Après le Paris-Moscou, le Londres-Moscou très glacial !

Après le Paris-Moscou, le Londres-Moscou très glacial !

 

En cette mi-mars, les commentateurs européens sont de nouveau longuement revenus sur les deux événements majeurs récents : la victoire des populistes aux législatives italiennes et la reconduction in extremis de la Grande Coalition allemande. Mais ils ont fini par tourner de nouveau leur regard aux marges de l’Europe, selon un axe Londres-Moscou de plus en plus tendu…

Une fois n’est pas coutume, commençons par l’actualité la plus récente, pour en remonter le fil. À savoir la décision surprise du géant Unilever de l’alimentation et de la cosmétique de baser son futur siège à Rotterdam, au détriment de Londres. La multinationale se défend de tout lien avec le Brexit, évoquant une rationalisation prévue de longue date. Mais les médias n’y croient pas, comme Nrc Handelsblad (Pays-Bas) pour qui la situation politique turbulente du Royaume-Uni n’est pas propice aux affaires. De Volkskrant (Pays-Bas) se félicite pour sa part de cette décision en faveur des Néerlandais, qui flatte leur fierté nationale, mais les appelle dans le même temps à prendre conscience des enjeux et à agir en conséquence, via une stimulation de la coopération entre universités et entreprises, ou bien encore une mise à l’écart des actionnaires seulement intéressés par l’appât du gain.

Quoi qu’il en soit, cet événement inattendu au Royaume-Uni, un des principaux marchés de la marque en Europe, est une claque pour Theresa May, dans le cadre d’une séquence politique particulièrement compliquée pour elle. Car si le Brexit la met gravement en difficulté, à commencer par son propre camp, la Première Ministre britannique doit gérer un incident diplomatique à haut risque avec la Russie, accusée de la tentative d’assassinat sur un ex-agent double en pleine capitale, au sein de la foule qui aurait pu être touchée elle-aussi. L’ennui est l’absence de preuves, dans laquelle se drape le Kremlin. Comme l’indique Diena (Lituanie), le poison a été mis au point par les Soviétiques, et provient donc nécessairement de Russie ; mais il pourrait avoir été vendu à n’importe quelle organisation dans les années de débâcle russe en fin de siècle dernier. Adevarul (Roumanie) aborde aussi les laboratoires secrets et dépôts de munitions construits avec l’aide de biens volés après la chute du Rideau de Fer, ainsi que la disparition de nombreux experts, susceptibles d’être tombés aux mains de groupes terroristes.

Dès lors, les médias russes, y compris les plus critiques vis-à-vis de Poutine, atteints dans leur orgueil national, dénoncent une cabale de l’Occident et tourne en ridicule les rodomontades britanniques : Ria Nowosti (Russie) parle d’un monde choqué par le fossé entre l’image habituelle de la Grande-Bretagne, flegmatique, et le spectacle burlesque d’une classe politique hystérique.

La crédibilité britannique serait dès lors mise en cause : Nowoje Wremja (Ukraine) relaie notamment les critiques russes de services secrets anglais incapables de remplir leur fonction la plus rudimentaire de garantir la sécurité de leurs agents. La Repubblica (Italie) en ajoute une couche en accusant May et son Gouvernement de naïveté ou de complaisance concernant le déploiement russe dans la capitale britannique ces dernières décennies, au point de la qualifier de Londongrad après le Londonistan des attentats islamistes.

Précisément, The Times (Royaume-Uni) propose en rétorsion de cibler un des éléments que chérissent les richissimes Russes de Grande-Bretagne : l’éducation dispensée dans les écoles privées à 2 300 enfants. Pour sa part, De Volkskrant (Pays-Bas) souhaite que les dirigeants britanniques et occidentaux gardent la tête froide : ils doivent se montrer intraitables, sans claquer la porte, à l’heure où la plus grande menace est chinoise et où l’Occident doute de ses propres valeurs, une faiblesse qui pourrait lui être fatale. Rzeczpospolita (Pologne) craint une escalade car Moscou pourrait très bien réagir à des sanctions disproportionnées à ses yeux par des attaques toujours plus spectaculaires contre les intérêts européens et américains. Et ce, malgré ou à cause d’un front commun affiché pour l’instant par les uns et les autres, contrairement aux alarmes de plusieurs observateurs quant à un double isolement du Royaume-Uni, lâché par des Etats-Unis repliés sur eux-mêmes et divorcé de l’Union européenne (UE).

Standart (Bulgarie) se veut pour sa part rassurant car les intérêts économiques de la Russie en Europe, son premier partenaire avec 55% de ses exportations, sont bien trop importants pour que Poutine  s’aventure dans une confrontation directe et brutale, ce qu’il a toujours pris soin d’éviter jusque-là.

De fait, l’économie est le talon d’Achille du nouveau Tsar, qui s’apprête à une quatrième élection en tant que Président de la Fédération de Russie. Certes, comme le pointe Arti Gercek (Turquie), ses premiers mandats se sont soldés par une formidable élévation du Produit Intérieur Brut, et ce faisant, du niveau de vie russe. Mais uniquement grâce à la flambée des prix des hydrocarbures sur lesquels il a tout misé, via la tentaculaire société nationale Gazprom. Depuis lors, l’euphorie est retombée, plombée par les sanctions occidentales à la suite de l’annexion par la force de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ouest ukrainien. Qui plus est, l’économie russe est victime d’une gabegie alimentée par une corruption endémique. Alors, comment expliquer l’extraordinaire popularité de Poutine ? Le Quotidien (Luxembourg) relativise la situation actuelle, à l’aune d’un passé autrement plus dur pour les Russes, victimes de famine, de pauvreté et d’insécurité auparavant. Par ailleurs, sur le plan intérieur, le rattachement de la Crimée est une excellente opération pour le maître du Kremlin. A commencer par la péninsule elle-même pour laquelle Ekho Moskvy (Russie) prétend que les investissements massifs russes l’ont sauvé du chaos au moment où elle était sur le point de s’embraser.

Nulle surprise dès lors que les élections présidentielles coïncident très exactement avec le 4ème anniversaire de ce retour à la mère patrie, comme le souligne Postimees (Estonie). À présent quid de l’avenir politique de Poutine au-delà de cet ultime mandat que lui autorise la constitution ? Rzeczpospolita (Pologne) relate ses propos selon lesquels il serait en quête d’un successeur depuis son arrivée au pouvoir, émettant l’hypothèse de la fin de l’ère poutinienne en 2024. Nowoje Wremja (Ukraine) imagine de son côté un scénario à la Xi Jinping, Président désormais à vie de la République populaire de Chine.

Rien n’est jamais vraiment figé, tout est toujours possible. C’est l’enseignement des derniers développements du scandale de l’assassinat d’un journaliste slovaque, Jan Kuciak. Un scandale qui a mobilisé une partie du pays contre le Gouvernement, au point d’obtenir dans un premier temps la démission du Ministre de la Culture, puis de l’Intérieur. Sme (Slovaquie) se réjouit que la décence et le courage civique menacent de la sorte les corrompus, désormais sur des sièges éjectables. Der Standard (Autriche) analyse plus précisément ces deux départs, encouragés par un Premier Ministre aux abois, Fico, avec l’espoir d’apaiser la foule. Mais comme le prévoyait Sme (Slovaquie), cette manœuvre est intervenue trop tardivement pour fonctionner. Ainsi FICO s’est-il résolu à partir à son tour. Kurier (Autriche) y voit la conséquence d’une soif de démocratie et de liberté que le matérialisme de la croissance n’a pas suffi à épancher, et qui pourrait emporter d’autres dirigeants comme le Hongrois Orban  ou le Polonais Kaczynski .

Uj Szo (Slovaquie) et El Mundo (Espagne) se montrent bien plus dubitatifs car Fico, président du plus grand parti du pays, continuera à tirer les ficelles en coulisse dans une Slovaquie devenue un trou noir où disparaissent une à une les libertés civiles au sein de l’UE. Celle-ci pourrait et devrait réagir, mais elle-même est attaquée par les médias européens suite à la nomination par Juncker  au poste clé de Secrétaire Général de la Commission européenne de l’Allemand Martin Selmayr, un très proche. Si les opinions, peu informées et léthargiques sur la question, ne s’en émeuvent pas ou guère, les journalistes montent au créneau pour brandir le déni de démocratie. Ainsi Tagesschau.de (Allemagne) interpelle l’institution en faveur d’un changement de procédures de nomination : tous les postes à pourvoir doivent faire l’objet d’un appel à candidatures sérieuses et plurielles. Si non, l’UE fera le jeu de populistes en veine. Ce que croit aussi Le Monde (France) pour qui Bruxelles doit se garder de présenter l’image d’une élite coupée du peuple à un an des élections européennes en pleine poussée europhobe et antisystème. De Morgen (Belgique) met notamment l’accent sur la colère française face à une razzia allemande au sein des institutions européennes, selon le nouveau modèle de « fidélité », en remplacement des nationalités. Cette polémique peut paraître dérisoire au regard des enjeux et dangers précités, mais elle est symptomatique d’une UE qui s’égare au risque de se perdre.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto