Autant en emporte les migrants !

Autant en emporte les migrants !

 

Le mot le plus prononcé durant la semaine écoulée dans toutes les langues est sans conteste « migrant ». En effet, plus le temps passe, plus l’Europe s’enfonce dans la crise migratoire, jusqu’à y perdre son âme. Bien sûr, elle n’est pas seule concernée par les flux sans frontières à travers le monde, comme le prouve le scandale des enfants de clandestins séparés de leurs parents et emprisonnés aux Etats-Unis, qui a fini par faire ployer l’indomptable Trump. Mais elle est sans doute la plus concernée de par sa position géographique, aux portes de pays en détresse climatique, en guerre ou en dictature, voire les trois à la fois !

Le bond démographique de l’Afrique, à savoir un doublement de sa population pour atteindre 2.5 milliards de personnes en 2050, ne va pas arranger la situation. De plus en plus d’Européens angoissent, se braquent et se radicalisent. À commencer par les Italiens qui viennent de porter aux pouvoirs un attelage populiste baroque. Après s’être illustré avec le refoulement de l’Aquarius et de ses 629 naufragés, le Gouvernement italien revient à la charge par la voie de son Ministre de l’Intérieur issu de l’Extrême-Droite, Matteo Salvini, qui veut recenser les Roms et en expulser les sans-papiers.

Jutarni List (Hongrie) qualifie cette attitude de monstrueuse : le recensement envisagé est une provocation à l’état de projet, une humiliation si mise en œuvre, un crime en cas d’expulsion de citoyens européens pour la plupart des Roms. El Pais (Espagne) n’a pas de mots plus durs, ne trouvant rien de comparable depuis Mussolini  et ses lois raciales de 1938 : il y a des limites qu’une démocratie ne saurait transgresser, ce qui vient d’être opéré. La Stampa (Italie) compte sur l’Union européenne (UE), ainsi que sur le Président du Conseil italien, Giuseppe Conte, pour faire contre-poids. L’ennui est que l’évolution n’est pas moins négative dans le reste de l’Europe, comme en Hongrie dont le Parlement vient de légiférer pour punir toute aide à des réfugiés non persécutés et interdire l’installation de « toute personne étrangère ». Zoom (Hongrie) y voit là encore de funestes réminiscences du passé. Le pays est désormais composé, d’une part, d’une phalange inhumaine et hypocrite, et d’autre part, d’une troupe impotente qui l’assiste en se cherchant une identité. Bien évidemment, le débat dépasse la Hongrie, puisque son Premier Ministre, Victor Orban, envenime le débat européen selon Süddeutsche Zeitung (Allemagne), qui appelle les politiques ne se bornant pas aux prochaines élections régionales allemandes, à objectiver ce débat et cherche une solution européenne.

En d’autres termes, comme le souligne Neue Zürcher Zeitung (Suisse), ne pas se laisser embrigader par l’idéologue productif que représente Orban, avec son concept de « démocratie illibérale » qui a essaimé en Europe centrale et orientale. Surtout ne pas le sous-estimer ! Car il se montre capable de constituer un vaste réseau d’influence, jusqu’à l’Allemagne avec le raidissement soudain et brutal du Ministre de ’Intérieur Horst Seehofer , patron de la CSU bavaroise alliée (encombrante) de la CDU de Merkel. Le Financial Times (Royaume-Uni) critique la procrastination de cette dernière, qui a dès lors sans cesse échouer à résoudre les problèmes. D’où la crise politique allemande, qualifiée de sérieuse par Vecernji List (Hongrie). Une crise qui, encore une fois, ne se limite pas aux frontières allemandes, pour cause de constitution d’une « coalition des volontaires » de Berlin à Rome en passant par Vienne, non pas dirigée contre un potentat oriental mais contre les populations que son régime pousse à l’exil, fustige Vecer (Slovénie). Bien sûr, Handelsblatt (Allemagne) voit en Seehofer  un « shérif conservateur » obnubilé par la protection des frontières bavaroises, mais la solution est éminemment européenne, comme le démontre ses contacts avec l’Autriche et l’Italie. À ce compte, il pourrait aussi dialoguer avec l’Espagne, la Grèce ou la Bulgarie. Solution européenne : telle est l’expression ressassée par la couple franco-allemand réuni à Meesberg pour tenter un front commun dans la perspective du sommet européen du 28 juin, non seulement sur la réforme de la zone euro, avec l’acceptation sans précédent d’un budget commun de la part d’Allemands jusque-là rétifs, mais aussi sur la crise migratoire, avec la volonté de renforcer l’agence Frontex pour la sécurisation des frontières extérieures et la création d’un office européen pour l’immigration susceptible de gérer des centres d’accueil dans les pays de départ.

Hospodarske Noviny (République tchèque) ne croit pas au tandem : approches différentes, Merkel affaiblie en Allemagne, résultats mitigés de Macron en France. L’Europe a besoin de plus. Pour Corriere Della Sera (Italie), l’objectif du sommet était bien le sauvetage du soldat Merkel , sans lequel le moteur franco-allemand est condamné à se gripper. Delo (Solvénie) voit ainsi la Chancelière de fer poussée dans les bras tendres de son ami Macron, auquel elle finit par céder. Mais un peu tard. Car l’acuité des difficultés aurait nécessité une réponse immédiate, que n’a pas  autorisée la sempiternelle crainte allemande de dépenser trop pour cette Europe dont on dit pourtant qu’elle est le seul avenir du pays. Comble de l’étroitesse d’esprit et des comptes d’apothicaires de l’Allemagne dénoncés par Deutschlandfunk (Allemagne).

Au final, quelle solution pour l’Europe, si tant est qu’il en existe une, du moins à l’échelle de l’UE toute entière ? Car l’alliance est de plus en plus fracturée, comme l’illustre les rodomontades que suscite le rapprochement franco-allemand sur la question migratoire. Origo (Hongrie) est ainsi vent debout contre les propositions de Merkel et Macron, qui reviendraient à retirer leurs compétences aux Etats membres et leur choix de vie aux citoyens. Tages-Anzeiger (Suisse) tacle tout spécialement la Chancelière, dont l’autorité s’étiole, au profit du même personnage incontournable du moment, ORBAN. Dans le litige sur la solidarité et la répartition des charges, le capital des points communs s’épuise, la marge de manœuvre s’amenuise. D’autant que l’Italie semble rejoindre le bloc de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie), réuni en contre-sommet avec l’Autriche comme le note Huffington Post Italia (Italie). Ainsi se dessine deux Europes selon El Periodico de Catalunya (Espagne) : une de Salvini, anti-migrants, et une de Sanchez, pragmatique et humaniste après que le nouveau chef du Gouvernement espagnol ait accepté de recevoir les naufragés de l’Aquarius dans le port de Valence.

Côté Salvini, Delfi (Lituanie) attaque la technocratie qui rogne les pouvoirs des parlements, des présidents et, par-là, des peuples. Une technocratie à laquelle Radio Kommersant FM (Pologne) réclame des comptes, en l’occurrence des excuses à la Pologne et à la Hongrie dont les alternatives paraissent finalement judicieuses à l’Europe : apporter une aide sur le terrain, protéger les frontières extérieures et respecter l’identité des Etats-Nations. Si l’UE les avait entendues et suivies, au contraire de l’humanisme larmoyant de Merkel, Rzeczpospolita (Pologne) veut croire qu’elle éviterait aujourd’hui la destruction de la cohésion culturelle de la société, les viviers de criminalité que représentent les enclaves d’immigrés, les bases arrière de terroristes que constituent les ghettos musulmans.

Times of Malta (Malte) n’a pas plus confiance dans les préconisations franco-allemandes, dont les centres d’accueil hors sol qui ne seront pas plus conformes aux normes de respect des droits de l’Homme et de la dignité humaine que ne le sont aujourd’hui les centres de rétention européens surpeuplés et tumultueux. Côté SANCHEZ, Aamulehti (Finlande) appelle justement à traiter les personnes humainement, chacune avec ses différences, car les migrants ne constituent pas un ensemble homogène à gérer avec des principes simplistes. Le Financial Times (Royaume-Uni) déconseille à ce titre de s’inspirer de l’exemple de l’Australie qui refoule les bateaux, en invoquant les moindres noyades liées à la réduction des flux. Mais la réalité est bien plus sombre. L’empathie semble avoir disparu. Mais quel genre d’être humain devient-on si on s’efforce de réprimer en soi le sentiment qu’éveille la souffrance d’autrui, interroge Novi List (Hongrie) ? Or, pour De Morgen (Belgique), l’éthique n’est pas un détail : les frontières physiques ne sont pas seules à requérir notre vigilance, les frontières morales aussi !

Dans tous les cas, deux pays craignent de se retrouver une fois de plus dindons de la farce européenne : l’Italie et la Grèce. La Stampa (Italie) prédit que l’expulsion automatique vers les pays d’arrivée, telle que préconisée par l’Europe de Salvini ( !), augmenterait le nombre de migrants à accepter sur le sol italien ( !) : l’adoption de la ligne souverainiste ne ferait que desservir les intérêts italiens. Kathimerini (Grèce) perçoit le même danger pour la Grèce, qui doit dès lors rejeter toute proposition qui la transformerait en camp de rassemblement de pauvres diables. Mais pour Times of Malta (Malte), ces deux pays ne peuvent que se blâmer eux-mêmes, non l’UE, pour ne pas avoir rempli leurs engagements européens, au point poser la question de leur place au sein de l’espace Schengen…

Or, les Grecs, ont à n’en pas douter réalisé des sacrifices sans pareil depuis 2008, double victime des crises économique et migratoire. Ils ne seront pas vains car le pays sort enfin la tête de l’eau, avec le retour des comptes à l’équilibre, de la croissance (1.7%) et de l’emploi. Au point que les ministres des finances de l’UE ont décidé une levée de la tutelle financière et accepté un allégement de la dette nationale (180% du PIB). L’Echo (Belgique) n’est pas fier de ce que la Troïka (Eurogroupe, Commission européenne et FMI) ont fait subir à une démocratie européenne, pour la sauvegarde de ses propres banques. Die Press (Autriche) relève des résultats mitigés (réduction de 28% du PIB, timide croissance, chômage à 20%...), mais salue le travail d’Hercule des Grecs, qui sont passés d’un déficit budgétaire de 15% à des excédents constants.

Chapeau bas aussi pour Syriza de la part de Die Tageszeitung Taz (Allemagne) : bien que le Gouvernement radical de Gauche (allié à la Droite nationaliste, faut-il le rappeler : le cas italien n’est pas sans précédent !) ait toujours qualifié d’erronée la logique des créanciers et se soit posé en victime d’un chantage, il n’a jamais versé dans l’europhobie, bien au contraire, en misant continuellement sur l’Europe.

Aux Européens désormais de faire amende honorable et de soutenir la nouvelle voie prise par la Grèce, via les subventions européennes et programmes bilatéraux. Surtout que le pays vient enfin de normaliser ses relations avec son voisin du Nord, l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine (ARYM), après 27 ans de litige sur… un simple nom. En effet, lors d’une cérémonie à la frontière, Athènes et Skopje ont signé un accord qui permet d’arrimer l’ARYM à l’UE en lui attribuant l’intitulé officiel de Macédoine du Nord, qui reste à approuver de la part des électeurs et députés macédoniens.

Alitheia (Chypre) se montre dithyrambique vis-à-vis du Premier Ministre grec Alexis Tsipras : le « petit Alexis » a démontré avoir l’étoffe d’un dirigeant qui croit en lui, en sa vision et en ses principes. Corriere Della Sera (Italie) souligne son bon sens, le même avec lequel il a géré la question de l’euro. Il a de la sorte permis la levée d’un blocage psychologique, commente Daily Sabah (Turquie). Un bel exemple de résolution de conflit par le dialogue plutôt que les armes. S’ouvre de la sorte une nouvelle ère pour Avgi (Grèce), dans laquelle le terme de patriotisme de sera plus associé à l’Extrême-Droite, mais permettra de jeter des ponts, d’ouvrir des voies menant à la stabilité et à la compréhension. Est-ce si simple ? Pas sûr à en croire Der Standard (Autriche) qui redoute la réaction du parti d’opposition macédonien VMRO. Besoin serait que le Parti Populaire Européen auquel il adhère exerce une pression considérable à son égard pour le faire plier. Les Bulgares pourraient aussi jouer les trouble-fêtes, comme en témoignent E-Vestnik et Standart (Bulgarie). Le premier affirme que la Bulgarie n’aurait pas dû être aussi conciliante avec les macédonistes qui estiment que les habitants de la Macédoine du Pirin (province du Sud-Ouest de la Bulgarie) appartiennent à la nation macédonienne. Le second va plus loin encore, à considérer que la Macédoine est tout simplement… bulgare ! Le nationalisme est comme l’Hydre de Lerne de la mythologie grecque : quand on lui coupe une tête, deux lui poussent à la place ! L’Europe aurait grand besoin de cautériser ses plaies pour espérer des jours meilleurs, au lieu de les rouvrir indéfiniment.

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto