriatique, en passant par le Rhin et les Alpes, pour finalement former le Saint-Empire Romain Germanique. Celui-ci durera près de 9 siècles, réunissant à son maximum des portions occidentales, centrales, orientales et méridionales de l'Europe ! Il parvint même au stade d'Empire universel sous Charles Quint qui hérita de la Bourgogne, de l'Espagne et de la botte italienne avec ses îles, auxquels ajouter les immenses possessions sud-américaines...

Le Saint-Empire fut détruit en 1806 par un concurrent, l'Empire napoléonien, qui s'étendit à son apogée de Barcelone à Varsovie et de Hambourg à Dubrovnic. Mais il fut bien éphémère, tout comme le IIIème Reich hitlérien qui s'empara pour quelques années seulement de la quasi-totalité du continent, de la Norvège à l'Italie, de la France à la Russie.

Entre-temps, sont à noter d'autres empires moins impressionnants, mais tout aussi intéressants pour avoir aggloméré des peuples très divers, notamment l'Empire austro-hongrois, né des cendres du Saint-Empire, et composé de tchèques, hongrois, autrichiens, bosniaques, slovènes, italiens, roumains... Une hétérogénéité qui n'empêcha pas ce régime de perdurer un siècle.

Ce tour d'horizon ultra-rapide des empires européens démontrent à quel point le Vieux Continent a été unifié tout au long de son passé tourmenté, parfois sur de très longues périodes. Pareille longévité s'explique par l'adhésion des peuples englobés, le plus souvent de force pour commencer, puis de gré au bout d'un certain temps pour y trouver leur intérêt.

Le cas le plus frappant et passionnant est bien évidemment romain. Certes, les Grecs furent les premiers à jeter des ponts à travers la Méditerranée, via leurs comptoirs commerciaux. Nous avons là un premier facteur d'unité volontaire, qui s'est répliqué au fil des siècles. Car le commerce a toujours favorisé le profit, l'amélioration des conditions de vie, l'ascension sociale...

Or, l'Europe est riche de sa diversité, tout comme de son positionnement stratégique, ouverte sur un Orient fabuleux. Les Européens l'ont bien vite compris et ont agi en conséquence. Les Romains les premiers avec la création de routes commerciales, jalonnées de villes-étapes. Ils ont aussi facilité les échanges via une monnaie commune, le sesterce.

Charlemagne s'emploiera à les imiter quelques siècles plus tard, avec le creusement de canaux ou bien encore la mise en place d'une monnaie unique, le denier, inspiré d'ailleurs du dinar musulman auquel l'Empereur voulait faire « pièce » (ça ne vous rappelle rien ? Dinar, dollar...).

Au Moyen-Âge, les cités, jouissant de privilèges extraordinaires par rapport aux campagnes asservies, car exonérées de certains impôts (d'où les noms de villes franches), se sont employées à développer le commerce à travers le continent, notamment via des organisations internationales, comme la Hanse, une ligue qui regroupait les principaux ports au Nord comme au Sud.

Le chancelier prussien Bismarkeut la géniale idée, mi-XIXème siècle, de concevoir une union douanière entre États allemands, alors indépendants, pour les rapprocher, jusqu'à les unifier au sein du IIème Reich grâce au coup de pouce involontaire de Napoléon III qui commit la lourde erreur de leur déclarer la guerre en 1870. Comme quoi le principe d'union par le commerce des pères fondateurs de la construction européenne était solide et valable, d'où la naissance de la CEE.

Mais le commerce n'est pas une condition suffisante pour lier des peuples durablement, sans compter qu'il dépend lui-même d'autres paramètres pour se déployer, à commencer par la sécurité et la stabilité. Les empires qui ont le plus perduré sont ceux qui ont réussi à imposer une paix durable et à apporter un réel progrès.

Retour de nouveau aux sources romaines, car les peuples conquis se sont finalement soumis grâce à la Pax Romana, à savoir la capacité de Rome à leur assurer une protection dont ils ne jouissaient pas jusque-là et dont ils manquaient pour pouvoir se développer.

Cette capacité était elle-même fondée sur l'incroyable organisation de l'empire, non seulement militaire, mais aussi administrative et juridique.

Si nos concepts modernes plongent leurs racines dans l'antiquité grecque, à l'image de la démocratie, nos sociétés européennes sont encore à ce jour régies par le droit romain, adapté et complété au fil des siècles : code justinien, code carolingien, droit canon de l'Église catholique, code napoléonien...

Même le Moyen-Âge, qui nous apparaît pourtant comme une période de chaos avec ses famines, ses guerres et ses épidémies, a bénéficié de cet encadrement réglementaire qui a permis de limiter les conflits (célèbres trêves de Dieu), d'autoriser pèlerinages et échanges (malgré les frontières), et de rendre justice. Car les Européens sont avides de justice et de liberté dès les origines, ce qui fonde leur identité propre.

Pour cette raison, ils ont favorablement accueilli le christianisme et s'y sont convertis en masse. Besoin est de rappeler ici que cette nouvelle religion monothéiste, sous l'empire romain, proposait des innovations révolutionnaires, telles que l'égalité entre les  individus, la considération de la femme, la lutte contre les oppressions, la participation des masses, une société équitable...

Tout ce qui a malheureusement été dévoyé par la suite, pour servir les ambitions démesurées d'une oligarchie opportuniste. Au point que l'Islam est apparu plus progressiste et moderne au Moyen-Âge, via une civilisation raffinée, notamment du côté de Cordoue, où la tolérance favorisait le progrès, notamment technique, à l'image de l'empire romain, mais au contraire d'une chrétienté plongée dans un obscurantisme confinant à la folie destructrice.

Grâce à l'Islam, passerelle entre Orient et Occident, et de ce fait, lien précieux avec l'Antiquité, aux acquis préservés et enrichis en Orient, l'Europe a découvert l'humanisme et ainsi survécu à l'apocalypse pour finalement renaître, plus optimiste et audacieuse que jamais, et se lancer à la conquête du monde dans tous les domaines. Renouant avec les aspects les plus brillants de sa civilisation, elle s'est engagée dans une dynamique créative et productive sans précédent, pour ne pas dire révolutionnaire, au bénéfice de ses peuples : réforme agraire, industrialisation, télécommunications, démocratie...

Ses vieux démons que sont la peur irrationnelle, le rejet du voisin, le repli sur soi, la division et l'affrontement, ont bien failli l'emporter à plusieurs reprises aux XIXème et XXème siècles, dans le cadre de conflits nationalistes absurdes et suicidaires. Mais ses incroyables ressources, innées comme acquises au fil de son histoire, lui ont permis de s'extirper de la fange et de rebondir, dernièrement au moyen de son unification volontaire et déterminée.

Au final, deux conclusions s'imposent. La première est que, n'en déplaise aux Cassandre soi-disant patriotes, il existe bien une civilisation européenne que nos ancêtres ont bâtie selon un processus itératif à poursuivre de nos jours et pour les siècles à venir. Une civilisation parmi les plus brillantes, malgré ses côtés les plus sombres que l'on puisse imaginer (mais le revers de la médaille n'est-il pas d'autant plus obscure que la face est luisante). Elle détermine et lie indubitablement les Européens. Il suffit de se rendre sur les autres continents, prendre ainsi le recul nécessaire, pour s'en rendre compte.

La deuxième conclusion est que l'UE en est la dépositaire, héritière des acquis des empires et ententes passées : valeurs, droit, administration, commerce...

Nous pouvons en être fiers et nous devons la préserver, car notre avenir est à l'image de notre passé : il sera magnifique si nous nous fions et nous lions les uns aux autres, ou monstrueux si nous nous laissons aller à nos pires instincts.

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto