Balancier européen

Balancier européen

 

L'Europe ressemble à une grande horloge à l'ancienne, ouvragée et vernissée, imposante et inaccessible, lourde et fixe. En somme un bel objet, un tantinet désuet et figé, qui cache un mécanisme des plus complexes. Seul transparaît un balancier, qui oscille entre social-libéralisme fédérateur et national-populisme liberticide, au gré des humeurs de ses peuples. Les va-et-vient peuvent être lents ou s'accélérer brutalement, comme l'illustre l'actualité de la semaine écoulée.

D'un côté, les médias européens se sont naturellement penchés sur l'inquiétante dérive italienne, puisque la Ligue du Nord, parti de Droite extrême, le Mouvement 5 Etoiles, parti contestataire libertaire, se sont alliés contre toute attente pour donner un Gouvernement europhobe à un membre fondateur de l'Union européenne (UE) et troisième économie continentale. Malgré des programmes à la base divergents, ils sont parvenus à s'entendre sur un « contrat » de mandature, ainsi que sur un nom pour la Présidence du Conseil des ministres : Giuseppe Conte, un illustre inconnu, professeur de droit, sans la moindre expérience politique.

Index (Hongrie) souligne l'extravagance des mesures annoncées, qui vont encore creuser le déficit public du deuxième pays le plus endetté de l'UE après la Grèce. Sans parler de l'expulsion immédiate d'un demi-million d'immigrés et d'un rapprochement de Moscou contre Bruxelles. Un bien mauvais présage pour l'Europe. D'autant que le futur Ministre des Finances pourrait être le professeur Paolo Savona, dont Corriere Della Serra (Italie) pointe les positions anti-euro. Mais le Président italien résiste, à la grande fureur des coalisés qui font valoir leur légitimité populaire face à un vieux sage élu par l'ancien parlement. Ils omettent au passage que les électeurs n'ont en rien voté pour la formation d'un attelage aussi baroque, au compromis bien éloigné de leurs propositions initiales. Ce faisant, ils appliquent les mêmes méthodes que les partis du système tant honni et dénoncé... Force est de constater que leur improbable alliance leur donne un immense pouvoir.

La Reppublica (Italie) les voit dès lors manipuler selon leur gré la marionnette Conte, qui ne pourra guère imposer ses velléités pro-européennes. Le pire est donc à craindre pour l'UE face à deux acteurs désormais de poids qui ont juré sa perte, et qui pourraient rapidement l'affaiblir en mettant à contribution l'ensemble des Européens pour financer leurs cadeaux électoraux à 100 milliards d'euros.

De Morgen (Allemagne) explique leur idée de payer les obligations de l’État italien (démultipliées pour combler le futur déficit public) à l'aide de reconnaissances de dettes, appelées mini-BOTs. Ces dernières pourraient se transformer en devise parallèle rapidement dépréciée, ce qui encouragera les Italiens à économiser les vrais euros, qui sortiront ainsi de la circulation monétaire et placeront l'Italie à la marge de la zone euro. Le risque pour celle-ci est réel et grand, au point que Der Tagesspiegel (Allemagne) appelle la Chancelière à en prendre conscience et à apporter enfin des solutions, afin que les Allemands ne soient plus perçus comme les seuls gagnants de l'austérité qu'ils imposent aux autres et qui minent les relations entre les peuples. La Tribune de Genève (Suisse) perçoit précisément la confrontation inévitable comme une aubaine, forçant l'UE à réagir enfin et à bouger les lignes, car le statu quo ne pouvait durer davantage. Mais l'évolution à venir pourrait être d'un tout autre ordre, car Hvg (Hongrie) rappelle que l'Italie a toujours été à l'avant-garde de nombreux développements politiques dans l'histoire européenne, de l'Antiquité à nos jours. Elle pourrait dès lors ouvrir une nouvelle ère de démocratie autoritaire anti-européenne. Surtout que les forces obscurantistes sont déjà à l’œuvre dans bien d'autres pays d'Europe, à commencer par le berceau de la démocratie : la Grèce, où le Maire de Thessalonique, Giannis Boutaris, a été attaqué et blessé par des fascistes, notamment pour ses idées favorables à un apaisement avec la Turquie, aux droits des homosexuels et aux minorités en général.

Eleftheros Typos (Grèce) déplore que la violence et l'illégalité soit devenues la norme dans un pays dont la faillite économique a attisé et libéré la haine des brutes. Ta Nea (Grèce) met en garde contre une interprétation des événements à l'emporte-pièce, car ils constituent bel et bien une menace pour la démocratie. Aux partis politiques de faire leur auto-critique, Syriza en tête. Idem en Espagne où le verdict de l'affaire Gürtel ébranle les institutions, à commencer par le chef du Gouvernement, Mariano Rajoy. En effet, El Periodico de Catalunya (Espagne) s'indigne des propos de l'intéressé, qui minimise le plus grand scandale de corruption de la jeune démocratie espagnole. Son attitude est compréhensible à la lumière des proches ainsi mis en cause, aux fonctions parfois prestigieuses, et à la mise en lumière d'une caisse occulte, révélations fort embarrassantes. Au point que El Pais (Espagne) estime ni plus ni moins que l'équipe ministérielle n'est plus apte à gouverner et doit cesser de se retrancher derrière son impunité.

Bien sûr, pareilles révélations sur les travers des partis traditionnels de Gouvernement favorise les populismes de tout bord à travers l'Europe, comme en Italie. Mais elles peuvent aussi engendrer une conséquence plus inattendue, à savoir rendre l'Europe populaire et désirable ! Telle est l'analyse pour le moins surprenante de quelques médias quant au bond de popularité de l'UE dans la dernière enquête Eurobaromètre, puisque plus des deux-tiers des Européens interrogés estiment que leur pays profite de l'adhésion à l'UE !

Alfa (Lituanie) note que les indices de confiance sont élevés dans plusieurs pays de l'Est, comme les pays baltes ou balkaniques. Tout simplement parce que les électeurs se tourneraient vers l'Europe par défiance envers leurs élites politiques. Plus généralement, Helsingin Sanomat (Finlande) énonce que, exposé à une menace extérieure, l'être humain a tendance à resserrer les rangs avec leurs semblables. Or, l'identification culturelle restreinte des populistes est jugée insuffisante : une coopération inter-étatique est indispensable.

Deutsche Well (Roumanie) ne se montre pas aussi optimiste, puisque seuls 48% des sondés ont une opinion favorable de l'UE, soit moins de la moitié, tandis que 46% se sentent ignorés. Précisément, Kathimerini (Grèce) conseille à l'UE d'être à l'écoute de ses peuples, à commencer par les Grecs, privés d'air sous sa direction des partis aux pouvoirs. Car les Européens ne veulent pas d'une Europe qui opprime, mais qui protège. Or, l'UE peut jouer ce rôle, quand elle s'en donne le courage et les moyens. Un bel exemple est le Règlement Européen pour la Protection des Données ou RGPD, qui vient tout juste d'entrer en vigueur à travers tout le continent.

Lidove Noviny (République tchèque) souhaite dès lors que même les géants comme Facebook soit désormais mis à l'index, afin d'éviter que les réseaux ne soient dévoyés pour manipuler consommateurs et électeurs. Telle était la raison de l'audit par le Parlement européen de Mark Zuckerberg,patron du plus puissant réseau social de la planète. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) se réjouit de pouvoir lui tenir la bride haute à un moment où la question de la conciliation entre convivialité technique et protection de la vie privée gagne en acuité.

Pour El Pais (Espagne), le RGPD constitue, avec l'offensive fiscale contre Apple et le contrôle du respect de la concurrence par Google, la tentative la plus significative de l'Europe d'avoir son mot à dire pour définir les règles d'un jeu numérique où elle est cruellement en défaut, alors que les données valent à présent plus que le pétrole.

Aftonbladet (Suède) appuie fermement ce processus d'encadrement des entreprises les plus riches et influentes au monde. Idem pour Politiken (Danemark) pour qui les amendes de 4% du chiffre d'affaire entraveront sérieusement les activités frauduleuses sur le marché numérique, propulsant l'Europe à des années lumières devant les États-Unis en matière de protection des données personnelles. Bien sûr, il existe toujours des esprits chagrins pour relativiser les faits.

Ainsi Kurier (Autriche) pense que la nouvelle loi, malgré ses bonnes intentions, pourrait servir les intérêts des grands groupes vers lesquels se tourneront les PME incapables comme eux de faire face aux nouvelles règles.

Handelsblatt (Allemagne) estime pour sa part que la RGPD n'apporte aucune réponse aux questions décisives, comme la transparence et les gardes-fous sur les algorythmes appelés à régenter nos vies. Certes, mais l'UE vient indubitablement de jeter un pavé dans la mare 2.0 et de poser les jalons d'une réglementation appelée à devenir mondiale sous son égide, au seul bénéfice des citoyens. Un beau mouvement de balancier vers une Europe intégrée efficace et protectrice, n'est-il pas ?

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto